La liste sur le quartier Nadège Simon, l’infirmière, marchait dans le couloir du centre médical, une pile de dossiers sous le bras, son badge tirant sur son col, ses lunettes glissant sans cesse sur le nez. Les voix bourdonnaient, les chaises grinçaient, quelqu’un éternuait bruyamment, et par-dessus tout flottait une odeur persistante de Javel et de savon provenant des toilettes. — Madame l’infirmière, c’est encore long ? — interpella une femme en doudoune, collée contre le mur avec un sachet d’analyses sur la poitrine. — Chacun son tour, — répondit Nadège Simon sans regarder. — Vous avez donné vos dossiers ? Alors attendez. Elle entra dans la salle de soins, posa les dossiers, retira ses gants encore un peu collants, et poussa un soupir. Il restait trois jours avant le Nouvel An, qu’on ne sentait que par quelques guirlandes en papier accrochées aux portes, et les gens dans la file râlaient autant contre leur tension que contre les prix des magasins. — Nadège, tu tiens le coup ? — la docteure généraliste, menue, entra tête coiffée d’une queue-de-cheval. — Je t’ai remis deux visites à domicile, ne râle pas. C’est du quartier, des seniors. — Je vais bien, — dit simplement Nadège. — Passe le papier. Elle glissa le feuillet avec les adresses dans sa poche, vérifia son sac avec le tensiomètre et les seringues. Les visites étaient pour son secteur, ces immeubles en béton qu’elle connaissait par cœur, ascenseurs inclus, rien qu’au bruit. À midi, l’affluence s’estompa. Nadège enfila par-dessus sa blouse une parka épaisse, chaussa ses bottines fourrées qu’elle gardait sous la table, et sortit dehors. La neige crissait, les voitures dormaient dans la neige sale, roues dépassant. Elle serra son sac à outils sous le bras et fila vers l’arrêt de bus. Première visite, dans la cour voisine. Immeuble gris, porte lourde qu’il fallait pousser du bassin pour la fermer. À l’intérieur, odeur de croquettes et de serpillère mouillée. L’ampoule papillotait au plafond, la musique résonnait en haut. Appartement au cinquième, sans ascenseur. Nadège comptait les marches, s’arrêta au troisième pour souffler, adossée au mur, le cœur battant fort. Elle songea brièvement qu’elle aussi, bientôt, appellerait «la visite à domicile» plutôt que de courir chez les autres. La porte ouvrit sur une femme maigre de quarante ans au pull déformé. — Entrez, — dit-elle puis cria dans le salon : — Maman, c’est l’infirmière. Dans la pièce, la vieille dame était allongée en gilet tricoté sous la fenêtre. Sur le rebord, trois pots de fleurs, un vieux pompon brillant suspendu. — La tension monte et descend, et la toux… Le docteur a dit de vérifier, — expliqua sa fille. Routine : Nadège posa le brassard, la grand-mère la regardait avec ses yeux lavés et vifs. — Vous préparez le Nouvel An ? — demanda-t-elle alors que l’appareil siffla. — Oh, moi… — Nadège fit un geste. — Des gardes, des visites. Je brancherai la télé, ferai un petit plat, rien de plus. — Nous, — la vieille pivota vers la fenêtre, — on a accroché cette boule pour ne pas oublier la fête. Ma fille travaille, je serai seule. Mais voyez, j’y suis habituée. Elle le disait sans plainte, et Nadège en fut gênée. Elle revit son studio, l’étendoir encombrant la cuisine, l’aneth sec dans un verre. Le sapin n’était plus de mise depuis cinq ans, la boîte à boules prenait la poussière. — Votre tension est bonne, continuez les comprimés comme prévu. Je vais écouter la toux. Stéthoscope posé, souffle râpeux. La pièce laissait à peine entendre le tic-tac de l’horloge et la vaisselle chez les voisins. — Vous repasserez avant la fête ? — demanda la vieille. — Si on m’appelle, je viendrai. Autrement… On ne peut pas passer «juste comme ça». — Je comprends, — acquiesça la grand-mère, puis soudain : — Et chez vous, il y aura quelqu’un ? À minuit ? Pour trinquer ? Question toute simple, mais si directe. Nadège sentit un pincement. — Qui voudrez-vous que vienne… Les grands sont ailleurs. Ils appelleront, sûrement. La vieille la regarda avec une étrange chaleur. — Alors on regardera la télé ensemble, — dit-elle. — Chacune chez soi. En redescendant, Nadège rumina cette phrase. «Ensemble par écran interposé». Elle se rappela s’être assoupie pendant le réveillon précédent, lumières allumées, télé bruitant à la cuisine. Le lendemain, routine, sans grand écart entre fête et jour ordinaire. Deuxième visite, même immeuble, autre cage. «Patient grabataire», disait la fiche. Un homme seul après AVC, les aides se relayaient. Même décor : murs gris, boîtes aux lettres marquées au feutre. La porte ouvrit sur une aide-soignante. Dans la chambre, l’homme regardait le plafond, mains tombantes. La télé diffusait un vieux film. — Alors, notre champion ? — sourit Nadège. — La nuit, la toux et la tension… J’ai appelé le médecin, elle vous a envoyée. Il la regarda à peine. — Bonjour. Bientôt la fête, et vous êtes là… Ça ne se fait pas. Il eut un mince sourire. — Moi, la fête… Pourvu que la nuit passe. Nadège vérifia la perf, la tension, nota dans le cahier. Odeur de médicaments, de cuisine. On aurait dit que la bonbonnière sur le rebord attendait toujours des visites. — De la famille ? — murmura-t-elle à l’aide-soignante dans le couloir. — Une sœur, mais elle passe rarement. Pas de réveillon, elle a dit au téléphone. Moi, je suis là la nuit, c’est mon service. En descendant l’escalier, Nadège réalisa : même dans SA propre cage, il y avait des gens pour qui la fête rimerait avec silence allongé. Elle, voisine mur à mur, ne s’en souvenait que lors des visites médicales. Quand elle rapporta ses dossiers à la polyclinique, la nuit était tombée. Les flocons voltigeaient dehors sous les lampadaires. Quelqu’un mâchonnait un sandwich, la télé marmonnait les infos. — Nadège, t’es pas joyeuse ? — demanda la généraliste, un thé à la main. — Comme tout le monde… Dis, sur notre secteur, il y en a beaucoup des vraiment seuls ? — Tu voulais quoi… La moitié des dossiers. Pas vraiment de famille. Pourquoi ? Nadège regarda la liste des visites accrochée au mur. «Je passerai seule», «C’est quoi la fête pour moi»… Les phrases tournaient. — Je me demandé… On ne pourrait pas… Je sais pas. Les féliciter ? Un sachet de mandarines, du thé, juste dire bonjour… La médecin leva les yeux, surprise. — Tu vas te faire taper sur les doigts ! Pas de cadeaux, pas d’initiatives personnelles, tu le sais bien. — Je sais, — coupa Nadège. — Pas au nom du centre, juste personnellement. Je les connais en tant qu’infirmière, mais je pensais… La médecin soupira. — Tu es gentille, mais ne prends pas tout sur toi. On se tue déjà à la tâche. Va voir, si tu veux, mais seule — pas au nom de la polyclinique, ni avec nous. Sinon, tu risques une plainte ! Mot «plainte» comme une douche froide. Nadège connaissait la peur des signalements : enquête, justifications, remontrances. Le soir, elle rentra à pied dans la nuit mordante. Ses courses pesaient plus lourd. Derrière les vitres, quelques sapins électriques brillaient, au rez-de-chaussée, les enfants riaient. Dans son hall d’immeuble, silence; une mini-sapin et un pot sec sur le rebord. Affichette d’alerte à l’eau chaude, scotchée sur le mur. Chez elle, lumière et table froide. Elle mit l’eau à bouillir, la théière prête, puis s’assit, ouvrit le carnet dans son sac. Premier titre : «À qui ça fait mal». Elle pensa à la vieille à la boule, à l’homme grabataire, à la patiente du bâtiment d’en face toujours en plainte de «n’avoir personne». Elle nota les noms, les adresses. Une petite liste, dix lignes. Elle la contempla, fatiguée. Les objections surgissent : «C’est pas ton rôle», «Tu ne dois pas», «Tu es épuisée». Elle se massa le front. Si j’achetais juste un peu de mandarines, que je distribue… Sans discours, ni tralala. Juste frapper, dire «bonne année». Ceux qui veulent, prendront. Ce qui l’effrayait, c’était moins le refus des gens que la démarche elle-même. Dans le cabinet, tout est clair — perfusions, tension, dossiers. Mais ici, il fallait entrer dans la vie des autres, ne serait-ce qu’une minute. Quand la théière siffla, elle s’assit, carnet devant elle. En bas de la liste, presque sans réfléchir, elle ajouta : «Appartement 87, la voisine du dessus, grabataire». Elle ne la connaissait que par le bruit des béquilles de l’aide-soignante dans le hall et l’odeur de soupe. Le lendemain, arrivée plus tôt, cabinet désert. Un balai, un bruit dans le couloir, Nadège accrocha sa blouse, posa son carnet sur la table. Bientôt la jeune aide-soignante à coupe courte franchit la porte. — Bonjour ! Il va y avoir foule aujourd’hui, on s’en souviendra longtemps ! — Dis, — fit Nadège avant que la fille puisse enfiler ses gants, — Tu sais, il y a des patients vraiment seuls. Si on mettait chacun 2 euros, on achète des mandarines, du thé. Je les distribuerai. La fille sursauta. — Et si on se fait… — elle se tut, mais le sens était clair. — Pas au nom du centre, — Nadège précisa vite. — Juste de nous. Pas de liste, pas de nom. Personne ne saura. C’est juste… pour qu’il y ait quelque chose. La fille fouilla sa poche, sortit un billet. — D’accord, — dit-elle. — Mais ne dis pas que je participe. Sinon, on dira que je bosse mal. À midi, le carnet de Nadège s’est garni de quelques billets — vingt euros là, cinq ici, et certains refus. Une médecin siffla : — Tu crois que tes mandarines vont leur changer la vie ? Tu ferais mieux de militer pour des ordonnances gratuites. Nadège répondit d’un haussement — les médicaments, oui, mais ce n’est pas son domaine. Les mandarines, si. Après le service, virée à l’Intermarché du centre-ville. La foule, les chariots, les disputes devant le mousseux. Nadège achète deux kilos de mandarines, du thé, des biscuits. À la caisse, la vendeuse demande, mécanique : — Vous faites les courses pour la fête ? — Presque, — sourit Nadège. Chez elle, elle répartit les achats dans des sachets — mandarines, une boîte de thé, quelques biscuits, neuf paquets. Elle les contemple, un peu fébrile, comme avant un oral. — Je débloque, — murmure-t-elle mais ne range pas les paquets. Le soir, bien emmitouflée, elle prend trois paquets dans chaque main, les autres suivront. Elle commence avec ses voisins du hall : le patient grabataire et la dame du dessus. Chez l’homme AVC, cœur battant, Nadège sonne. L’aide ouvre, surprise. — Encore un souci ? — Non, — dit Nadège, — juste ceci, pour les fêtes. Mandarines, thé. Vous acceptez ? L’aide hésite. — C’est de la part de qui ? — Des voisins, — souffle Nadège. — Juste pour que ce ne soit pas trop vide. Dans la chambre, le patient entend : — Qui c’est ? — Des cadeaux, — répond l’aide. — Quels cadeaux ? Je veux rien ! Nadège se penche. — C’est l’infirmière, rien d’extra. Je laisse les mandarines, vous en ferez ce que vous voulez. Son regard s’adoucit un instant. — Bonne année, — dit-elle, un peu gauche. — À vous aussi, — grommelle-t-il. Dans l’escalier, elle respire : au moins, pas jetée à la rue. Chez la voisine du dessus, elle attend longtemps, puis la porte s’ouvre. Dame âgée, robe de chambre, foulard. — Oui ? — Je suis du palier en dessous, — explique Nadège. — On se connaît à peine, sauf pour les soins. Voilà un petit rien pour la fête : mandarines, thé. Vous acceptez ? La femme semble gênée : — Faut payer ? — Non, juste comme ça. Bonne année. Elle prend le paquet, ému. — Merci. Je me disais : qu’il vienne au moins quelqu’un frapper. N’importe qui. Le mot la frappe. Nadège acquiesce, sans répondre. — Si besoin, je suis un étage plus bas. N’hésitez pas. — C’est gênant… Vous travaillez, vous avez vos problèmes. — On sait jamais, — sourit Nadège. — Bon, je file. Avec les restes, direction la vieille à la boule, à cinq minutes à pied. Là, elle lève les yeux au troisième étage, silhouettes des pots sur le rebord. Elle monte, compte les marches. La fille ouvre, surprise. — Un problème ? — Non, — dit Nadège, — je passais… Voilà, pour la fête, mandarines, thé. Rien d’extra. La vieille tend la main, doigts tremblants. — Merci, je n’ai rien à vous offrir. — Je n’attends rien. — Alors laissez-moi dire : vous êtes gentille. Ça se dit ? Un nœud à la gorge. Elle détourne le regard vers les fleurs. — Vous pouvez, mais à dose raisonnable. Petit rire. Quelques minutes pour causer météo et films ringards. Elle repart. Les visites suivantes, aléa : une femme refuse tout net, une autre s’excuse du désordre chez elle, un homme sur béquilles soupçonne une opération pub. Certains sourient, d’autres sont gênés ou râlent contre «les routes à refaire». À chaque descente d’escalier, Nadège se sent mi-idiote, mi-soulagée. Elle ne sauve personne, ne règle rien. Mais sur le pas de la porte, le temps d’une poignée de minutes, il y a entre ces gens un «quelque chose» inconnu. La veille du réveillon, elle continue à galoper en cabinet. Les patients affluent «pour éviter de traîner pendant les fêtes», déposent des boîtes de chocolats discrètement. Des paquets de biscuits et de chocolats traînent, puis un panneau interdit les cadeaux… que personne ne lit. — Nadège, — glisse l’aide, — t’as tout distribué ? Faudrait pas qu’ils soient tristes ! — Ceux que j’ai vus, — répond-elle. — Les autres, la prochaine fois. — T’es un héros, — dit la jeune — mais garde le secret. Le soir, les couloirs sont déserts, la femme de ménage laisse des traces humides. Dans la salle, seulement le frigo à vaccins qui bourdonne. — Rentrez, — ordonne la chef de service, — demain c’est congé. Pas de visites sauf urgence. Nadège retire soigneusement sa blouse, pose sa sacoche, ferme la lumière. Aux guichets, une collègue fait du tricot, le panneau de dépistage trône, là où la queue d’habitude s’étire. Dehors les pétards commencent, fuse rouge au loin. Sous ses pieds, la neige craque. En arrivant au hall, une jeune voisine l’arrête. — Nadège, c’était vous chez ma grand-mère hier ? Elle m’a parlé du «Père Noël» toute la soirée ! — Quel Père Noël ? J’ai juste apporté des mandarines. — Ben voyez, ça l’a rendue heureuse. Elles plaisantent un instant, puis Nadège monte chez elle, lumière allumée. Silence, horloge tic-tac. Elle dépose sa sacoche, file à la cuisine, soupe froide de ce matin. Elle se sert, rajoute un zeste de citron. La télé est muette. Elle attend. Dehors, quelques feux d’artifice se reflètent au verre. Elle repense aux visages : la vieille à la boule, l’homme à la perf, la voisine au sac comme un trésor. Une femme, recevant le sachet, a soufflé : «Je croyais qu’on m’avait oubliée». Moi non plus, on ne m’a pas oubliée, pense-t-elle. Ce n’est pas qu’on lui ait offert quelque chose, c’est que, ce jour-là, on lui a ouvert les portes — et derrière, il y avait des personnes qui la voyaient autrement que comme une infirmière au tensiomètre. Elle finit son thé, va au salon. Sur l’armoire, la boîte à décorations. Elle la sort, soulève le couvercle, les boules de verre et les guirlandes brillent dans des vieux journaux. Pas de sapin, mais elle pend une boule près de la fenêtre, à la place des clés. La sphère capte la lumière, reflète la cuisine et elle-même. À ce reflet, elle sent un peu de légèreté. Pas de miracle. Demain, d’autres visites, des files d’attente, des plaintes. Toujours la fatigue, toujours le papier. Mais elle a ce carnet avec sa liste, ses petits signes discrets — pas comme un rapport, juste comme un rappel : il y a des gens à qui on peut rendre visite, non plus avec une seringue, mais juste une mandarine et un bonjour. Dehors, une explosion, le verre tremble. Elle sourit. Elle regarde les enfants jouer au bas, les parents emmitouflés. Quelques minutes, puis chez elle, elle éteint la cuisine, va au salon, allume la télé où le spectacle commence. Assise dans le fauteuil, son portable en main, elle écrit à sa fille : «Bonne année, tout va bien ici», puis à la voisine du dessus : «Si besoin, je suis là». Les réponses tardent. La fille promet d’appeler avant minuit. La voisine écrit simplement : «Merci». Nadège pose le téléphone, s’alonge. Des bruits de toast résonnent chez les voisins, rires filtrent. Chez elle, c’est calme, mais ce calme ne lui semble plus vide. Elle ferme les yeux, écoute les bruits de la maison, les pétards lointains, son souffle régulier. Elle est fatiguée, mais moins seule qu’avant. Ce sentiment, discret mais têtu, lui paraît être le plus beau bilan de l’année écoulée.

Carnet dune infirmière sur mon secteur

Je traverse le couloir du centre médical, la pile de dossiers bien calée sous mon bras. Le badge traîne mon col de blouse, mes lunettes glissent sans cesse sur mon nez. Dans le couloir, ça résonne : voix pressées, chambres qui grincent, éclats déternuements. Et partout, lodeur persistante deau de Javel et de savon, remontée des sanitaires.

Madame linfirmière, ce sera encore long ? me lance une femme ronde, emmitouflée dans sa doudoune, serrant contre elle une pochette danalyses.

On vous appellera dans lordre, je réponds sans lever les yeux. Vous avez déposé les dossiers ? Alors attendez.

Je bifurque dans la salle de soins, empile les fiches, retire mes gants encore collants, et expire. Trois jours seulement avant le Nouvel An, mais on ny pense quà la vue de quelques guirlandes fatiguées sur les portes des bureaux et aux gens qui, dans la file, râlent pour leur tension et pour les prix en supermarché.

Élodie, tu tiens le coup ? la médecin, mince avec sa longue queue-de-cheval, passe la tête, sourire complice. Je tai ajouté deux visites à domicile, tu men voudras pas. Ce sont nos vieux du quartier.

Que veux-tu, je réponds en haussant les épaules. File-moi les adresses.

Je glisse la feuille dans ma poche de poitrine, vérifie mon sac à tensiomètre et seringues. Ce sont des appels de chez nous : immeubles de neuf étages, je connais chaque cage descalier à leur tintement, presque chaque ascenseur à sa plainte.

Vers midi, la salle se vide. Jenfile ma parka par-dessus la blouse, glisse les pieds dans mes sabots en fourrure gardés sous le bureau, et sors. La neige crisse, les voitures alignées le long du trottoir dépassent des congères noires, leurs pneus à découvert. Je cale ma sacoche contre mes côtes et rejoins larrêt de bus.

Première visite, cour voisine. Immeuble gris, porte lourde quil faut pousser de la hanche. À lintérieur, émanations de croquettes et de serpillères humides. Lampoule du palier clignote, une radio grésille à létage.

Appartement au cinquième, sans ascenseur. Je compte les marches en montant ; arrivée au troisième, je prends mon souffle, adossée au mur. Mon cœur bat dans mes tempes, mes genoux me tiraillent. Je pense furtivement quil ne faudra pas tarder avant que moi-même je demande une visite à domicile, au lieu de courir chez les autres.

Une femme maigre, la quarantaine, vêtue dun vieux pull distendu, ouvre.

Entrez, dit-elle en criant vers lintérieur : Maman, cest linfirmière.

Dans la chambre, près de la fenêtre, une vieille dame étendue sur un canapé en laine. Des pots de fleurs sur le rebord, espacés, et entre eux une petite boule en verre suspendue à du fil.

La tension monte et descend, souffle la fille, replaçant la couverture sur laïeule. Et elle tousse. La médecin a dit quil faut vous montrer.

Machinalement, jinstalle le tensiomètre, serre la manche sur le bras maigre de la grand-mère qui me fixe de ses yeux doux et tremblants.

Vous préparez le réveillon ? demande-t-elle soudain alors que lappareil souffle.

Oh, moi, je soupire, les gardes, les appels. Jallume la télé, prépare une salade et cest tout.

Nous, voyez elle tourne les yeux vers la fenêtre. On a accroché la boule, pour penser à la fête. Ma fille travaille cette nuit, cest moi qui resterai seule. Mais jai lhabitude.

Elle le dit paisiblement, sans plainte, mais il y a un pincement en moi. Je pense à mon petit studio, où le séchoir traîne depuis lautomne, le bouquet daneth séché dans un gobelet. Le sapin na pas été dressé depuis cinq ans, le carton de décorations prend la poussière sur une étagère.

Votre tension est bonne, mamie, je rassure, regardant les chiffres. Continuez les médicaments. Je vais écouter la toux.

Le stéthoscope contre la poitrine creuse, souffle râpeux, expulsion rare. Ici, tout est silence ; seule lhorloge tictaque au-dessus de la porte et, chez les voisins, la vaisselle tinte.

Vous repasserez avant les fêtes ? demande-t-elle alors que je range mon matériel.

Sil y a une demande, je viens, je réponds. Sinon Ce nest pas autorisé sans raison.

Oui, acquiesce-t-elle, puis : Et chez vous, on viendra vous voir ? Pour trinquer ?

Sa question me heurte de plein fouet. Je hausse les épaules.

Personne ne viendra, je lâche, regrettant aussitôt mon ton. Mes grands enfants sont ailleurs, vivent leur vie. Ils appelleront, bien sûr.

Le regard de la vieille est compréhensif, dun drôle de réconfort.

On regardera la télé ensemble, alors, lance-t-elle. Chacune chez soi.

En redescendant les escaliers, je repense à ses mots. Regarder la télé Lan passé, je métais endormie avant minuit, la lampe allumée, la télé bruyante dans la cuisine. Le lendemain, routine comme un jour ordinaire.

Deuxième appel : dans mon immeuble, autre escalier. « Patient grabataire », lit-on sur la feuille. Je connais lappartement : homme seul après son AVC, visité par des aides à heures fixes. Lentrée ressemble à la mienne : murs gris, boîtes aux lettres éraflées, numéros griffonnés au marqueur.

Une femme en gilet matelassé, laide-soignante, ouvre. À la fenêtre, un homme sexagénaire, corps large, bras inertes. La télé diffuse un vieux film devant son lit.

Notre champion ? je taquine, sourcils levés.

Oh elle soupire. Pas mal de toux cette nuit, tension instable. La médecin est passée, cest pour ça que vous venez.

Lhomme regarde le plafond, ses lèvres remuent à peine.

Bonjour, je me penche vers lui. Bientôt la fête et vous êtes cloué là ! Ce nest pas normal.

Il esquisse un sourire du coin des lèvres :

Quelle fête pour moi Faut juste pas que ça empire.

Jexamine la tension, la perf puis note dans le cahier. Lair embaume les médicaments et quelque chose de bouilli venu de la cuisine. La petite coupe près de la fenêtre reste vide, elle accueillait jadis des bonbons pour les visiteurs.

De la famille ? je glisse à voix basse à laide-soignante dans le couloir.

Il a une sœur, murmure-t-elle. Mais elle vit loin, vient rarement. Pour le réveillon, elle ne sera pas là. Je serai là cette nuit, cest mon tour.

Sur lescalier, je réalise soudain quici, chez moi, des gens passeront le réveillon allongés, sans bruit, et moi, juste derrière la cloison, je ne les connais que par leurs appels.

Retour au centre médical, je rends mes dossiers, il fait déjà nuit dehors. Sous le réverbère, les flocons dansent. Dans la salle de pause, quelquun mâche un sandwich, la télé bourdonne vaguement des actus.

Élodie, tas lair étrange, note la médecin en versant son thé. Fatiguée ?

Comme tout le monde, je retire mon manteau. Dis, tu crois quon a beaucoup de vraiment seuls sur le secteur ? Complètement seuls ?

Tu sais bien, elle sourit, tounant sa cuillère dans le thé, la moitié des dossiers. Certains sans famille, dautres que sur le papier. Pourquoi tu demandes ?

Je reste muette à fixer la liste des appels. Il me revient : « Je serai seule », « quelle fête pour moi ».

Je me dis je gratte mon front. On pourrait je sais pas. Les saluer, leur apporter des clémentines, du thé. Juste passer.

Surprise dans ses yeux.

Tes folle, dit-elle sans méchanceté. On se ferait taper sur les doigts. Pas de cadeaux, pas dinitiative. Tu connais la règle.

Je comprends, je coupe vite. Cest pas de la part du centre, juste moi. Comme personne. Mais comme je les vois en tant quinfirmière, jy pense.

Elle soupire.

Élodie, tu es gentille, mais ne te charge pas de tout. On fait déjà plein. Si tu veux, va voir quelquun comme voisine, mais sans dire que cest nous. Et pas dire que cest pour le centre sinon on aura une plainte.

Le mot « plainte » me glace. Ici, on redoute les réclamations : un courrier, et cest lenquête, les explications, les blâmes.

Je rentre chez moi, dans la nuit glacée, souffle court. Mon sac semble plus lourd que dhabitude. Au fenêtres, les lumières clignotent, en bas des enfants sautillent autour dun sapin artificiel, les guirlandes bruissent.

Dans lentrée, silence. Une petite décoration posée près dun pot de terre séché. Sur le mur, une affiche administrative signale la coupure deau chaude, collée au scotch.

Chez moi, lumière allumée, sac posé sur le tabouret. La cuisine est fraîche, la fenêtre en battant laisse filer lair. Je mets de leau à bouillir, verse le thé, mais avant, je massois et sors mon carnet.

Sur la première page, jinscris : « À qui la solitude pèse ». Je réfléchis, liste la vieille et sa boule, lhomme après AVC, cette autre patiente qui répète « il ny a personne ». Jécris noms et adresses la liste est courte, dix lignes à peine.

Je la fixe. La fatigue menvahit. Des objections me traversent : « Ce nest pas ton rôle », « tu ny es pas obligée », « tu nas pas la force ». Je me frotte le front.

Si jachetais juste des clémentines et jen déposais une à chacun sans discours, ni affiche. Juste toquer, souhaiter les fêtes. Ceux qui veulent, ouvrent. Les autres, pas grave.

Ce nest pas le refus qui me intimide, cest le fait doser aller, tendre la parole. Au centre, je me sens à ma place : piqûres, tension, papiers. Là, je franchis leur intimité, même une minute.

La bouilloire clique. Je me sers, retourne au carnet. À la fin, jajoute sans réfléchir : « Appartement 101, voisine du dessus, grabataire ». Je ne la connais quau bruit des béquilles de son aide-soignante ou à lodeur du potage.

Le lendemain, arrivée plus tôt au centre. Salle vide, seul le brancardier frotte le sol dans le couloir. Je suspend ma blouse, sors le carnet et le pose sur la table.

Au bout de quelques minutes, Amandine arrive, jeune aide à la carrure solide et coupe courte.

Bonjour, dit-elle, saluant. Aujourdhui, ce sera la cohue, tout le monde vient avant les fêtes.

Dis, jaborde pendant quelle passe ses gants, on a des patients vraiment seuls. On se cotiserait pour acheter des clémentines, du thé. Je les passerai en rentrant.

Elle mobserve, dubitative.

On ne va pas elle hésite, le sens compris.

Pas au nom du centre, je rassure. Simplement des gens. Pas de liste, pas de signature. Personne ne saura que tu participes. Juste, pour pas laisser la pièce si vide.

Elle réfléchit puis sort un billet de son jeans.

Ok, soupire-t-elle. Mais ne dis à personne que cest moi. Je veux pas dhistoire.

À midi, quelques billets glissés entre les pages du carnet : certains donnent vingt euros, dautres cinquante, dautres se défilent parce quils font juste avec leur paie. Une médecin ricane :

Tu penses que leurs clémentines vont régler le problème ? Tu ferais mieux dexiger quon leur offre les médicaments.

Je hausse les épaules. Pour les traitements, je nai pas la main. Pour les clémentines, oui.

Après la journée, je passe au supermarché. Cest la foule, les gens se pressent, débattent devant les bouteilles de crémant. Je prends deux kilos de clémentines, des paquets de thé, quelques boîtes de sablés. La caissière scanne sans enthousiasme.

Vous préparez le réveillon ? interroge-t-elle machinalement.

Oui, je lui souris. À ma façon.

Chez moi, je répartis les achats sur la table : je compose des sacs, glisse à chacun quelques fruits, une boîte de thé, des biscuits. Neuf paquets. Les voir là mangoisse un peu, comme un examen.

On dirait une folle, jarticule tout bas, mais je laisse les sacs en place.

En soirée, bien emmitouflée, jen prends trois dun côté, trois de lautre, le reste viendra plus tard. Je commence par les voisins du bâtiment : lhomme au rez-de-chaussée et la voisine du dessus.

Dabord, je monte chez lhomme après AVC. Mon cœur bat vite, les mains moites sous les gants. Jappuie sur la sonnette. Derrière, des pas, la serrure craque. Laide-soignante ouvre.

Ah, cest vous, dit-elle surprise. Tout va bien ?

Oui, je bafouille. Un petit geste pour la fête. Des clémentines, du thé. Vous prenez ?

Elle fixe le sac, sceptique.

Ça vient doù ? suspecte-t-elle.

Des voisins, après une pause. Des gens. Pour que ce ne soit pas vide.

De la chambre, la voix de lhomme gronde :

Cest qui ?

Des cadeaux, lui lance-t-elle.

Quels cadeaux, il marmonne. Jen veux pas.

Javance dans le couloir, entrouvre la porte :

Cest moi, linfirmière. Je laisse ces clémentines, à vous de voir.

Il me regarde, fronçant ses sourcils, puis vers le sac. Du renfrogné sur le visage, et dans les yeux, un furtif adoucissement.

Bonne fête, jajoute, et soudain je sens ma phrase ridicule sous sa perfusion.

Pareil, gronde-t-il, se détournant.

Une minute sur le palier pour retrouver mon souffle. Bon, jai pas été chassée cest déjà ça.

La voisine du dessus ensuite. Sa porte est ancienne, écaillée. Je frappe. Rien au début, puis ça remue, la serrure claque. Une dame septuagénaire apparaît, en robe de chambre et foulard.

Oui ? dit-elle, prudente.

Jhabite juste en dessous, jexplique. Vous ne me connaissez que par mes visites. Voilà, un petit sac pour la fête : clémentines, thé. Vous acceptez ?

Elle regarde le sac puis moi, hésitante.

Ça coûte quoi ? demande-t-elle.

Rien du tout, je souris. Juste comme ça. Bonne année.

Elle hésite, puis saisit le paquet, comme si cétait lourd.

Merci, chuchote-t-elle. Justement, je me disais : si seulement quelquun frappait. Même juste ça.

Ces mots me touchent plus que nimporte quelle plainte. Je hoche la tête, sans savoir répondre.

Si besoin, je suis en dessous, jajoute. Nhésitez pas.

Ça me gêne, murmure-t-elle. Vous avez votre propre vie.

On sait jamais, je balaye. Allez, jy vais !

Je redescends, récupère les sacs restants et sors. Les lampadaires baignent les passants de lumière jaune. Pour rejoindre la vieille dame, cinq minutes à pied.

Devant son immeuble, je guette la fenêtre au troisième où un éclat brille. Je grimpe, comptant les marches.

La fille ouvre, sourcils levés.

Vous venez pour un appel ?

Non, je dis. Je passais. Jaimerais saluer.

Dans la pièce, la vieille dame gît comme hier, le petit ballon brillant à la fenêtre.

Oh, je pensais que vous ne viendriez pas, sétonne-t-elle. Vous voilà.

Juste un moment, jexplique, tendant le sac. Joyeuses fêtes des clémentines, du thé. Rien de grand.

Ses mains tremblent, touchant le sac.

Merci, dit-elle. Je nai rien à vous donner.

Je ne veux rien, je dis.

Alors, elle sourit, je peux vous dire : vous êtes quelquun de bien. Ça, cest permis ?

Je suis émue, détourne le regard vers les fleurs.

Je veux bien, je ris. Mais tout abus est interdit !

On rit, la gêne tombe. Deux minutes à discuter du froid, des vieux films à la télé. Puis je repars.

Les visites suivantes varient. Une femme referme sans mécouter : « Jai tout ce quil faut ». Une autre sexcuse de ne pas inviter à cause du désordre. Un monsieur sur béquilles exige si cest une promo dun magasin. Certains sont sincèrement ravis, dautres embarrassés, préfèrent rouspéter sur les rues mal entretenues.

À chaque escalier, je me sens un peu bête, soulagée aussi. Je ne sauve personne, ne solutionne rien. Mais durant ces instants, il y a comme une brèche, humaine, trop rare.

Le lendemain, en pleines courses du réveillon, la salle du centre déborde. Les patients veulent régler leurs soins avant les fêtes, glissent en cachette des boîtes de chocolats. Sur la table de léquipe, gâteaux, friandises offertes par certains. Ladministration a affiché un rappel contre les cadeaux, mais personne ne sen soucie vraiment.

Élodie, me fait Amandine, œillade malicieuse, tas distribué à tout le monde au moins ? Sinon on va te réclamer !

Ceux que jai pu, jacquiesce. Jirai chez les autres la prochaine fois.

Tes une héroïne, elle ajoute vite : Mais chut, que personne nentende ce que je dis !

Le soir, entre deux patients. La salle de soins silencieuse, seul le vieux frigo à vaccins fait son bruit.

Tout le monde dehors ! nous lance la chef, passant la porte. Demain, repos. Sauf urgence absolue.

Je retire ma blouse, la range soigneusement. La marque du tissu reste sur le dossier. Je prends mon sac, coupe la lumière et sors : seules les veilleuses allument le couloir, lair sest rafraîchi.

En passant devant laccueil, la régulatrice tricote derrière la vitre. Devant le panneau dinfos, affiches sur la prévention, sur les horaires, porte qui dhabitude est prise dassaut mais reste vide ce soir.

Dehors, les pétards démarrent déjà, traînant des points rouges dans lair. La neige crisse sous mes pas. Je marche lentement : la fatigue dans les jambes, le dos endolori.

Devant limmeuble, la jeune voisine avec sa poussette marrête :

Élodie, dit-elle, cest bien vous qui avez été voir ma grand-mère hier ? Elle a passé la soirée à raconter Elle disait quun « Père Noël » était passé !

Quel Père Noël ? je ris. Jai juste apporté des clémentines.

Eh bien, ça lui a fait plaisir.

On échange sur la peur des enfants face au feu dartifice, puis elle poursuit son chemin. Je monte chez moi, allume la lumière.

Silence. Lhorloge égrène les secondes. Je retire manteau et chaussures, pose mon sac. Sur la table de la cuisine, le bol de soupe refroidi du matin. Je massois, verse du thé, ajoute un quartier de citron.

La télé reste éteinte. Je nai pas envie de lallumer. Dehors, quelques feux dartifice scintillent, reflet sur la vitre.

Je repense aux visages : la dame à la boule, lhomme sous perfusion, la voisine et son sac tenu serré, une femme qui ma dit : « Je croyais quon mavait oubliée ».

« Moi aussi, on ne ma pas oubliée » me traverse soudain lesprit. Pas parce quon ma offert quelque chose, mais parce que, ce soir, jai frappé à des portes et on ma ouvert. Et derrière, il y avait des regards qui voyaient en moi plus quune infirmière à tensiomètre : une personne qui passe juste pour saluer.

Je finis mon thé, me lève, gagne la chambre. Sur larmoire, une vieille boîte de décorations de Noël. Depuis des années, je ne lai pas ouverte. Je la descends, pose sur la chaise. Le couvercle grince. Dedans, boules de verre, personnages, fils brillants dans du vieux papier.

Je nai pas de sapin, mais je choisis une boule, la frotte à ma manche, et laccroche sur un clou près de la fenêtre, là où pendent les clés. Elle oscille, prend la lumière et renvoie limage de la cuisine, de la table, de moi.

Je contemple ce reflet et sens dans ma poitrine comme une bouffée. Pas de miracle. Demain, de nouveaux appels, files dattente, plaintes, routine Toujours cette fatigue, des papiers à remplir.

Mais dans mon carnet, il y a cette liste, où jai mis discrètement une petite marque à chaque nom. Non comme un bilan, mais comme un souvenir : il y a des gens quon peut aller voir non seulement avec une seringue, mais aussi avec une clémentine et un « bonjour ».

Dehors, un pétard claque fort, la fenêtre vibre. Je sursaute, puis souris. Je mapproche de la vitre, observe la cour : enfants courant la nuit, feux de Bengale, adultes veillant emmitouflés.

Je reste là un moment, puis quitte la cuisine pour la chambre. Jallume la télé : le gala festif bat son plein, présentateurs rayonnants, musiques connues.

Assise dans mon fauteuil, coussin dans le dos, je prends le téléphone. Jécris rapidement un message à ma fille : « Bonne année, tout va bien chez moi ». Puis à ma voisine du dessus : « Je suis à la maison si besoin ».

Les réponses arrivent plus tard. Ma fille promet dappeler vers minuit. Voisine du dessus envoie un simple : « Merci ».

Je pose le téléphone, madosse à la chaise. Derrière la cloison, on trinque, on rit. Ici, cest calme mais cette paix ne me paraît plus vide. Je ferme les yeux, jécoute la maison, les pétards lointains et mon souffle apaisé.

Je suis fatiguée, bien sûr, mais ce soir je ne me sens pas seule. Et au fond, je me dis que cest le plus beau cadeau de lannée passée.

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La liste sur le quartier Nadège Simon, l’infirmière, marchait dans le couloir du centre médical, une pile de dossiers sous le bras, son badge tirant sur son col, ses lunettes glissant sans cesse sur le nez. Les voix bourdonnaient, les chaises grinçaient, quelqu’un éternuait bruyamment, et par-dessus tout flottait une odeur persistante de Javel et de savon provenant des toilettes. — Madame l’infirmière, c’est encore long ? — interpella une femme en doudoune, collée contre le mur avec un sachet d’analyses sur la poitrine. — Chacun son tour, — répondit Nadège Simon sans regarder. — Vous avez donné vos dossiers ? Alors attendez. Elle entra dans la salle de soins, posa les dossiers, retira ses gants encore un peu collants, et poussa un soupir. Il restait trois jours avant le Nouvel An, qu’on ne sentait que par quelques guirlandes en papier accrochées aux portes, et les gens dans la file râlaient autant contre leur tension que contre les prix des magasins. — Nadège, tu tiens le coup ? — la docteure généraliste, menue, entra tête coiffée d’une queue-de-cheval. — Je t’ai remis deux visites à domicile, ne râle pas. C’est du quartier, des seniors. — Je vais bien, — dit simplement Nadège. — Passe le papier. Elle glissa le feuillet avec les adresses dans sa poche, vérifia son sac avec le tensiomètre et les seringues. Les visites étaient pour son secteur, ces immeubles en béton qu’elle connaissait par cœur, ascenseurs inclus, rien qu’au bruit. À midi, l’affluence s’estompa. Nadège enfila par-dessus sa blouse une parka épaisse, chaussa ses bottines fourrées qu’elle gardait sous la table, et sortit dehors. La neige crissait, les voitures dormaient dans la neige sale, roues dépassant. Elle serra son sac à outils sous le bras et fila vers l’arrêt de bus. Première visite, dans la cour voisine. Immeuble gris, porte lourde qu’il fallait pousser du bassin pour la fermer. À l’intérieur, odeur de croquettes et de serpillère mouillée. L’ampoule papillotait au plafond, la musique résonnait en haut. Appartement au cinquième, sans ascenseur. Nadège comptait les marches, s’arrêta au troisième pour souffler, adossée au mur, le cœur battant fort. Elle songea brièvement qu’elle aussi, bientôt, appellerait «la visite à domicile» plutôt que de courir chez les autres. La porte ouvrit sur une femme maigre de quarante ans au pull déformé. — Entrez, — dit-elle puis cria dans le salon : — Maman, c’est l’infirmière. Dans la pièce, la vieille dame était allongée en gilet tricoté sous la fenêtre. Sur le rebord, trois pots de fleurs, un vieux pompon brillant suspendu. — La tension monte et descend, et la toux… Le docteur a dit de vérifier, — expliqua sa fille. Routine : Nadège posa le brassard, la grand-mère la regardait avec ses yeux lavés et vifs. — Vous préparez le Nouvel An ? — demanda-t-elle alors que l’appareil siffla. — Oh, moi… — Nadège fit un geste. — Des gardes, des visites. Je brancherai la télé, ferai un petit plat, rien de plus. — Nous, — la vieille pivota vers la fenêtre, — on a accroché cette boule pour ne pas oublier la fête. Ma fille travaille, je serai seule. Mais voyez, j’y suis habituée. Elle le disait sans plainte, et Nadège en fut gênée. Elle revit son studio, l’étendoir encombrant la cuisine, l’aneth sec dans un verre. Le sapin n’était plus de mise depuis cinq ans, la boîte à boules prenait la poussière. — Votre tension est bonne, continuez les comprimés comme prévu. Je vais écouter la toux. Stéthoscope posé, souffle râpeux. La pièce laissait à peine entendre le tic-tac de l’horloge et la vaisselle chez les voisins. — Vous repasserez avant la fête ? — demanda la vieille. — Si on m’appelle, je viendrai. Autrement… On ne peut pas passer «juste comme ça». — Je comprends, — acquiesça la grand-mère, puis soudain : — Et chez vous, il y aura quelqu’un ? À minuit ? Pour trinquer ? Question toute simple, mais si directe. Nadège sentit un pincement. — Qui voudrez-vous que vienne… Les grands sont ailleurs. Ils appelleront, sûrement. La vieille la regarda avec une étrange chaleur. — Alors on regardera la télé ensemble, — dit-elle. — Chacune chez soi. En redescendant, Nadège rumina cette phrase. «Ensemble par écran interposé». Elle se rappela s’être assoupie pendant le réveillon précédent, lumières allumées, télé bruitant à la cuisine. Le lendemain, routine, sans grand écart entre fête et jour ordinaire. Deuxième visite, même immeuble, autre cage. «Patient grabataire», disait la fiche. Un homme seul après AVC, les aides se relayaient. Même décor : murs gris, boîtes aux lettres marquées au feutre. La porte ouvrit sur une aide-soignante. Dans la chambre, l’homme regardait le plafond, mains tombantes. La télé diffusait un vieux film. — Alors, notre champion ? — sourit Nadège. — La nuit, la toux et la tension… J’ai appelé le médecin, elle vous a envoyée. Il la regarda à peine. — Bonjour. Bientôt la fête, et vous êtes là… Ça ne se fait pas. Il eut un mince sourire. — Moi, la fête… Pourvu que la nuit passe. Nadège vérifia la perf, la tension, nota dans le cahier. Odeur de médicaments, de cuisine. On aurait dit que la bonbonnière sur le rebord attendait toujours des visites. — De la famille ? — murmura-t-elle à l’aide-soignante dans le couloir. — Une sœur, mais elle passe rarement. Pas de réveillon, elle a dit au téléphone. Moi, je suis là la nuit, c’est mon service. En descendant l’escalier, Nadège réalisa : même dans SA propre cage, il y avait des gens pour qui la fête rimerait avec silence allongé. Elle, voisine mur à mur, ne s’en souvenait que lors des visites médicales. Quand elle rapporta ses dossiers à la polyclinique, la nuit était tombée. Les flocons voltigeaient dehors sous les lampadaires. Quelqu’un mâchonnait un sandwich, la télé marmonnait les infos. — Nadège, t’es pas joyeuse ? — demanda la généraliste, un thé à la main. — Comme tout le monde… Dis, sur notre secteur, il y en a beaucoup des vraiment seuls ? — Tu voulais quoi… La moitié des dossiers. Pas vraiment de famille. Pourquoi ? Nadège regarda la liste des visites accrochée au mur. «Je passerai seule», «C’est quoi la fête pour moi»… Les phrases tournaient. — Je me demandé… On ne pourrait pas… Je sais pas. Les féliciter ? Un sachet de mandarines, du thé, juste dire bonjour… La médecin leva les yeux, surprise. — Tu vas te faire taper sur les doigts ! Pas de cadeaux, pas d’initiatives personnelles, tu le sais bien. — Je sais, — coupa Nadège. — Pas au nom du centre, juste personnellement. Je les connais en tant qu’infirmière, mais je pensais… La médecin soupira. — Tu es gentille, mais ne prends pas tout sur toi. On se tue déjà à la tâche. Va voir, si tu veux, mais seule — pas au nom de la polyclinique, ni avec nous. Sinon, tu risques une plainte ! Mot «plainte» comme une douche froide. Nadège connaissait la peur des signalements : enquête, justifications, remontrances. Le soir, elle rentra à pied dans la nuit mordante. Ses courses pesaient plus lourd. Derrière les vitres, quelques sapins électriques brillaient, au rez-de-chaussée, les enfants riaient. Dans son hall d’immeuble, silence; une mini-sapin et un pot sec sur le rebord. Affichette d’alerte à l’eau chaude, scotchée sur le mur. Chez elle, lumière et table froide. Elle mit l’eau à bouillir, la théière prête, puis s’assit, ouvrit le carnet dans son sac. Premier titre : «À qui ça fait mal». Elle pensa à la vieille à la boule, à l’homme grabataire, à la patiente du bâtiment d’en face toujours en plainte de «n’avoir personne». Elle nota les noms, les adresses. Une petite liste, dix lignes. Elle la contempla, fatiguée. Les objections surgissent : «C’est pas ton rôle», «Tu ne dois pas», «Tu es épuisée». Elle se massa le front. Si j’achetais juste un peu de mandarines, que je distribue… Sans discours, ni tralala. Juste frapper, dire «bonne année». Ceux qui veulent, prendront. Ce qui l’effrayait, c’était moins le refus des gens que la démarche elle-même. Dans le cabinet, tout est clair — perfusions, tension, dossiers. Mais ici, il fallait entrer dans la vie des autres, ne serait-ce qu’une minute. Quand la théière siffla, elle s’assit, carnet devant elle. En bas de la liste, presque sans réfléchir, elle ajouta : «Appartement 87, la voisine du dessus, grabataire». Elle ne la connaissait que par le bruit des béquilles de l’aide-soignante dans le hall et l’odeur de soupe. Le lendemain, arrivée plus tôt, cabinet désert. Un balai, un bruit dans le couloir, Nadège accrocha sa blouse, posa son carnet sur la table. Bientôt la jeune aide-soignante à coupe courte franchit la porte. — Bonjour ! Il va y avoir foule aujourd’hui, on s’en souviendra longtemps ! — Dis, — fit Nadège avant que la fille puisse enfiler ses gants, — Tu sais, il y a des patients vraiment seuls. Si on mettait chacun 2 euros, on achète des mandarines, du thé. Je les distribuerai. La fille sursauta. — Et si on se fait… — elle se tut, mais le sens était clair. — Pas au nom du centre, — Nadège précisa vite. — Juste de nous. Pas de liste, pas de nom. Personne ne saura. C’est juste… pour qu’il y ait quelque chose. La fille fouilla sa poche, sortit un billet. — D’accord, — dit-elle. — Mais ne dis pas que je participe. Sinon, on dira que je bosse mal. À midi, le carnet de Nadège s’est garni de quelques billets — vingt euros là, cinq ici, et certains refus. Une médecin siffla : — Tu crois que tes mandarines vont leur changer la vie ? Tu ferais mieux de militer pour des ordonnances gratuites. Nadège répondit d’un haussement — les médicaments, oui, mais ce n’est pas son domaine. Les mandarines, si. Après le service, virée à l’Intermarché du centre-ville. La foule, les chariots, les disputes devant le mousseux. Nadège achète deux kilos de mandarines, du thé, des biscuits. À la caisse, la vendeuse demande, mécanique : — Vous faites les courses pour la fête ? — Presque, — sourit Nadège. Chez elle, elle répartit les achats dans des sachets — mandarines, une boîte de thé, quelques biscuits, neuf paquets. Elle les contemple, un peu fébrile, comme avant un oral. — Je débloque, — murmure-t-elle mais ne range pas les paquets. Le soir, bien emmitouflée, elle prend trois paquets dans chaque main, les autres suivront. Elle commence avec ses voisins du hall : le patient grabataire et la dame du dessus. Chez l’homme AVC, cœur battant, Nadège sonne. L’aide ouvre, surprise. — Encore un souci ? — Non, — dit Nadège, — juste ceci, pour les fêtes. Mandarines, thé. Vous acceptez ? L’aide hésite. — C’est de la part de qui ? — Des voisins, — souffle Nadège. — Juste pour que ce ne soit pas trop vide. Dans la chambre, le patient entend : — Qui c’est ? — Des cadeaux, — répond l’aide. — Quels cadeaux ? Je veux rien ! Nadège se penche. — C’est l’infirmière, rien d’extra. Je laisse les mandarines, vous en ferez ce que vous voulez. Son regard s’adoucit un instant. — Bonne année, — dit-elle, un peu gauche. — À vous aussi, — grommelle-t-il. Dans l’escalier, elle respire : au moins, pas jetée à la rue. Chez la voisine du dessus, elle attend longtemps, puis la porte s’ouvre. Dame âgée, robe de chambre, foulard. — Oui ? — Je suis du palier en dessous, — explique Nadège. — On se connaît à peine, sauf pour les soins. Voilà un petit rien pour la fête : mandarines, thé. Vous acceptez ? La femme semble gênée : — Faut payer ? — Non, juste comme ça. Bonne année. Elle prend le paquet, ému. — Merci. Je me disais : qu’il vienne au moins quelqu’un frapper. N’importe qui. Le mot la frappe. Nadège acquiesce, sans répondre. — Si besoin, je suis un étage plus bas. N’hésitez pas. — C’est gênant… Vous travaillez, vous avez vos problèmes. — On sait jamais, — sourit Nadège. — Bon, je file. Avec les restes, direction la vieille à la boule, à cinq minutes à pied. Là, elle lève les yeux au troisième étage, silhouettes des pots sur le rebord. Elle monte, compte les marches. La fille ouvre, surprise. — Un problème ? — Non, — dit Nadège, — je passais… Voilà, pour la fête, mandarines, thé. Rien d’extra. La vieille tend la main, doigts tremblants. — Merci, je n’ai rien à vous offrir. — Je n’attends rien. — Alors laissez-moi dire : vous êtes gentille. Ça se dit ? Un nœud à la gorge. Elle détourne le regard vers les fleurs. — Vous pouvez, mais à dose raisonnable. Petit rire. Quelques minutes pour causer météo et films ringards. Elle repart. Les visites suivantes, aléa : une femme refuse tout net, une autre s’excuse du désordre chez elle, un homme sur béquilles soupçonne une opération pub. Certains sourient, d’autres sont gênés ou râlent contre «les routes à refaire». À chaque descente d’escalier, Nadège se sent mi-idiote, mi-soulagée. Elle ne sauve personne, ne règle rien. Mais sur le pas de la porte, le temps d’une poignée de minutes, il y a entre ces gens un «quelque chose» inconnu. La veille du réveillon, elle continue à galoper en cabinet. Les patients affluent «pour éviter de traîner pendant les fêtes», déposent des boîtes de chocolats discrètement. Des paquets de biscuits et de chocolats traînent, puis un panneau interdit les cadeaux… que personne ne lit. — Nadège, — glisse l’aide, — t’as tout distribué ? Faudrait pas qu’ils soient tristes ! — Ceux que j’ai vus, — répond-elle. — Les autres, la prochaine fois. — T’es un héros, — dit la jeune — mais garde le secret. Le soir, les couloirs sont déserts, la femme de ménage laisse des traces humides. Dans la salle, seulement le frigo à vaccins qui bourdonne. — Rentrez, — ordonne la chef de service, — demain c’est congé. Pas de visites sauf urgence. Nadège retire soigneusement sa blouse, pose sa sacoche, ferme la lumière. Aux guichets, une collègue fait du tricot, le panneau de dépistage trône, là où la queue d’habitude s’étire. Dehors les pétards commencent, fuse rouge au loin. Sous ses pieds, la neige craque. En arrivant au hall, une jeune voisine l’arrête. — Nadège, c’était vous chez ma grand-mère hier ? Elle m’a parlé du «Père Noël» toute la soirée ! — Quel Père Noël ? J’ai juste apporté des mandarines. — Ben voyez, ça l’a rendue heureuse. Elles plaisantent un instant, puis Nadège monte chez elle, lumière allumée. Silence, horloge tic-tac. Elle dépose sa sacoche, file à la cuisine, soupe froide de ce matin. Elle se sert, rajoute un zeste de citron. La télé est muette. Elle attend. Dehors, quelques feux d’artifice se reflètent au verre. Elle repense aux visages : la vieille à la boule, l’homme à la perf, la voisine au sac comme un trésor. Une femme, recevant le sachet, a soufflé : «Je croyais qu’on m’avait oubliée». Moi non plus, on ne m’a pas oubliée, pense-t-elle. Ce n’est pas qu’on lui ait offert quelque chose, c’est que, ce jour-là, on lui a ouvert les portes — et derrière, il y avait des personnes qui la voyaient autrement que comme une infirmière au tensiomètre. Elle finit son thé, va au salon. Sur l’armoire, la boîte à décorations. Elle la sort, soulève le couvercle, les boules de verre et les guirlandes brillent dans des vieux journaux. Pas de sapin, mais elle pend une boule près de la fenêtre, à la place des clés. La sphère capte la lumière, reflète la cuisine et elle-même. À ce reflet, elle sent un peu de légèreté. Pas de miracle. Demain, d’autres visites, des files d’attente, des plaintes. Toujours la fatigue, toujours le papier. Mais elle a ce carnet avec sa liste, ses petits signes discrets — pas comme un rapport, juste comme un rappel : il y a des gens à qui on peut rendre visite, non plus avec une seringue, mais juste une mandarine et un bonjour. Dehors, une explosion, le verre tremble. Elle sourit. Elle regarde les enfants jouer au bas, les parents emmitouflés. Quelques minutes, puis chez elle, elle éteint la cuisine, va au salon, allume la télé où le spectacle commence. Assise dans le fauteuil, son portable en main, elle écrit à sa fille : «Bonne année, tout va bien ici», puis à la voisine du dessus : «Si besoin, je suis là». Les réponses tardent. La fille promet d’appeler avant minuit. La voisine écrit simplement : «Merci». Nadège pose le téléphone, s’alonge. Des bruits de toast résonnent chez les voisins, rires filtrent. Chez elle, c’est calme, mais ce calme ne lui semble plus vide. Elle ferme les yeux, écoute les bruits de la maison, les pétards lointains, son souffle régulier. Elle est fatiguée, mais moins seule qu’avant. Ce sentiment, discret mais têtu, lui paraît être le plus beau bilan de l’année écoulée.
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