Le carnet des oubliés du quartier : chroniques d’une infirmière de Bordeaux au seuil du Nouvel An

La liste dans le quartier

Françoise Martin avance dans le couloir du centre de santé, retenant du coude une épaisse pile de dossiers. Le badge en plastique tiraille le col de sa blouse, ses lunettes glissent sans cesse sur le bout de son nez. Les voix résonnent dans le couloir, les chaises grincent, quelqu’un éternue bruyamment, et l’odeur de javel et de savon du sanitaire flotte partout.

Madame l’infirmière, cest encore long? lance une voix près du mur. Une femme rondelette en doudoune serre contre elle sa pochette danalyses.

On fait dans lordre, répond Françoise sans lever les yeux. Vous avez donné les dossiers? Alors patientons.

Elle bifurque vers la salle de soins, dépose les dossiers sur la table, ôte ses gants qui collent encore légèrement à ses doigts, puis souffle. Trois jours avant le Nouvel An, et ça ne se sent que par quelques guirlandes métallisées sur les portes des cabinets, et par les plaintes dans la file, ce nest plus seulement la tension, ce sont les prix des magasins aussi.

Françoise, tu tiens le coup? la médecin généraliste, Claire Bernard, entre dans la salle. Menue et toujours une queue-de-cheval. Jai ajouté deux visites à domicile, ne râle pas. Ce sont nos fidèles, nos vieux.

Quest-ce que tu veux que jy fasse, répond Françoise. Donne-moi les adresses.

Elle glisse le papier dans sa poche, vérifie son sac avec tensiomètre et seringues. Les visites, cest dans le quartier: immeubles de neuf étages, quelle connaît presque par cœur, jusquaux ascenseurs quelle reconnaît au bruit.

À lheure du déjeuner, la salle se vide. Françoise enfile sa grosse parka sur sa blouse, chausse ses bottes fourrées quelle cache sous le bureau, sort dans la rue. La neige crisse sous ses pas, les voitures sont bloquées dans les tas de neige gris, seuls les pneus émergent. Elle serre son sac dinstruments sous le bras et se dirige vers larrêt de bus.

Première visite: cour voisine. Limmeuble à la façade grise, porte d’entrée lourde quil faut pousser du bassin pour fermer. Lodeur est un mélange de croquettes pour chat et de chiffon humide. Lampoule clignote, de la musique résonne des étages.

Lappartement est au cinquième, sans ascenseur. En montant, elle compte les marches. Au troisième, elle sarrête pour souffler, adosse son dos au mur, son cœur bat fort, ses genoux grincent. Elle se dit, en passant, quun jour, cest elle qui demandera une «visite à domicile», et non linverse.

La porte souvre sur une femme maigre denviron quarante ans, un vieux pull étiré sur les épaules.

Entrez, dit-elle, lançant dans lappartement, Maman, cest linfirmière.

Au salon, la grand-mère est allongée sur le canapé, cardigan tricoté sur le dos. Sur la fenêtre, trois pots de fleurs et, suspendue entre eux, une boule de verre solitaire.

Sa tension joue au yoyo, explique la fille, arrangeant la couverture de sa mère. Et elle tousse. Le médecin a dit de vous montrer.

Françoise sort son tensiomètre, attache le brassard sur lavant-bras maigre. La grand-mère la regarde, ses yeux un peu brillants, attentifs.

Vous préparez le réveillon? interroge-t-elle spontanément, tandis que lappareil pompe lair.

Oh, non, esquive Françoise. Je serai de garde. Ça sera télé, salade, voilà tout.

Nous, la vieille dirige ses yeux vers la fenêtre. On a mis la boule, pour ne pas oublier que cest la fête. Ma fille travaille cette nuit, je serai seule. Mais je suis habituée

Elle dit ça sans plainte, et pourtant Françoise se sent gênée. Elle repense à son studio, où le séchoir à linge traîne depuis lautomne, laneth sec dans un verre. Pas de sapin depuis cinq ans, la boîte dornements prend la poussière en haut du placard.

Votre tension est correcte, annonce-t-elle, lisant les chiffres. Continuez les comprimés comme prescrit. Pour la toux, je vais écouter.

Son stéthoscope sur la poitrine menue, elle écoute le souffle râpeux, lexpiration rare. La pièce est calme, seul lhorloge au-dessus de la porte tictaque, ailleurs de la vaisselle tinte.

Vous repasserez avant la fête? demande la grand-mère, pendant quelle range ses affaires.

Si on me rappelle, dit Françoise. Sinon, je nai pas le droit de venir pour rien.

Oui approuve la vieille, puis lance: Et chez vous, quelquun viendra? Pour trinquer au minuit?

La question est simple, mais frappe juste. Françoise hausse les épaules.

Je nai personne, lâche-t-elle, regrettant aussitôt. Mes enfants sont à Lyon, ils ont leur vie. Ils appelleront.

La grand-mère la regarde gentiment, presque avec tendresse.

Alors on regardera la télé ensemble, chacun chez soi, dit-elle.

En redescendant, Françoise pense à ces mots: «Ensemble devant la télé». Lan dernier, elle sest endormie avant les douze coups, la veilleuse allumée, la télé en bruit de fond. Le matin, elle a tout éteint, filé au travail. Fête ou pas, ça change peu.

Seconde visite, juste dans son immeuble, autre cage. «Alité» dit la fiche. Elle connaît bien lappartement: un homme seul, post-AVC, des aides-soignantes passent à horaires fixes. La cage est semblable: murs gris, boîtes aux lettres âgées, numéros griffonnés au feutre.

La porte souvre sur une aide-soignante, veste matelassée. Dans la chambre, le monsieur, la soixantaine, corpulent, bras déformés, TV face au lit, vieux film en noir et blanc.

Et notre champion? sourit Françoise, sourcils haussés.

Il a toussé cette nuit, la tension nétait pas terrible. Jai appelé le médecin, voilà pourquoi vous êtes là.

Lhomme regarde le plafond, bouge à peine les lèvres.

Bonjour, dit Françoise, la tête vers lui. La fête approche, et vous êtes coincé ici. Passez-vous bien?

Il esquisse un sourire dun côté des lèvres.

Quelle fête? Tant que ce nest pas la nuit que tout bascule.

Elle contrôle sa tension, la perfusion, note dans son carnet. Lodeur de médicaments mêlée à un parfum de soupe de la cuisine. Sur la fenêtre, un vase vide, qui, elle sen souvient, contenait jadis des bonbons pour les visiteurs.

Des proches? demande-t-elle discrètement à laide-soignante, dans le couloir.

Une sœur, avoue-t-elle. Elle vit loin, vient rarement. Pour le réveillon, elle ne sera pas là, elle la dit par téléphone. Je reste, moi, cest ma nuit.

En descendant, Françoise réalise quelle vit dans ce même immeuble avec des gens seuls, le soir du réveillon, et ne les connaît que grâce au boulot.

De retour au centre, elle dépose les dossiers, il fait déjà nuit. Derrière la vitre du bureau, quelques flocons dansent sous le lampadaire. Dans la salle du personnel, ça grignote des sandwiches, la télé murmure les infos.

Françoise, tas lair fatiguée, remarque Claire tout en versant son thé. Tu veux en parler?

Comme tout le monde, souffle Françoise, retirant sa veste. Dis-moi, on en a beaucoup, des patients totalement seuls? Vraiment seuls?

Regarde toi-même, ironise Claire. La moitié du fichier, cest ça. Des gens sans famille, ou la famille cest du papier. Pourquoi?

Françoise hésite devant la liste dappels au mur. Elle ressasse: «Je serai seule», «Quelle fête pour moi»

Je me disais elle gratte son nez. Peut-être quon pourrait Je ne sais pas. Les saluer, leur offrir un peu de clémentines, du thé. Passer juste comme ça.

Le regard de Claire se fait étonné.

Mais tes dingue, dit-elle, sans méchanceté. On va se faire taper sur les doigts. Pas de cadeaux, pas dinitiatives perso. Tu sais comment cest, maintenant.

Je sais, se presse Françoise. Pas au nom du centre, juste moi. Humainement. Je les connais, en tant quinfirmière, cest tout.

Claire soupire.

Tes gentille, mais lâche du lest. On travaille déjà assez. Si tu veux, fais-le, mais à ton nom. Ne dis pas que cest nous, sinon gare aux plaintes.

Le mot «plainte» glace le dos. Françoise sait à quel point tout le monde redoute ça: le moindre courrier finit en explications, blâmes, comptes à rendre.

Sur le chemin du retour, elle avale le froid mordant, son sac lui pèse plus quà lordinaire. Aux fenêtres, les lumières des sapins brillent, au rez-de-chaussée des enfants sagitent autour dun faux sapin, la guirlande craque.

Dans lescalier, silence. Sur le rebord de la fenêtre, un tout petit sapin en plastique, à côté, un pot de terre et une tige desséchée. Au mur, un avis de la copro pour la coupure deau chaude, scotché maladroitement.

Chez elle, Françoise allume, dépose son sac sur le tabouret. La cuisine est fraîche, la fenêtre entrouverte laisse passer lair. Le temps que la bouilloire chauffe, elle sort un carnet du sac et sinstalle à la table.

Sur la première page, elle écrit: «Pour qui cest difficile». Elle réfléchit. Revoit la vieille avec la boule, lhomme post-AVC, une patiente den face qui confie navoir «personne». Elle note les noms, adresses. Une dizaine de lignes.

Le regard sur cette liste, elle sent la fatigue la prendre. Les objections senchaînent: «Ce nest pas ton boulot», «Tu nen as pas à faire», «Trop crevée». Elle se masse le front.

Et si jachetais juste des clémentines, pense-t-elle. Jen glisse une, je sonne, je souhaite une bonne année. Le reste, tant pis.

Ce qui leffraie nest pas tant le refus, mais le devoir daller, de parler, de justifier. En salle de soins, elle maîtrise la procédure; ici, elle empiète sur lintime, même pour une minute.

La bouilloire claque. Elle se sert une tasse, se remet à ses notes, ajoute à la liste: «Appartement 47, voisine du dessus, alitée». Elle la connaît seulement au bruit des béquilles de laide-soignante et à lodeur de soupe passant sous la porte.

Le lendemain, elle arrive plus tôt au centre. Dans la salle de soins, tout est encore calme, seul le nettoyeur passe la serpillière dans le couloir. Françoise accroche sa blouse, pose le carnet sur la table.

La jeune infirmière, Magali, aux épaules larges et cheveux courts, entre à peine après.

Bonjour, fait-elle en hochant la tête. On va avoir du monde aujourdhui, tout le monde se rappelle quil faut se soigner avant la fête.

Écoute, tente Françoise, alors que Magali enfile ses gants. Et si on faisait une petite collecte? Chacun dix euros, on achète des clémentines, du thé. Je moccupe de distribuer.

Magali la regarde, stupéfaite.

On na pas le droit commence-t-elle, tout est dit.

Pas au nom du centre, coupe Françoise. Juste pour eux, discrètement. Pas de liste, ni signature, je ne dirai pas qui. Cest juste pour quils ne soient pas seuls.

Après un silence, Magali fouille dans sa poche, sort un billet plié.

Daccord. Mais ne dis à personne que jai donné. Sinon, on va maccuser de négligence.

Dans le carnet, à midi, plusieurs billets: dix euros, cinq, vingt, certains refusent, expliquant quils peinent à finir le mois. Une médecin ricane:

Tu crois que ça va leur changer la vie, tes clémentines? Mieux vaut se battre pour leurs médicaments gratuits.

Françoise hausse les épaules. Elle sait quelle na pas le pouvoir doffrir des médicaments. Mais pour les clémentines, elle peut.

Après le service, elle entre dans le supermarché du coin. Cest la cohue, chariots qui se bousculent, les disputes devant les linéaires de champagne. Elle prend deux kilos de clémentines, des sachets de thé, quelques boîtes de biscuits. La caissière, lasse, scanne le tout.

Vous préparez la fête? interroge-t-elle, sans y croire.

Oui, sourit Françoise. Un peu.

Chez elle, elle étale les provisions sur la table. Prépare chaque sac avec soin: une poignée de clémentines, un sachet de thé, des biscuits. Neuf petits paquets. Elle les observe, le cœur battant, comme avant un examen.

Mais tes folle, souffle-t-elle. Mais elle ne range pas les paquets.

Le soir venu, bien enroulée dans sa parka, elle prend trois sacs dune main, trois de lautre, le reste plus tard. Elle commence par les voisins, ceux de son immeuble.

Elle monte chez lhomme post-AVC. Son cœur bat la chamade. Elle sonne. Bruits de pas, la serrure crisse. Laide-soignante, toujours elle, ouvre.

Ah, cest vous, dit-elle. Encore des soins?

Non, précise Françoise. Juste un petit quelque chose pour la fête, clémentines, thé. Ça vous va?

Laide-soignante fixe le sac, perplexe.

Ça vient de qui? demande-t-elle, méfiante.

Des voisins, improvise Françoise. Des gens du quartier, juste pour apporter un peu de chaleur.

De la chambre, le monsieur sexclame:

Cest qui?

Une voisine apporte des cadeaux! crie laide.

Des cadeaux? Jai besoin de rien.

À travers la porte entrouverte, Françoise glisse:

Cest moi, linfirmière. Ne râlez pas. Ce sont juste des clémentines. Je les laisse, vous en ferez ce que vous voulez.

Il la regarde sous ses sourcils froncés, puis le sac dans les mains de laide. Son visage est fermé mais ses yeux sadoucissent.

Bonne année, dit-elle, consciente de lironie, là, sous la perf.

À vous aussi, marmonne-t-il, tourné vers la télé.

Dans lescalier, elle souffle. Au moins, elle na pas été chassée.

Chez la voisine du dessus, elle grimpe lentement. Porte vieille, peintures écaillées. Elle sonne. Attente, puis un froissement, la serrure saute, la vieille dame paraît en robe de chambre, un foulard sur la tête.

Oui? dit-elle, méfiante.

Je vis en dessous, explique Françoise. Je passe parfois pour les soins. Jai apporté un peu de fête, clémentines, thé. Vous voulez?

La femme regarde le sac, puis Françoise.

Vous attendez quelque chose en retour? demande-t-elle, droite.

Rien, sourit Françoise. Juste bonne année.

La vieille hésite, saisit le sac à deux mains comme un trésor.

Merci, chuchote-t-elle. Je pensais: si seulement quelquun frappait. Juste quelquun.

Ces mots la frappent plus que toutes les plaintes du monde. Françoise hoche la tête, ne trouve rien à dire.

Si besoin, je suis juste en bas, fait-elle. Nhésitez pas.

Jose pas, murmure la dame. Vous travaillez, vous avez vos choses

On ne sait jamais, rétorque Françoise. Bon, je file.

Elle descend, prend les sacs restants, sort dans la rue. La nuit tombe, les lampadaires jettent leur lumière sur les passants. Limmeuble de la vieille à la boule nest quà cinq minutes.

Devant chez elle, elle lève les yeux. Au troisième étage, la lumière, les silhouettes des plantes. Elle entre, monte à pied, compte les marches.

Cest la fille qui ouvre. Surprise, elle arque les sourcils.

Vous avez été appelée? demande-t-elle.

Non, répond Françoise. Je passais, jai pensé à vous. Je peux entrer?

Dans le salon, la vieille est allongée comme la veille, la boule brille sous la lampe.

Je croyais que vous ne viendriez pas, dit-elle. Pourtant, vous êtes là.

Je ne reste pas, fait Françoise en sapprochant. Voilà un petit paquet pour le réveillon, clémentines, thé, tout simple.

La vieille tend la main, ses doigts tremblent.

Merci, murmure-t-elle. Je nai rien à vous donner.

Rien nest nécessaire, répond Françoise. Cest pour vous.

Alors je vous dirai, sourit la vieille. Vous êtes une belle personne. Ça compte?

Françoise sent sa gorge se serrer. Elle dévie le regard sur les plantes.

Ça compte, dit-elle. Mais faut pas en abuser.

Elles rient, la tension tombe. Elles parlent du temps, des vieux films, puis elle sen va.

Les autres visites sont contrastées. Une femme ouvre et claque: «Je nai besoin de rien, jai tout.» Dautres sexcusent du désordre, ne peuvent recevoir. Un monsieur sur béquilles soupçonne une campagne publicitaire. Certains se réjouissent sincèrement, dautres sont gênés, dautres râlent «quon ferait mieux darranger les trottoirs».

À chaque descente descalier, Françoise se sent idiote et soulagée. Elle ne résout rien, ne sauve personne, mais dans ces brefs instants au seuil, quelque chose existe qui, dordinaire, nest pas là.

Quelques jours plus tard, cest la cohue du réveillon. Elle court encore partout au centre. Les gens viennent «avant la fête», offrent des boîtes de chocolats aux médecins, parfois discrètement. Dans la salle du personnel, plusieurs paquets de biscuits et chocolat saccumulent «pour tous». Ladministration affiche un avertissement contre les cadeaux, mais personne ne sen soucie vraiment.

Françoise, glisse Magali, Tu as fini ta distribution? Tout le monde a été servi?

Ceux que jai pu, dit-elle. Pour les autres, ce sera la prochaine fois.

Tes une heroïne, souffle Magali, mais ne va pas le dire.

Le soir venu, les couloirs se vident. La femme de ménage traîne son seau, une trace dhumidité sur le carrelage. Silence, le vieux frigo à vaccins ronronne.

Filez chez vous, lance la responsable en passant la tête. Demain, repos, sauf urgence.

Françoise retire sa blouse, la suspend. Sur le dossier de la chaise, la marque des plis. Elle prend son sac, éteint la lumière, sort. Les lampes de nuit diffusent une fraîcheur nouvelle.

Elle passe devant laccueil où, derrière la vitre, la standardiste tricote du fil gris. Devant le panneau daffichage, où les rappels de prévention et les horaires de consultation saccrochent. Devant cette porte, dhabitude toujours encombrée, maintenant vide.

Dehors, les premières pétards éclatent déjà. Une lueur rouge jaillit au loin, la neige craque sous les pas. Elle marche lentement vers chez elle, douleurs dans le dos et jambes fatiguées.

Au pied de limmeuble, une jeune mère lui accoste, poussette devant elle.

Françoise, dit-elle, Cest vous qui êtes passée chez notre grand-mère hier? Elle raconte quelle a vu le Père Noël!

Quest-ce quelle raconte donc? rit Françoise. Ce nétait que des clémentines.

Oui, sourit la voisine, Mais elle était contente.

Elles échangent sur les enfants et le bruit des feux dartifice, puis la mère séloigne. Françoise monte, ouvre sa porte, allume.

Dedans, cest le calme. Lhorloge bat les secondes. Elle retire sa veste, pose le sac, va à la cuisine. Une assiette de soupe refroidie attend sur la table. Elle se sert du thé, ajoute une rondelle de citron.

La télé est muette. Elle tarde à lallumer. Derrière, des lueurs sporadiques illuminent la vitre.

Elle repense à tous ceux croisés cette semaine: la vieille dame, lhomme à la perfusion, la voisine aux mains tremblantes. Elle se souvient de ces mots: «Je pensais quon mavait oubliée.»

Moi aussi, on ne ma pas oubliée, réalise-t-elle soudain. Pas parce quon lui a offert quelque chose, mais parce que ces derniers jours, elle a frappé et les portes se sont ouvertes. Et derrière, des visages ont reconnu non seulement linfirmière, mais la personne venue juste pour saluer.

Elle finit son thé, se lève, va dans sa chambre. Dans le placard, une vieille boîte dornements de Noël. Elle la prend, la pose sur le fauteuil. Le couvercle grince. Dedans, boules en verre, figurines, fils dorés.

Pas de sapin chez elle, mais elle choisit une boule, la frotte avec sa manche, laccroche près de la fenêtre, là où pendaient les clés. La boule oscille, capte la lumière, reflète la petite cuisine et son propre visage.

Elle contemple ce reflet, et sent soudain un peu plus dair dans sa poitrine. Il ny a pas eu de miracle. Demain, il y aura encore des visites, des files, des plaintes. Elle sera toujours fatiguée, peste contre la paperasse.

Mais elle a ce petit carnet, où à côté de chaque nom, elle met une coche imaginée. Non comme obligation, mais comme souvenance: on peut entrer chez quelquun, non pour un soin, mais simplement pour offrir une clémentine et dire «bonjour».

Un pétard plus fort explose, la vitre vibre. Elle sursaute, se moque delle-même. Sapproche de la fenêtre: dehors, des enfants allument des cierges magiques, les adultes se serrent dans leurs manteaux.

Elle reste là, puis va éteindre la cuisine, rejoint le salon, allume la télé. Le spectacle de fête commence, présentateurs et chanteurs sourient.

Elle sassied dans le fauteuil, cale un coussin dans le dos, prend son téléphone. Un SMS à sa fille à Lyon: «Bonne année. Tout va bien ici.» Un autre, à la voisine du dessus: «Je suis chez moi si besoin.»

Les réponses arrivent plus tard. La fille promet dappeler dans la soirée. La voisine écrit juste: «Merci.»

Françoise repose le téléphone, sétire. Derrière le mur, on trinque, on rit. Dans sa pièce, cest le silence, mais il ne semble plus vide. Elle ferme les yeux une minute, écoute la maison, les sons lointains de la fête et sa respiration.

Fatiguée, oui, mais moins seule quavant. Cette sensation minuscule et tenace, lui paraît être ce qui compte le plus pour finir lannée.

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