OUBLIER OU RETOURNER ?

Je me souviens, comme si cétait hier, du jour où jai entendu ces mots, si sûrs et si lourds à la fois : « Séraphine, tu seras la perle rare de mon aquarium », ma déclaré Bastien, lhomme qui allait devenir le centre de ma vie.

Je lai regardé, les yeux ronds dincrédulité, et je lui ai demandé : « Tu es sérieux, Bastien? Je veux être ta seule perle, pas lune parmi tant dautres Tu es marié? Pourquoi ne lapprendsje que maintenant, alors que je pars chez toi pour la première fois? »

Il a hoché la tête, le regard fuyant, et a balbutié : « Non, je ne le suis pas, mais »

Je lai pressé daller droit au but, parce que je voulais connaître la vérité sur les hommes de la ville du VieuxPort.

« Tu sais, Séraphine, mes parents ont déjà choisi ma future épouse. Je ne peux pas les défier. Nous pourrions conclure un mariage provisoire, et il faut que tu deviennes catholique, sinon » Il sest détourné, le visage collé au hublot de lavion qui nous menait vers le sud.

À quatre mois de grossesse, ces paroles mont fait pâlir. Pourquoi lannoncer à 30000 pieds, alors quil aurait pu tout me dire avant le décollage? Jai fermé les yeux, tenté de me calmer. Sauter dun avion, ce serait vraiment insensé. Ma famille et mes collègues mavaient prévenue:

« Ne te lance pas dans ce plat; le sud, cest un autre monde, des mentalités différentes, une femme y est souvent reléguée au rang de second rôle »

Je nai rien écouté, je navais aucune idée de ce qui allait arriver.

Jétais professeure à lacadémie, jenseignais le français aux étrangers. Chaque année, je devais les aider à se débrouiller dans un pays qui nétait pas le leur. En septembre, un nouveau groupe arriva, parmi eux un jeune Marseillais nommé Bastion Lemoine. Il était élégant, svelte, un vrai « beau gosse » du Sud, et il me plut immédiatement.

Il habitait dans le dortoir de luniversité, étudiait assidûment, était toujours poli, sans jamais en faire trop. Un jour, il sest approché de moi avec une demande inhabituelle :

« Professeure Séraphine, combien coûtent vos cours particuliers? »

« Gratuitement. Pourquoi? Tu réussis très bien, » aije répondu, sans voir que je venais de menchevêtrer dans son filet.

« Puisje vous inviter à une petite séance de conseil? » lança-til, les yeux brillants.

« Si tu insistes, pourquoi pas. De quel conseil sagitil? »

« Relations, » murmuratil.

Le soir même, je suis allée dans la petite chambre du dortoir où il mattendait. Jai frissonné en constatant létat du lieu: mobilier vieux, fenêtres sales, aucune eau chaude. Et pourtant, sur la table, un vase contenant une rose fraîche, une assiette propre avec des fruits, une bouteille de vin. « Il a vraiment pensé à tout, » pensaisje.

Nous avons parlé de nos vies, de nos études, de ses parents. Tout semblait convenable, jusquà ce que la nuit prenne le dessus, comme des chevaux sauvages galopant à travers la steppe. Nous nous sommes jetés dans le gouffre, puis nous sommes remontés vers le ciel. Nous nétions plus sur Terre.

Aujourdhui, dix ans plus tard, je ne voudrai plus revivre une telle passion dévorante. Les conséquences furent lourdes, et je naurais pas dû mattacher ainsi. Tout le département était au courant de notre liaison. Les collègues secouaient la tête, les étudiants chuchotaient à voix basse sur ce roman qui se tissait.

« Séraphine, ne perds pas la tête. Arrête avant quil ne soit trop tard. Pourquoi ce Bastion? Il a tant de jeunes filles dici à choisir. En Provence, on se marie parfois très tôt. Toi, tu as vingtsept ans. Tu ne veux pas dun mari à la française, alors descends de tes nuages rosés, » me conseillait une collègue, mariée à un alcoolique.

« Oh, les filles, je ne refuserais pas de vivre tant de passions! Combien de vies comme celleci! », rêvait une autre, encore célibataire.

Moi, je me suis perdue. Jétais prête à suivre Bastion jusquau bout du monde, pas seulement jusquen Provence.

Pendant les vacances dété, nous partîmes rendre visite à ses proches. À bord de lavion, Bastion se mit à parler de choses étranges: il voulait que je devienne sa « perle principale », cestàdire la femme principale dune petite famille élargie. Lidée me terrifiait et me mettait sur les nerfs.

Lavion atterrit à Marseille. Nous fûmes accueillis par ses amis, tous bronzés, souriants, comme sortis dune carte postale. Nous fûmes conduits chez les parents de Bastion. Laccueil fut chaleureux ; il dut servir dinterprète, car leurs français était maigre. Nous communiquions en anglais. Dans un coin, une jeune fille dune quinzaine dannées, à peine visible derrière ses vêtements épais, nous fut présentée.

« Voici Élise, future épouse de notre fils, » annonça le père de Bastion, comme si rien détrange ne se passait.

Je voulus menfuir. Élise nétait pas une beauté. Moi, je suis grande, brune, avec des courbes en sablier, une peau lisse. Javais vingtsept ans, elle à quinze. Le choc fut terrible.

Je rentrai de ce voyage abattue, le cœur lourd. Plus de retour possible; le bébé arrivait. Avec le temps, je troquai ma garderobe vive contre des voiles sombres, des hijabs, des niqabs, des châles. Je ne gardai que le mascara et le crayon pour mes yeux. Jacceptai le mariage temporaire, je me convertis au catholicisme, pour plaire à mon homme. Jaimais Bastion, je voulais lui obéir en tout.

Sept années passèrent. Bastion, Élise, nos enfants sétablirent en Angleterre. Javais trois fils, Élise deux filles. Bastion subvint à la famille avec dignité, mais mon cœur était lourd. Je me sentais comme la vieille maîtresse dun homme jeune, une étrangère au milieu de sa tribu. Ma jalousie envers Élise, la nouvelle épouse officielle, était dévorante. Chaque fois que Bastion la regardait, mon cœur se brisait.

Il était impossible daccepter cela. Je voulais fuir ce paradis imaginaire, mais je craignais de perdre mes fils. En cas de séparation, les enfants resteraient avec le père.

Finalement, je pris la décision désespérée den parler à Bastion.

« Bastion, je veux retourner en France, » disje.

Il, surpris, répondit:

« Séraphine, questce qui te manque? »

« Pardonnemoi, tu ne comprendras jamais mon âme. Laissemoi partir, sil te plaît, » sanglotaje.

« Daccord, reviens chez tes parents. Les enfants et moi penserons à toi. Souvienstoi de nous, reviens vite, » me caressatil lépaule avec tendresse.

Un mois plus tard, je reprenais lavion pour la France.

Deux ans se sont écoulés depuis ce départ. Je converse encore avec mes fils et Bastion au téléphone. Élise a donné naissance à un garçon. Mes garçons grandissent, se souviennent de moi. Je suis perdue, je manque, je pleure, et je ne sais plus où voler

Оцените статью
OUBLIER OU RETOURNER ?
Tu restes la meilleure La noce a fait grand bruit dans le village : Dasha et Germain se sont mariés. Le mariage à la campagne, chez nous en Bourgogne, c’est toujours une fête pleine d’entrain, qui s’étire jusque tard, les amateurs de bonne chère et de chansons traînant encore aux coins de rue ou sur le banc devant la maison du voisin. Après tout, il ne faut qu’un prétexte pour célébrer. Dasha et Germain se sont installés tout de suite à part, dans la maison de la grand-mère de Germain. Germain travaille comme chauffeur sur une camionnette, rapportant des marchandises de Dijon dans les deux petites épiceries du village. Germain n’a pas attendu longtemps pour demander la main de Dasha, il savait déjà que cette fille discrète et adorable ferait une épouse attentive. Deux mois de fréquentation et, un soir, il se lance pendant une promenade sous les platanes : — Dasha, et si on se mariait ? — Déjà ? Si vite ? — Pourquoi attendre ? On se connaît depuis le lycée, même si moi j’ai eu le bac deux ans avant toi. Alors, tu dis oui ? — Oui ! a-t-elle répondu, rayonnante. La mère de Dasha, surprise par la rapidité de la demande, la met en garde : — Ma fille, Germain veut t’épouser bien vite, j’en viens à douter de son amour… Et toi, comment tu l’aimes ? — Il me plaît, maman. — Bon, l’essentiel c’est que tu ne te trompes pas, un mari doit être un mur solide. Dernièrement, au village, tout le monde a remarqué que Michel, le fils de Taïsia, buvait plus que de raison. Un gars sérieux, un peu timide, mais maintenant il traîne avec des copains portés sur le vin et la paresse : — Taïsia, ton Michel tourne mal, s’inquiètent les voisins. — Va finir par perdre sa place de conducteur de moissonneuse. Des semaines durant, Michel n’était jamais sobre. Sa mère se désolait, en vain. Quand vient le temps des récoltes, il n’est pas au rendez-vous, on le licencie alors qu’il connaissait la machine comme sa poche. — Qu’est-ce qui est arrivé à ton Michel ? demande la grand-mère Yvonne, — je l’ai vu encore ivre… Il était pourtant si gentil, il ne tient plus debout. Taïsia ne comprend pas ce qui ronge son garçon. Un jour, en rentrant, elle l’entend sur le divan, marmonnant : — Dasha… pourquoi tu l’as épousé lui… pourquoi… moi je t’aime… — Seigneur, ce serait à cause de Dasha la factrice que tout ça arrive ? — Personne ne savait que Michel aimait Dasha, il n’avait jamais osé s’approcher des filles… Le même jour, Dasha passe livrer le courrier, Taïsia l’accoste devant la porte : — Dasha, tu l’as laissé tomber pour Germain, et mon fils en souffre, tu savais ? Peut-être que ça le fait boire, pourquoi tu lui fais ça ? Dasha est interdite : — Tatie Taïsia, je comprends pas, Michel ne m’a jamais courtisée… — Je t’ai entendu, il t’aime… Il est trop timide pour te l’avouer, alors il se noie dans le vin. — Je ne savais pas, vraiment, je te jure… Jamais il ne me l’a montré… — Il était trop réservé… — Je vais lui parler, tatie, promis. Deux jours plus tard, Dasha croise Michel et ses amis sur les troncs d’arbres du bord de route. — Eh bien, Michel, tu te démènes ici ? Faut qu’on parle. Quand les copains filent, elle s’assied à côté de lui : — Depuis quand ça a commencé ? — Quoi ? — Tu m’aimes… — Comment t’as su ? — J’ai deviné… Depuis quand ? — Depuis le lycée… Dasha n’en revient pas, elle n’avait rien remarqué. Un silence. Puis elle dit : — Michel, lorsqu’on aime, on veut le bien de l’autre. Tu fais du mal à ta mère et à toi-même, pourquoi t’abîmer ainsi ? Réveille-toi, tout le village le voit. Rends-toi service à toi et à Taïsia… — Je sais mais c’est dur… — Michel, sois fort, remets-toi. Et regarde-moi bien : je ne suis pas un modèle de beauté, des jambes tordues, mauvaise maîtresse de maison, toujours du désordre, pourquoi m’aimer autant ? Tu rencontreras l’amour un jour, tu seras heureux, laisse un peu de paix à ta mère. Dasha reprend sa tournée, Michel la regarde partir, le cœur serré. — Tu restes la meilleure, tu te sous-estimes… murmure-t-il. En passant devant l’épicerie, elle remarque la camionnette de Germain. — Bizarre, il devait être en ville… À l’intérieur, elle surprend Germain embrassant Tatiana, la vendeuse. Ils se redressent, confus. — On parlera à la maison, dit Germain. — Mais au fond, tu tombes bien… sourit Tatiana, — ça devenait fatiguant de se cacher… On s’aime depuis longtemps, j’ai trompé Germain une fois et il a épousé Dasha par dépit… Notre amour, lui, ne l’a jamais quittée… — On discutera à la maison, tente Germain. — Inutile, j’ai compris… Dasha quitte la boutique, bouleversée. Sa mère la console : — Je t’avais prévenue, Dasha… tu peux toujours réparer une erreur, tout ira mieux. La nouvelle du divorce circule d’abord dans la boulangerie, puis partout : tout le village savait que Germain la trompait avec Tatiana, sauf Dasha, comme d’habitude… Dasha demande le divorce. Taïsia rapporte à Michel : — Dasha divorce, Germain l’a trompée avec Tatiana… Il faut te relever, retrouver du travail ; ton patron m’a promis qu’il te reprendrait, il voit que tu as arrêté l’alcool. — Maman, je savais pour Germain… Je n’aurais pas pu dire cela à Dasha, elle ne m’aurait pas cru… Bientôt, la rumeur court : — Vous avez appris ? Michel va épouser Dasha la factrice. Bientôt, la noce ! — Yvonne la grand-mère jubile. Taïsia, ravie, a rajeuni de dix ans. Bonne décision, Dasha sera heureuse, Michel a laissé tomber la bouteille, c’est l’amour qui le sauve, dit la voisine. — Germain et Tatiana, ils iront bien ensemble mais il regrettera, tu verras… pronostique Yvonne. Michel rentre chez lui, Dasha prépare le dîner, gâteau, tout est impeccable. Il la regarde : — Eh bien, tu disais que tu n’étais pas une bonne maîtresse de maison… — Je suis pénible, Michel, et maladroite ! — rit Dasha. Mais Michel admire la cuisine rangée : — Tu sais, j’ai toujours su que tu étais la meilleure. — Michel, tu sais quoi ? Je suis enceinte ! — lance-t-elle. — Tu es sérieuse ? Mais quelle joie ! Je l’ai toujours dit : tu es la meilleure ! — Il l’embrasse, fou de bonheur. Dasha donne naissance à une fille, puis un fils trois ans plus tard. Tout le monde est heureux, surtout Taïsia, la belle-mère, qui couve les petits et sa bru de tendresse. La vie suit son cours, toute paisible au village.