Noir.
Le tumulte de la ville m’agaçait profondément. À cette époque, je vivais au cœur de Paris, au dixième étage dun vieil immeuble haussmannien. Jour et nuit, les klaxons, le ronronnement des voitures, les bavardages des voisins, la complainte des climatiseurs faisaient vibrer les murs. La chaleur, étouffante, m’empêchait de fermer les fenêtres. Je navais que deux semaines de congés, mais jespérais fuir, ne serait-ce que brièvement, la routine dun bureau qui ressemblait à une ruche, fourmillant demployés affairés, de cancans et dambitions. À quarante-six ans, seule dans un grand appartement, je trouvais la frénésie parisienne de plus en plus oppressante.
Alors, je songeai quil me fallait louer pour quelques jours une petite maison à la campagne, loin de la civilisation, pour goûter un peu de paix. La recherche dura, mais je découvris enfin la perle rare : une maisonnette au cœur dun village du Berry, à cent cinquante kilomètres de Paris, pour une somme modique deux cents euros la semaine. Les photos promettaient un nid simple et confortable. Satisfaite après avoir échangé avec les propriétaires, je pris la route.
***
Le village m’accueillit avec ses parfums dherbe fraîche, le bourdonnement des insectes, les aboiements des chiens et les regards curieux des habitants. La maison nétait ni grande, ni luxueuse, mais s’en dégageait un certain charme. La propriétaire, une dame dune soixantaine dannées prénommée Madeleine, me fit visiter chaque pièce, me remit les clés.
Profitez bien, ici, on est bien, me dit-elle avec un sourire.
Merci, cest exactement ce quil me fallait.
Le village semblait endormi, peu peuplé, surtout des retraités aux mains marquées par le temps. Dans le jardin, poussaient quelques cerisiers et des plates-bandes un peu à labandon. Une vieille barrière de bois, penchée, ajoutait à la douceur rustique.
Je décidai de flâner dans le village et de mieux en connaître les alentours. Au détour dune rue, je tombai sur une petite épicerie. Derrière le comptoir, une femme dune cinquantaine dannées, Line, me salua.
Bonjour, quest-ce quil vous faudrait ?
Je cherche de quoi déjeuner. Mettez-moi, sil vous plaît, trois cents grammes de cette saucisse et une baguette fraîche.
Vous êtes doù ? demanda-t-elle, tutoyant doffice.
Je viens de Paris, jai loué la maison vingt-trois pour la semaine. Je mappelle Camille.
Moi, cest Line. Ah, la maison de vingt-trois ? Cest celle de la vieille Eugénie. Vous êtes décidément brave.
Pourquoi donc ? Qui est Eugénie ? Jai loué la maison à sa fille, Anne.
Anne, oui, elle vit à Orléans. Sa mère, Eugénie, est morte il y a un an. On disait que cétait une sorcière. Vous navez pas peur de rester chez elle ?
Une sorcière ? Elle guérissait les gens ?
Non, elle ne soignait personne. Les gens la craignaient. Elle avait pour amie une certaine Clothilde, en face de chez vous, une vieille dame. Tu devrais aller lui parler, peut-être te dira-t-elle quelques histoires. Ce qui est sûr, cest que la maison est sombre. Plusieurs locataires sont partis précipitamment, au bout de deux jours à peine. On dit quon sy sent mal à laise.
Je ne trouve pas. Elle me paraît chaleureuse, même si le jardin a besoin de quelques soins. Et je ne reste que peu de temps. Le vacarme de la ville ma poussée ici pour souffler.
Oui, je comprends. Mais sois prudente. On ne sait jamais, me lança Line alors que je sortais, pain et saucisse à la main.
Évite de sortir la nuit, les chiens errent et il y a des renards.
***
Le soir tombait lentement. Ma première nuit dans la maison approchait. Jai verrouillé portes et fenêtres même si, seule, dans une maison étrangère, la crainte nétait pas loin. Les chiens aboyaient au loin, accompagnés du grillon et des derniers pépiements doiseaux.
Après un léger dîner, jattrapai un vieux roman trouvé sur létagère du salon, et je minstallai sur le canapé. Je commençais à somnoler sous la couette lorsque soudain, un bruit me tira du sommeil. Mon cœur saffola. Jécoutai, tendue. Des souris, sans doute, pensai-je, même si lidée de rongeurs nétait pas plaisante, elle nétait pas rare à la campagne.
Le bruit recommença, léger, presque imperceptible.
Et si quelquun était entré ? Mon imagination semballa. Puis, quelque chose tomba dans la cuisine. Immobile, je nosais plus respirer. Mieux valait ne pas apparaître à un étranger !
Plus de bruit. Je ne pus me rendormir avant laube. Enfin, la lumière du matin filtra par les rideaux, rendant la pièce douce et rassurante.
Je me réveillai vers onze heures. Rien dans la cuisine nappelait lattention sauf ce détail étrange : sur la table, une pâquerette séchée, posée là, alors que je navais pas souvenir de ly avoir vue la veille. Je vérifiai toutes les ouvertures rien navait été forcé.
Qui était venu ? Qui avait laissé cette fleur ? Puis je repensai aux paroles de Line : « Elle était sorcière, Eugénie. »
Non, je nétais pas superstitieuse ! Jécartai ces pensées absurdes. Cartésienne, je navais jamais cru aux sorcières.
Je passai la journée à arpenter les chemins, à profiter du calme. Mais le soir, une légère inquiétude me gagnait. Je refermai soigneusement portes et fenêtres, mais le sommeil ne venait pas. Je guettais le moindre craquement.
Et le bruit survint à nouveau. Cette fois, cétait bien dans la cuisine. Je retins ma respiration, glacée. Était-ce lesprit dEugénie ? Ridicule Mais impossible de fermer l’œil jusqu’au matin. Au réveil, je compris que je navais plus de choix : soit partir, soit découvrir la vérité.
***
Dès laube, je filai à lépicerie acheter une lampe-torche. Je décidai de me taire devant Line, craignant ses moqueries et ses histoires de sorcière.
Le jour, la maison paraissait paisible, chaque chose à sa place, aucun signe étrange.
Le soir, je minstallai sur une chaise, cachée dans un coin de la cuisine. La nuit tomba, enveloppant la maison dun silence épais. Plus lobscurité sintensifiait, plus ma peur grandissait Je faillis plusieurs fois regagner ma chambre, mais la curiosité lemporta.
Il faisait nuit noire. Soudain, un bruit. Quelquun était dans la cuisine ! Mais la porte navait pas bougé. Du haut dune armoire, une tasse tomba brusquement. Je sursautai et allumai la torche là où le bruit avait retenti.
Deux yeux verts luisaient dans lobscurité. Un chat. Un gros chat noir. Il semblait à la fois effrayé et intrigué. Juste un chat ! Je me mis à rire, nerveuse.
Doù viens-tu, toi ?
Il ne répondit évidemment pas. Après un moment dhésitation, il sauta et disparut dans la nuit.
Étrange tout de même. Que faisait ce chat dans une maison fermée ? Comment était-il entré ? Où était-il passé ?
Le lendemain, résolue à en savoir plus, je décidai daller frapper chez la voisine den face. Une dame aux cheveux blancs, Clothilde, mouvrit, une curiosité douce dans les yeux.
Bonjour, lui dis-je. Je loue la maison den face. Javais une question : Savez-vous à qui est ce chat noir qui me rend visite chaque nuit ?
Il appartenait à Eugénie. Après sa mort, personne na voulu le reprendre. Il rôde autour de la maison, le pauvre. Cétait un peu son confident Quand jai le temps, je lui laisse quelques restes. Mais il attend toujours sa maîtresse. Peut-être te choisira-t-il, remarque Clothilde.
On ma dit que sa propriétaire était une sorcière
Clothilde haussa les épaules.
Cétait un brave animal. Eugénie ladorait. Il ne venait quaux gens quil sentait bons. Et il ta choisie. Prends-le donc, tu verras.
Moi ? Je ne comptais pas adopter de chat, encore moins un adulte, et puis
Clothilde retourna chez elle, me laissant songeuse. Jachetai tout de même, à la petite supérette, quelques boîtes de pâtée la seule sorte disponible. Jen déposai dans une assiette, sur la table de la cuisine.
La nuit tombée, le chat engloutit tout.
***
Le lendemain, veille de mon départ, je me sentais régénérée. Cette aventure, aussi troublante que rafraîchissante, m’avait éloignée des pavés gris de Paris.
Pour la dernière soirée, je servis au chat sa gamelle. En buvant une tisane, je le vis apparaître, furtif. Il observa la pièce, me regarda, miaula, mangea quelques bouchées. Puis, me scruta longuement, sapprocha et se frotta contre mes mollets.
Alors, Noir, nous voilà amis. Pourtant, tu mas bien fait peur la première nuit. Demain, je repars.
Il se mit à miauler tristement, puis bondit sur mes genoux, ronronnant doucement, les yeux mi-clos. Nous restâmes ainsi un temps. Il sétira, sauta au sol, et disparut.
Au matin, mes valises étaient prêtes. Avant de partir, je déposai la clé de la maison dans la boîte aux lettres, comme convenu. Au portail, le chat était là, me fixant.
Tu viens me dire au revoir ?
Il sapprocha, frotta sa tête contre mes jambes. Je marrêtai. Le laisser là me fendait le cœur.
Tu sais, je ne suis pas vraiment une amoureuse des chats, et Paris nest pas fait pour les animaux Mais peut-être qu’on pourrait essayer, toi et moi ?
Le chat miaula et, sans hésiter, bondit dans mes bras. Il noppose aucune résistance tandis que jentreprends le long trajet du retour, train puis métro. Noir resta blotti, sage, tout le voyage.
Arrivés à la maison, il explora, prudent, puis, trouvant vite ses marques, sinstalla près de moi.
***
Noir savéra un chat dune intelligence rare et dune propreté irréprochable. La nuit, il venait se lover contre moi; le jour, il se pelotonnait sur mes genoux, ronronnant doucement. Grâce à lui, la solitude de mon grand appartement parisien se dissipa peu à peu. Il semblait quun peu de magie campagnarde avait suivi la trace du chat noir jusque chez moi.
