Le Journal de Santé
Le matin débute toujours sur la même note : lalarme du téléphone qui vibre, un rapide coup dœil aux infos, la cuisine où la poêle chante déjà sur le feu, et la voix de son mari qui lui parvient du salon :
Tu me fais un café ?
Éléonore posait la cafetière sur la plaque, versait du sucre dun geste machinal, beaucoup trop, puis se rappelait quelle devait « limiter le sucre ». Le front plissé, elle repoussait la boîte. Son mari entrait, déposait un baiser furtif sur sa joue en passant, tout en cherchant à laveugle le pain dans la corbeille.
Encore de la baguette ? elle ne pouvait sen empêcher.
Tu en achètes tout le temps, non ? Il souriait avec tendresse. Il ny a que toi qui fais les courses.
Cétait vrai. Elle achetait la baguette, les croissants pour le samedi, les sablés pour « les éventuelles visites », le chocolat quelle grignotait devant le téléviseur le soir après le dîner. Dans sa tête trottait sans cesse lidée quil faudrait bien « perdre du poids » et « penser à soi ». Mais entre la comptabilité au cabinet, les courses, la lessive, les appels vidéo avec sa fille dans une autre ville, tout ça était remis à plus tard. Son élan pour les régimes durait trois jours, elle traçait fébrilement des calories dans une appli, puis craquait pour une pâtisserie au bureau et supprimait lapplication, agacée par ses rappels.
Éléonore consultait les médecins comme il se doit : certificat pour la piscine, bilan de santé tous les quelques années, quand lemployeur imposait. Elle prenait sa tension si ses tempes battaient trop fort, mais se disait que cétait juste de la fatigue, du « stress ».
Ce jour-là, elle se présenta au cabinet médical parce que, dans le bus, elle eut tant le vertige quelle dut descendre plus tôt, se tenant au lampadaire pour retrouver son souffle. Son cœur martelait, ses paumes moites, une oppression bizarre dans la poitrine. Elle arriva tout de même au travail, resta assise une demi-journée, et après le déjeuner, une collègue la dévisagea :
Tu as le teint pâle Va voir le médecin, il y en a juste en face.
Éléonore fit un geste dexcuse. Mais le soir venu, le vertige la reprit et elle se surprit à avoir peur de rentrer seule. Elle appela un taxi et, une fois à la maison, prit soudain la décision : « Bon, jirai demain chez le généraliste, autant demander une ordonnance pour les analyses. »
Elle sinscrivit sur Doctolib, étonnée dobtenir un rendez-vous le lendemain. Au matin, au lieu de sa course habituelle, elle patientait devant le cabinet, écoutant le bip du tensiomètre à travers la cloison, respirant cet étrange mélange deau de javel et deffluves de pharmacie, de parfum évanescent.
La médecin, jeune femme au chignon sage, consulta son dossier, prit sa tension, ausculta, posa quelques questions. Elle lui prescrivit alors : prise de sang, analyse durine, cardiologue, endocrinologue.
Ce nest rien de grave ? Éléonore rabattit son pull.
Trop tôt pour affirmer, répondit-elle calmement. La tension est haute, le pouls rapide. On doit contrôler par examens, ECG, échographie. Mais même si rien nest alarmant, un bilan complet ne peut quêtre bénéfique.
À jeun, elle donna son sang, attendit son tour pour lECG, sallongea pendant que linfirmière posait dun geste froid les électrodes sur sa poitrine. Le tracé crissait dans la pièce, et Éléonore pensait à regagner le bureau avant midi, sinon sa directrice aurait ce regard contrarié.
Le verdict tomba une semaine plus tard, chez le cardiologue. Un homme dune cinquantaine dannées, les traits tirés, feuilletait ses analyses, cliquait, tapait sur son ordinateur.
Vous avez une hypertension artérielle de stade II, déclara-t-il finalement. Des débuts de modification cardiaque. Ce nest pas une condamnation, mais ce nest plus « le stress » ou « juste de la fatigue ». Cest un état chronique avec lequel il va falloir composer.
Éléonore sentit sa bouche sassécher.
Cest dangereux ?
Oui, si on ne prend pas soin, si on néglige le traitement. La tension élevée augmente le risque de complications. Mais avec les médicaments adaptés, une hygiène de vie, de lactivité physique on peut gérer.
Sur une feuille, il dessina le schéma : le matin telle pilule, le soir telle autre, prise de tension chaque jour, analyses tous les six mois.
Il va falloir perdre du poids. Limiter le sel, les graisses, lalcool. Marcher davantage. Vous fumez ?
Non. Jamais.
Parfait. Mais le café une tasse par jour, et légère surtout.
Elle acquiesçait, luttant déjà contre une vague de refus intérieure. Comment ça « chronique » ? Comment ça des comprimés tous les jours ? Elle nétait pas vieille, elle avait quarante-deux ans, un travail, des projets, les vacances dété.
Cest pour toujours ? Elle narriva pas à le taire.
Pour longtemps, oui, rectifia-t-il. Mais vous pouvez agir sur son évolution. Le plus important, cest la rigueur. Je vais vous imprimer mes recommandations.
En sortant du cabinet, une liasse de papiers à la main, elle avait limpression que le sol vacillait sous ses pieds. Dehors, un portable sonnait, une femme se disputait à laccueil, un enfant pleurait pour son vaccin. Le monde suivait son cours, mais dans son sac, Éléonore transportait désormais une nouvelle identité : « hypertension chronique ».
Chez elle, elle tarda à en parler à son mari. Le soir, à table, il lui passa machinalement la salière.
Faut que je réduise le sel, souffla-t-elle.
Comment ça ? Il haussa les sourcils.
Elle résuma sans jargon : les pilules, la tension, le suivi nécessaire.
Tu sais, tenta-t-il de plaisanter, qui a une tension normale aujourdhui ? Moi aussi, parfois, elle grimpe.
Chez toi, « parfois », chez moi cest « tout le temps », répliqua-t-elle, un mélange de colère nouvelle dans la voix.
Il se tut, puis demanda prudemment :
Et maintenant ?
Les pilules, la discipline. Moins de sel, moins de gras, plus de marche. Et tout ça sans pause.
La nuit, elle ne dormait pas, écoutant les battements trop forts de son cœur. Elle imaginait ses artères, redoutait leur rupture. Les histoires dAVC lui revenaient en mémoire. À un moment, elle se leva, alluma la lampe et sortit de son sac le papier de consignes.
En bas, en petit, la liste des « facteurs dépendant du patient » : alimentation, activité physique, maîtrise du poids, arrêt des mauvaises habitudes, auto-surveillance.
Ce mot « auto-surveillance » lui fit mal. Elle pensa à ses régimes en pointillés, à ses carnets de « nouvelle vie », bourrés dexercices quelle abandonnait une semaine plus tard, à toutes ces applis de santé quelle désinstallait à peine agacée par les rappels.
Si je commence et jarrête encore quest-ce qui va se passer ? se dit-elle.
Le lendemain matin, face à son thé peu infusé, elle ouvrit un vieux cahier décolier à carreaux de sa fille. Sur la couverture, des voitures passées par le soleil, quelques pages gribouillées. Éléonore arracha les feuilles, caressa la page vierge.
Sur la première ligne, elle écrivit soigneusement : « Journal de Santé. Éléonore ». Puis dessous, plus petit : « Jour 1 ».
« Matin : tension 152/95. Pouls 92. Comprimé n°1 pris. Petit-déjeuner : flocons davoine à leau, pomme, thé sans sucre. Humeur : anxieuse, mais déterminée. »
Elle contempla ces mots, soulagée. Tout pouvait être mis sur le papier, aligné comme des chiffres dans un bilan. Si tout était ordonné, alors tout pouvait être sous contrôle.
Au bureau, elle installa une appli podomètre. Ses collègues riaient de la voir faire le tour du pâté de maisons à la pause déjeuner.
Tu prépares un marathon ? lança lune.
Il faut que je marche, répondit-elle, surprise de la fermeté de sa voix.
Le soir, elle rouvrit le cahier.
« Déjeuner : soupe de légumes, blé, blanc de poulet. Sans pain. Thé sans sucre. Pas : 4870. Tension du soir : 145/90. Comprimé n°2 pris. État : fatiguée, mais fière. »
Une semaine plus tard, des tableaux soignés ornaient les pages : date, tension matin/soir, pilules, repas, marche, ressenti. Elle tirait des traits, coloriait en vert les bons jours, les « plus de six mille pas ».
Son mari la taquinait :
On dirait ton projet de vie.
Non, rétorquait-elle, cest ma vie, tout court.
Elle ressentait vraiment ce côté « projet ». Un cap, des indicateurs, un but clair : normaliser la tension, perdre dix kilos, « devenir saine ». Elle écumait les blogs dentraide, listait les aliments à privilégier, collait des tableaux de calories sur le frigo.
Les premières semaines étaient exemplaires. Elle se levait dix minutes plus tôt pour relever sa tension. Petit-déjeunait davoine ou de fromage blanc, emportait des boîtes repas. Elle marchait à midi, faisait des exercices devant son ordinateur. Sa fille en visioconférence lui disait :
Maman, tes géniale !
Elle souriait, sentant ses épaules se redresser.
Mais la vie nentrait pas dans les cases. En fin de mois, le cabinet plongea dans lurgence : délais, contrôles, pression. Elle rentrait tard, affamée et irritable. Un soir, elle entra au supermarché « pour cinq minutes », en ressortit avec du lait, de la salade mais aussi une baguette, du fromage, de la saucisse et du chocolat.
À la maison, elle se força à manger la salade, puis le regard tomba sur le pain. Un petit morceau jai rien avalé de la journée. Un petit morceau devint deux tranches épaisses avec du beurre et du fromage. Puis elle croqua le chocolat. Puis encore.
En réalisant, elle vit le papier demballage vide, le ventre lourd. Dans sa tête, la petite voix familière bourdonna : « Voilà, tout est foutu. Tu narrives jamais au bout de rien. »
Elle ouvrit son cahier, la main suspendue au-dessus de la ligne « dîner ». Écrire « baguette, fromage, chocolat » lui paraissait avouer un échec.
Si je nécris pas cest comme si ça navait pas existé. Mais aussitôt une autre pensée surgit : Alors pourquoi ce journal ?
Elle nota lentement : « Dîner : baguette avec beurre et fromage (2 grosses tranches), chocolat (à peu près une demi-tablette). Tension non mesurée. Pilule prise. Sentiment : colère contre moi, lourdeur. »
La page paraissait souillée. Les soulignements verts des jours précédents ressemblaient à des moqueries. Elle referma le cahier et le rangea dans le tiroir.
Le lendemain, façon automatique, elle prit son comprimé, mesura la tension (158/98), grimaca, se promit d« écrire plus tard ». Le « plus tard » ne vint jamais. Au bureau, quelquun apporta un gâteau danniversaire et elle en prit une part, après une vaine résistance. Le soir, son mari suggéra :
Et si on commandait une pizza ? Je nai aucune envie de cuisiner.
Bonne idée, répondit-elle, bien quune voix intérieure dise « non ».
Deux pizzas, du soda, un film. Le cahier restait fermé.
Quelques jours après, elle évitait même de croiser le coin de la table où trônait dordinaire son journal. Sa tension, elle ne la mesurait plus, les médicaments navaient plus dhoraire fixe. « Ce nest pas grave si je décale un jour » se rassurait-elle.
Un soir, en rentrant, elle sentit à nouveau cette oppression dans la poitrine, la tête lourde. Assise sur le canapé, elle vérifia sa tension : 176/104. Les chiffres la terrifiaient.
Quest-ce que tu as ? son mari lança de la cuisine.
Rien, répondit-elle, éteignant le tensiomètre.
La nuit, son cœur cognait, et elle ressassait les jours perdus à la baguette, au gâteau, à la pizza, tous ses efforts réduits à néant. Elle pensait avoir tout gâché.
Le matin, elle finit par reprendre le cahier. Elle louvrit à la page des dernières écritures, là où le vide sétirait sur plusieurs jours. Longtemps, elle resta à les regarder, puis inscrivit en gros : « Pause. Craquage. Jai mangé nimporte quoi, pas pris la tension. Jai peur de recommencer. »
La main tremblait. Elle referma le journal, éclata en larmes. Doucement, presque sans bruit, assise sur la chaise de cuisine. Les gouttes tombaient sur la couverture délavée.
Son mari, entrant dans la pièce, sarrêta, interdit.
Quest-ce qui se passe ?
Rien, souffla-t-elle en séchant ses yeux. Je suis juste épuisée.
Cest à cause de tes tableaux ? Il désigna le cahier. Tu ten demandes trop.
Comment ne pas exiger, alors que je dois vivre avec ça toute ma vie ? lâcha-t-elle. Si je relâche, alors Elle sinterrompit.
Il sapprocha, la serra contre son épaule.
Tu nes pas un robot. Tu fais déjà beaucoup. On peut se permettre parfois
Se permettre de mourir, cest ça ? Elle le dit sèchement, regretta aussitôt le visage perdu quil eut.
Je nai pas voulu dire ça.
Le silence sétira. Il se servit du thé, sassit en face, désemparé. Puis il suggéra :
Peut-être que tu pourrais revoir le médecin et lui dire que cest difficile.
Elle narqua :
Quest-ce quil va dire ? « Courage » ?
Mais lidée resta. Quelques jours plus tard, elle avait justement rendez-vous au cardiologue, pour lui montrer le journal, les nouveaux tests. Elle pensa sérieusement laisser le cahier chez elle, de peur dexposer ses « pages honteuses ». Mais au dernier moment, elle le glissa dans son sac.
Le cabinet du cardiologue était étouffant, fenêtre close, deux plantes en plastique sur lappui. Il consulta ses examens, reprit sa tension, acquiesça :
Ça sest amélioré, même si cest encore irrégulier. Comment prenez-vous les traitements ?
Elle hésita, sortit son journal.
Je je tiens ce carnet. Mais voyez Elle ouvrit à la page au milieu : soulignements verts, notes de craquage.
Il le feuilleta. Sarrêta sur « Pause. Craquage ».
Cest bien que ce soit dedans, dit-il, contre toute attente.
Cest bien ? sétonna-t-elle.
Oui. Parce que cest réel. Personne ne vit parfaitement. Le plus important, cest de regarder les faits, pas de faire semblant. Vous êtes comptable ?
Oui, répondit-elle, automatique.
Dans vos bilans, vous repérez les erreurs. Que faites-vous alors ?
Je les corrige, instinctivement.
Vous ne les ignorez pas. Ce carnet nest pas le journal dune élève modèle. Cest un outil. Pas pour se flageller, mais pour se comprendre. Et oui, il y aura des jours baguette-chocolat. La question, cest ce que vous faites après.
Elle écoutait, et un déclic intérieur sopérait. Il ajouta :
Je vois dans vos pages que vous faites des efforts. Cest déjà beaucoup. Mais ne faites pas de votre vie un examen. Vous ne me rendez pas vos devoirs : vous avancez, tout simplement. Essayez de voir le carnet comme une observation, pas comme un jugement.
Sur le chemin du retour, elle rumina ces mots. « Observation, pas jugement ». Toute sa vie, elle sétait sentie dans le blanc ou le noir. Régime ou relâchement.
Le soir, elle rouvrit le cahier. Écrivit :
« Jour 27. Matin : tension 149/92. Comprimé : oui. Petit-déj : blé, œuf, thé. Le médecin ma dit que le carnet nétait pas un contrôle. Essayer de ne pas se réprimander pour les craquages, mais analyser pourquoi. »
Elle réfléchit. Quest-ce qui avait déclenché cette soirée baignée de baguette ? La fatigue. Lurgence. La faim. Le sentiment dinjustice Elle nota soigneusement : « Déclencheurs : fatigue intense, impression dinéquité, frustration de faire tout toute seule. »
« Déclencheur » venait dun article du net. Ça lui plaisait de nommer ses failles, de ne plus les réduire à « faiblesse ».
Le journal changea petit à petit de forme. Les chiffres, les menus détaillés cédaient la place à de brèves observations sur la journée.
« Aujourdhui, ma chef a crié. Jai eu envie de me consoler avec des biscuits. Jai bu un thé, pris une pomme, marché un peu. Mais la blessure restait là. »
« Week-end. Mon mari propose des grillades. Je dis que je préfère éviter les graisses. Il râle : Tu ne manges plus rien alors ? Je prends un morceau sans peau, plein de légumes. Tension nickel. Sentiment : ni trahison, ni sérénité totale. »
Elle apprenait à noter non seulement « ce quelle mangeait », mais « ce quelle ressentait ». Parfois ça la vexait ; il était plus simple de retourner aux cases, sans nuances. Mais elle sentait qu’avec ce diagnostic à vivre longtemps, il lui fallait se comprendre autant que ses chiffres.
Ses proches réagissaient différemment. Sa fille, lors des vidéos, demandait :
Tu fais attention à ta santé ? Tu sors marcher ?
Elle se froissait du contrôle, puis voyait que cétait de linquiétude sincère. Elles convenaient dun rythme : pas tous les jours, mais un message hebdomadaire, « tout va bien » ou « tension instable, jessaie de comprendre ».
Avec son mari, ce nétait pas toujours facile. Il oscillait entre hyper-sollicitude et oubli de ses contraintes.
Tu as bien pris tes médicaments ? questionnait-il chaque matin, la voix mi-anxieuse, mi-autoritaire.
Je suis adulte, elle répliquait. Jy pense.
Cest juste que je minquiète.
Une fois, ils se disputèrent. Elle rentra épuisée, trouva sur la table des frites sautées et du bœuf.
Je tai bien dit que je dois éviter le gras, sagaça-t-elle.
Tu veux vraiment manger des légumes jusquà la fin ? Jai aussi besoin de cuisiner normalement.
Prépare ce que tu veux, je ferai le mien à part.
Super, deux dîners maintenant Un pour la malade, lautre pour les normaux, il lâcha, amer.
Le mot « malade » la heurta violemment. Un nœud se forma dans sa gorge.
Tu sais, dit-elle bas, je lai pas choisi, ce problème. Je nai pas demandé à avoir cette tension, et je refuse quon me range dans la case malade.
Il détourna les yeux, penaud.
Excuse-moi, cest idiot Cest juste que jai peur. Peur quil tarrive quelque chose.
Ils restèrent longtemps ensemble en silence, puis se mirent daccord : discuter les repas en avance, garantir un plat adapté pour elle à chaque dîner. Finie la surveillance des pilules ; à elle de dire si ça nallait pas.
Le journal raconta aussi cette étape :
« Jour 43. Dispute à propos du menu. Compris que mon mari a peur. On a fixé des règles. Conclusion : jai besoin de dire ce que je veux, ce qui me fait peur, pas dattendre quon devine. »
Les écarts continuaient. Un soir de fatigue extrême, elle ne prit pas le comprimé du soir. Au lit, elle se dit « une fois, ce nest rien ». La nuit, bruits dans les oreilles, tête lourde, tension élevée. Elle attendait que le retard du traitement fasse effet, se blâmant davoir été négligente.
Le matin, elle consigna honnêtement :
« Médicament oublié (en réalité, repoussé par épuisement). Nuit difficile, peur. Résolution : ne pas jouer avec ça, mais ne pas passer la journée à culpabiliser non plus. Simplement retenir la leçon. »
Progressivement, ses tableaux rigides se transformèrent en notes plus bienveillantes. Elle notait toujours la tension, ses médicaments, mais les repas devenaient des mentions générales : « surtout légumes, céréales, un peu de sucré », « trop de pain, sensation de lourdeur ». Elle ne poursuivait plus obsessionnellement les dix mille pas, se disait que trois mille suffisaient, plus si possible, mais sans pression.
Au lieu d’une demi-heure quotidienne de gymnastique quelle oubliait souvent elle trouva sur internet un programme de dix minutes. Plus simple à caler au matin. Parfois, elle nen faisait que la moitié et notait fièrement : « cinq minutes déchauffement. Mieux que rien ».
En feuilletant le carnet, elle constata quil y avait moins de verts triomphaux, mais aussi beaucoup moins dautoflagellation. Au lieu de « raté », il y avait « fatiguée », au lieu de « faible », « besoin de soutien ».
Quelques mois plus tard, lors dun contrôle chez le cardiologue, ses résultats indiquèrent une stabilisation. La tension montait encore parfois, mais globalement diminuait. Le médecin feuilleta son journal :
Vous avez trouvé votre rythme. Cest primordial. Pas besoin dhéroïsme, il faut de la constance.
Le terme « constance » lui plut. Moins grandiloquent que « lutte » ou « victoire ». Elle y pensa comme à un tabouret solide, pas à un marathon.
Le soir, rentrée chez elle, elle ne se précipita pas pour cuisiner. Elle enfila ses baskets, attrapa une veste légère.
Tu vas où ? demanda son mari depuis le salon.
Je vais marcher un peu. Tu viens ?
Bien sûr, il éteignit la télé, et elle le nota intérieurement comme une petite victoire.
Dans la cour, le temps était doux sans être chaud. Les enfants jouaient encore sur les balançoires, deux voisines bavardaient devant leur immeuble, des sacs de courses au pied. Lair mêlait humidité, odeur de terre, effluves de cuisine venant dune fenêtre ouverte.
Ils firent le tour du quartier : devant lécole, à travers le petit parc. Éléonore sentait son cœur battre calmement, sans langoisse dautrefois. Elle ne comptait pas ses pas, sachant que lappli sen chargeait.
Alors, le médecin ? demanda son mari.
Il a dit que ça se stabilise. Il faut persévérer sans viser la perfection.
Tant mieux, il acquiesça. Tu es plus posée, presque sereine.
Elle réfléchit. Oui, la peur était toujours là, parfois elle se réveillait la nuit, guettant son cœur. Parfois une tension trop élevée la glaçait. Mais à côté était née une certitude : elle avait des outils. Les comprimés, la marche, le journal où écrire : « journée difficile », et ce nétait pas une condamnation.
De retour à la maison, elle se servit un verre deau. Sur la table, son cahier lattendait. Elle louvrit à la date du jour, dune écriture nette :
« Jour 123. Matin : tension 138/88. Médicaments : ok. Fatigue à midi, envie de tout laisser. Finalement, dix minutes de gym. Le soir, balade de 30 minutes avec mon mari. On a parlé des vacances à venir. Le diagnostic est là, la peur revient parfois, mais jai des repères : mes habitudes, mon journal, ceux que jaime. Je ne suis pas parfaite, mais je suis là.»
Elle mit un point, referma le carnet, le posa en évidence pour le lendemain. La casserole de blé crépitait sur le feu, deux assiettes de dîner léger attendaient dêtre lavées. Dans le salon, son mari zappait sur un film.
Éléonore sassit à la table, se concentra sur ses sensations. Son cœur battait droit. Il ny avait plus de slogans tonitruants sur la « vie nouvelle ». Il restait cette idée modeste : demain, elle prendra sa tension, ses comprimés, notera ses repas et son humeur. Peut-être craquera-t-elle sur du sucré. Peut-être fera-t-elle un tour de plus.
Et dans ce « peut-être », il ny avait plus de drame. Il y avait la vie, quelle apprenait lentement à accepter avec ses tableaux, ses erreurs, et de tout petits pas réels vers elle-même.



