J’ai refusé de laver la montagne de vaisselle laissée après le départ de la famille de mon mari et j’ai tout laissé tel quel jusqu’à ce qu’il se réveille — Marie, enfin… c’est ma mère ! On ne s’est pas vus depuis une éternité, et ils viennent juste avec Sylvie pour une soirée, vite fait. On partagera un bon moment, je prends de la viande, je l’assaisonne… — Vadim regardait sa femme comme un chien battu qui sait très bien où est caché l’os, mais compte sur elle pour le lui donner. Marina poussa un gros soupir en déposant ses sacs de courses sur le sol. C’était un vendredi soir. Derrière elle : une semaine de boulot intense, des bilans, des yeux du chef comptable qui tressautent et des conciliations interminables. Devant : un week-end qu’elle prévoyait de passer dans les bras d’un bon roman et du silence. Mais Vadim, comme toujours, avait ses propres projets pour son temps libre. — Vadim, “vite fait” avec ta famille, ça veut dire grand banquet, trois services, compote maison et danse tribale autour de leur attention sacrée, répondit-elle, épuisée, en retirant son manteau. — Je suis crevée. Je veux juste m’allonger et fixer le plafond. — Je t’aiderai à fond ! — promit Vadim en emportant les sacs vers la cuisine. — Je passe l’aspirateur, je mets la table, je fais les courses s’il faut… Il te reste juste à couper les salades et à préparer le plat chaud au four. Marie, on peut pas dire non, ils sont déjà en route. Marina s’arrêta net sur le seuil de la cuisine. — En route ? Tu les as déjà invités ? Vadim se gratta la tête, coupable. — Ben, maman a appelé ce matin, elle était avec Sylvie et les neveux en ville, un peu crevées après les magasins… Elle m’a demandé si elles pouvaient passer. Fallait que je refuse ? A ma propre mère ? — Et demander mon avis, ça t’a effleuré ? — J’ai pas oublié, je savais juste que tu étais gentille et accueillante. Marie, s’il-te-plaît. Je jure, je t’aide. On fait tout rapido, et après je range tout, parole ! Marina le fixa. À trente-cinq ans, il avait encore l’âme du gamin persuadé que les galères fondent d’elles-mêmes, si on sourit assez large. Inutile de discuter : les invités étaient déjà en route. — Bon… sors la viande. Mais Vadim, cette fois, le ménage c’est pour toi. Sérieux. Je cuisine, je mets la table, je gère l’ambiance, mais la vaisselle, non. — Deal ! — jubila-t-il, déjà dans le tintamarre des casseroles. — Aucun souci ! Tu es mon trésor ! Deux heures plus tard, l’appart était envahi d’odeurs d’oignon frit, de porc au four et de vanille. Marina jonglait entre cuisine et table comme une pro. Vadim passa l’aspirateur (seulement au centre du tapis…) et déploya la table à rallonge, puis s’affala devant la télé, “en attente de feu vert”. À 19h pile, la sonnette résonna. Sur le palier : Anne, la belle-mère, grande, tonitruante et intransigeante, suivie de Sylvie (la sœur de Vadim, perpétuellement boudeuse) et de deux tornades de sept ans, Paul et Simon, qui s’engouffrèrent dans l’appart sans même retirer leurs chaussures. — Ah, enfin ! — Anne entra, tendant la joue pour un bise, mais enchaîna aussitôt, scrutant Marina d’un œil critique. — Marina, t’as pas dormi ? T’as des cernes de concurrente agricole. Tu bosses trop, pense à ta famille ! — Bonsoir Anne. Entrez — répondit Marina, impassible. — Salut Sylvie. Sylvie acquiesça en enlevant ses bottines tendance. — Salut. Franchement, chez vous il fait une chaleur… Le clim marche pas ? J’ai ruisselé rien qu’en montant. Vadim ! Tu nous accueilles ou quoi ? Vadim déboula, tel un samovar rutilant. Sur place : embrassades, éclats de voix, blagues. Marina, pendant ce temps, retourna à la cuisine : vérifier la viande, couper le pain, sortir les cornichons. Personne ne proposa d’aide, évidemment. Le dîner attaque fort. Anne s’installe en bout de table (“faut que je surveille tout le monde !”), Sylvie près du saladier, et les gamins sur le canapé (mais courant partout, grappillant sur la table et semant la pagaille). — La viande est sèche, — tranche la belle-mère, après la première bouchée. — Marina, tu as dépassé la cuisson ? Ou t’as ignoré le kéfir pour mariner ? J’avais dit, Vadim adore le kéfir ! — J’ai mis les herbes et l’huile d’olive, — répond Marina, stoïque, s’entassant une cuillère de macédoine. — Voilà, tu fais à ta tête ! Faut respecter la tradition, — moralisa Anne, fourchette levée. — Vadim, chéri, le vin pour maman ! J’ai les jambes en compote, on a arpenté la ville pour des bottes pour Sylvie… Y’a que du chinois bon marché, une horreur. — Chez vous c’est cosy, — glissa Sylvie, relevant la déco. — Faut changer les rideaux, la couleur est ringarde. La tendance c’est le rose poussière, pas ce vert marécageux… — C’est olive, Sylvie. — Bah… à chacun ses goûts. Maman, passe-moi les champignons. Marina, encore une salade à la mayo ? J’avais dit, je fais régime. Tu aurais pu couper du grec, ça prend 5 minutes ! Marina sentit la colère monter. Elle avait passé trois heures à préparer ce repas, acheté des produits chers, mis du cœur… Mais bon. — Il y a une assiette légumes. Tomate, concombre, poivron, nature. — Croquer des légumes à sec, c’est tristounet, — râla Sylvie, avant de se servir grosse portion de hareng à la russe. — Tant pis, cheat meal, hein ! Vadim, lui, semblait porté par l’ambiance, versant du vin, riant aux blagues d’Anne, partageant ses anecdotes de boulot. — Marie ! Les serviettes, Paul est couvert de sauce ! — hurla-t-il. Marina s’exécuta. Puis : — Marie, plus de pain ! Coupe-en encore ! — Anne. Marina, docile… Coupe du pain. — Tatie Marie, j’ai renversé mon jus ! — s’extasia un des jumeaux. Tache rouge sur la nappe neuve. Marina va chercher la serpillière, Vadim continue à deviser potager avec Anne. — Pas grave, — Anne hausse les épaules, — ce sont des enfants. Les tâches, ça part, je t’enverrai le nom du bon produit, tu achètes toujours des trucs bidon, les chemises de Vadim restent ternes. La soirée paraissait interminable. La montagne de vaisselle grandissait à vue d’œil : assiettes d’entrées, soupière (Anne voulait un bouillon “pour le ventre”), plats principaux, saladiers, plats gras… Vers 23h, la famille se lève. — On était bien ici ! — Anne s’extirpe, — Vadim, accompagne-nous au taxi, avec nos sacs de courses, on a craqué au supermarché. — Bien sûr, maman ! — Merci Marina, t’as assuré — lance Sylvie, — mais le gâteau, c’était du commerce ? Ça sent la chimie… La prochaine fois, fais maison ! — Au revoir… — lâcha Marina. La porte se referma. Marina sur la cuisine : c’est Waterloo. Table jonchée de restes, miettes, serviettes froissées, sol collant, mais surtout, évier et plan de travail croulant sous la vaisselle : mayonnaise figée, liant jaunâtre, fonds de poêle, verres tachés, tasses au thé froid garni de noyaux d’olive (Anne, impériale, les y a entassés). Marina, exsangue, regarde l’heure : 23h30. Mal au dos, jambes fourbues comme Anne. Elle veut pleurer d’épuisement et de rancœur. La porte claque. Vadim revient, jovial, légèrement éméché. — Ouf, c’est fait ! Belle soirée, hein Marie ? Maman ravie, Sylvie aussi, bon, elle râle toujours. Et les petits, quelle énergie ! On s’est marrés. Il tente de la prendre dans ses bras, elle esquive. — Vadim, regarde autour. — Hein ? — Il capte la montagne de vaisselle, sourire fané. — Ah oui, ça a donné… Écoute Marie, crevé. Le vin m’a assommé. On fait ça demain ? On se lève et on range vite fait. — Tu avais promis, — murmure-t-elle. — “Je ferai tout.” — Je refuse pas ! Juste là, je peux pas, je tombe de fatigue. Franchement, ça change quoi, ce soir ou demain ? La vaisselle va pas fuguer. Je file à la douche. Repose-toi, ne fais pas de zèle. Il lui pose un bisou sur la tête, baille à s’en déboîter la mâchoire, file dans la salle de bain. Quinze minutes plus tard, gros ronflement depuis la chambre. Marina seule au milieu du chaos. Sa main cherche la lavette — réflexe pavlovien : “faut ranger, pas laisser traîner, sinon cafards, sinon horrible au réveil”. Elle ouvre l’eau chaude sur la casserole. Et… stop. Elle repense : “ma viande trop sèche”, “légumes tristes”, la nonchalance de Vadim. “Demain”, ça voulait dire : “Tu craques avant moi, tu nettoies, je me réveille au propre et je dis merci”. Comme d’habitude. Des années. Ce soir, c’est terminé. Fatigue, mépris… quelque chose s’est brisé. Elle coupe l’eau, laisse la lavette, prend sa carafe et son verre encore pur, éteint la lumière, abandonne le carnage à la nuit. Direction la chambre. Vadim, étalé façon étoile. Marina s’installe tout au bord, sous la couette, s’endort sans remords. Le matin arrive, radieux. Soleil à travers les rideaux. 8h. Vadim ronfle. Habituellement, le samedi à 9h, elle prépare crêpes ou fromage blanc pour monsieur, puis ménage, linge, repassage. Au lieu de ça : elle s’étire, enfile son kimono de soie (celui des grandes occasions), va à la salle de bain, douche parfumée, soin du visage, brushing impeccable, petit make-up. 9h30, elle débarque dans la cuisine. Au grand jour, l’apocalypse est pire : mayonnaise figée, odeur de vin froid, oignon vieilli, moucherons dans les verres. Marina repousse le plat plein de gras, pénètre jusqu’à la machine à café — ouf, ce coin est sauf. Café onctueux, chocolat de cachette, elle emmène son tabouret sur le balcon, ferme la porte (barrière anti-odeurs), s’installe dans la chaise tressée. Chant des oiseaux, Paris s’éveille. Café chaud, sentiment de reine en exil. 10h, bruit dans la cuisine. Vadim, bougon, mal coiffé, en slip, émerge. Ouvre le balcon. — Marie, t’es là ? Fallait me réveiller ! Crève de faim… Reste des crêpes ? Tu me fais des œufs ? La tête en vrac, le vin était bizarre. Marina, sereine, sirote son café, sourire éclatant : — Bonjour chéri. Pas de crêpes. Plus d’œufs non plus, tout parti hier soir. Tu peux fouiller… Vadim, interloqué, inspecte la cuisine. Il fige. De la porte-fenêtre, c’est un festival de vaisselle sale, plan de travail souillé, plaque graisseuse. — Euh… Marie… pourquoi tout est comme ça ? Tu as… pas fait le ménage ? — Non, — rétorque-t-elle. — Je l’ai dit : la vaisselle, ce n’est pas pour moi. C’est toi qui as promis. Hier, tu n’avais plus de force. J’ai donc respecté ton choix. — Mais… je pensais que… Pendant que je dormais… — bredouille-t-il, sentant le malaise. — Marie, tu abuses, non ? On va y passer la matinée ! J’ai faim ! Comment cuisiner là-dedans ? Même pas une tasse propre ! — Exactement, — acquiesce Marina. — Situation complexe. Pour manger, faut courir la vaisselle. — Tu te fous de moi ? — voix vexée, — J’ai la gueule de bois, tu me punis à cause de maman ? Bon, elle est rude, mais c’est pas une raison pour semer le chaos ! Marina pose sa tasse. — Vadim, c’est pas moi le chaos : ni les invités, ni la promesse. Tu es adulte. Ton mot, c’est ton action. J’ai passé quatre heures derrière les fourneaux après le taf. Satisfait ta famille, encaissé les caprices et critiques. Ma tournée s’est finie hier à 23h. Maintenant, c’est ton tour. — Je sais pas comment nettoyer ce gras ! — gémit-il. — Le plat est cramé ! — Google est ton ami. Ou maman, elle vante son produit miracle hier. — Mais Marina ! Tu pousses ! — Arrête, hier c’était pire. Elle se tourne vers la fenêtre. Fin du débat. Vadim hésite, choqué. Il croyait qu’elle allait céder, murmurer “bon, mon pauvre”, sauver la situation. Mais Marina, impassible, régale sa vue sur le parc. Placard qui grince, verres qui tintent : Vadim fouille. Puis bruit d’eau. — Zut, y’a pas d’eau chaude ! — hurle-t-il. — Ah oui, — dit Marina, — c’est coupé pour travaux. Le chauffe-eau est pas branché, à toi de voir, une heure d’attente. — On aura tout eu… — grogne Vadim. Bruits de bouilloire. Vadim chauffe l’eau, débarque le lavabo, méthode rusticité. Marina lit, arrose ses plantes, commande des sushis, qu’elle savoure au balcon (propose à Vadim juste un maki concombre, “quand t’auras fini, tu verras”). À 13h, la cuisine est à peu près sauvée. Vadim, épuisé, assis sur le tabouret, face à la table propre, les mains ravagées. — Voilà, — dit-il quand Marina entre, — tu es satisfaite ? J’ai tout nettoyé. Chaque fourchette. Heureuse ? Marina inspecte du doigt. — Très bien, — sérieux, — bravo. Je savais que tu pouvais. — J’ai failli y rester, — avoue-t-il, — Marina, c’est l’enfer. Comment ils salissent autant ? On était cinq adultes et deux gosses ! — Voilà ce que c’est recevoir chez soi. Je le vis à chaque fois que ta famille débarque “sur un coup de tête”. Sauf que tu ne remarques jamais : tu papotes, puis tu dors. Vadim regarde ses mains fripées. — Tu veux dire… ils font ça à chaque fois ? J’avais pas capté… — Sylvie essuie ses doigts sur la nappe, Anne met les noyaux dans le thé, et les petits balancent le pain. Vadim grimace. — Rude… — Rude. Et tu sais quoi ? — Quoi ? — La prochaine fois que maman appelle “on est tout près”, tu te rappelleras ces trois heures, ce plat carbonisé, cette eau froide… Et tu diras : “Maman, désolé, on est pas là”. Ou tu les invites au café. Vadim éclate d’un rire nerveux. — Au café ? Avec leur appétit ? Je vais finir ruiné. — Mais ma sérénité et ton manucure y survivront. À toi de choisir. Vadim se lève, se penche sur son épouse, parfumé au citron du liquide vaisselle. — Pardon Marie. J’ai été un idiot. Je croyais que c’était… simple. Basta, c’est fait. — Facile, quand c’est l’autre qui le fait, — elle caresse sa tête. — Faim ? — Énormément. Je mangerais un bœuf. — J’ai des raviolis du commerce. — Parfait — opine-t-il. — Et tu sais quoi ? — Quoi ? — On les mange direct dans la casserole ? Pour économiser la vaisselle ? Marina rit. Enfin, la tension s’estompe pour de bon. — Non, comme des gens civilisés, dans des assiettes. Mais toi au lavage. On consolide l’apprentissage. Vadim, résigné, ne proteste pas. Il prépare la marmite. Leçon assimilée. Au moins, pour quelques mois, Anne et Sylvie n’auront pas droit à “l’accueil maison”. Et si jamais… la vaisselle jetable est déjà sur la liste de courses. Abonnez-vous pour ne rien manquer des prochaines histoires, et mettez un like si vous pensez que le mari méritait sa leçon. Donnez votre avis en commentaires !

Je refusai de laver cette montagne de vaisselle après le départ de la famille de mon mari, et laissai tout tel quel jusquà son réveil.

Maëlys, enfin, cest ma mère On ne sest pas vus depuis une éternité ; elle passe juste avec Camille, cest pour une soirée, rien de plus. On discute, je vais acheter de la viande, je la fais mariner
Luc regardait sa femme, le regard suppliant dun cocker qui sait parfaitement où est caché los, mais ne parvient jamais à latteindre.

Maëlys soupira lourdement en déposant les sacs de courses sur le carrelage. Cétait vendredi soir. La semaine de travail derrière elle avait été infernale, le stress des audits, les interminables vérifications du chef comptable jusquà ce tic nerveux à la paupière. Elle avait rêvé dun week-end à passer enlacée avec un livre et le silence. Mais Luc, fidèle à lui-même, avait toujours ses propres projets pour son temps libre à elle.

Luc, juste pour une soirée avec ta famille, ça se traduit par un banquet complet avec trois plats, du vin, des compotes et des danse folkloriques autour de leur attention précieuse, répondit-elle, lasse, en retirant son manteau. Je suis épuisée. Je voudrais juste rester couchée, à contempler le plafond.

Mais promis, je taide ! Je passe laspirateur, je mets la table, jirais à lépicerie sil manque un truc. Tauras juste à faire les salades et glisser le plat dans le four. Cest gênant de refuser, ils sont déjà en route.

Maëlys sarrêta, bouche bée, à la porte de la cuisine.

En route ? Tu les as déjà invités ?

Luc se gratta la tête, embarrassé.

Oui, maman ma appelé ce matin, avec Camille et les enfants, ils étaient sur Paris pour faire les magasins, crevés Elle a demandé si elle pouvait passer. Jallais pas refuser ma mère, non ?

Me demander mon avis, tu ny as pas pensé ?

Je savais que tu étais toujours généreuse et accueillante Sil te plaît Maëlys. Je promets de taider ! On fait tout vite fait, et après jefface tout. Juré !

Elle le regarda. À trente-cinq ans, il avait encore ce côté ado persuadé que les problèmes se dissolvent avec un grand sourire. Elle savait quil valait mieux ne pas résister les invités étaient déjà dans les embouteillages.

Daccord, répondit-elle en haussant les épaules. Sors la viande, Luc. Mais cette fois, le ménage, cest pour toi. Je prépare, je sers, je divertis, mais la vaisselle, cest non.

Promis ! il sexclama, déjà en train dagiter les casseroles. Toi, tu es un trésor !

Deux heures plus tard, lappartement baignait dodeurs de viande rôtie, doignon frit et de vanille. Maëlys jonglait entre plaques et table comme une chef de cirque. Luc, fidèle à ses promesses, avait vaguement passé laspirateur (juste au centre du tapis) et déplié la table, avant daller saffaler devant la télé, en attente du top départ.

Le portail sonna pile à sept heures. À lentrée, Madame Véronique femme imposante et autoritaire accompagnée de Camille, la sœur de Luc, lair perpétuellement grincheux, et de ses enfants : les jumeaux de sept ans, Paul et Simon, qui filèrent, chaussures aux pieds, dans lappartement.

Ah, enfin ! Véronique sengouffra dans lentrée, tendant sa joue pour une bise, que Maëlys neut même pas le temps de déposer, sa belle-mère layant déjà repoussée pour la toiser dun œil critique. Maëlys, tu as une mine On te croirait lessivée, va falloir penser à lever le pied au boulot ; cest la famille, maintenant !

Bonjour, Madame Véronique, entrez, répondit Maëlys, esquivant la pique. Salut Camille.

Camille hocha la tête, retirant ses bottines à la mode.

Il fait une chaleur ici ! Ton clim est en rade ? Jai grimpé lescalier, je ruissèle. Luc ! Tes où ? Accueille tes invités !

Luc déboula dans le couloir, rayonnant comme une théière bien polie. Embrassades, tapes dans le dos, rires tonitruants. Maëlys regagna la cuisine. Il fallait vérifier la viande, couper le pain, sortir les cornichons. Personne parmi les convives ne proposa daider.

Le dîner sembrasa. Véronique sassit en chef de table (« Je dois surveiller tout le monde ! »), Camille sinstalla près du saladier, les enfants furent expédiés sur le canapé, doù ils bondissaient pour piquer de la nourriture, semant un chaos digne dun tableau de Dali.

Ta viande est sèche, tranchait la belle-mère, mastiquant. Tu as trop cuit ! Ou tu las pas fait mariner au lait fermenté ? Je tai pourtant dit que Luc laime comme ça.

Jai fait mariner aux herbes et à lhuile dolive, répondit Maëlys en se servant une cuillère de salade piémontaise.

Voilà, tu écoutes jamais. On doit respecter la tradition, Véronique levant sa fourchette telle une baguette dinstruction. Luc, mon fils, sers-moi un peu de rouge. Jai les jambes en compote : on a cherché des bottes à Camille, traversé tout Paris. Avec ces chinoiseries, cest langoisse.

Cest bien chez vous, souffla Camille, détaillant la pièce. Mais il faudrait changer les rideaux, cette couleur est fichue ! Maintenant cest le rose poudré qui cartonne, pas ce truc glauque.

Cest olive, Camille.

Oui, bon, pas mon style Passe les champignons, maman. Et toi, Maëlys, tu as encore mis de la mayo dans la salade ? Je tai dit que je fais attention à ma ligne. Un grec ça prend cinq minutes !

Maëlys sentit monter lirritation. Trois heures à dresser cette table, produits chers, effort.

Il y a des crudités, Camille. Tomates, concombres, poivrons, tout frais, rien de mayonnaise.

Mordre des légumes, cest barbant, fit elle la grimace, se servant néanmoins une montagne de haring sous le manteau. Tant pis, ce soir, cest cheat meal !

Luc semblait ignorer le malaise. Dans son élément : il versait le vin, riait des blagues de sa mère, racontait des anecdotes.

Maëlys, ramène des serviettes, Paul a les doigts dégoulinants ! hurla-t-il.

Maëlys se leva, alla chercher les serviettes.

Maëlys, le pain ! fit Véronique.

Elle coupa le pain.

Tata, jai renversé du jus ! signala joyeusement Simon.

Sur la nappe neuve sétalait une tache grenat de jus de cerise. Maëlys ramassa le torchon, en silence. Luc ne bougea pas, discutant vergers avec sa mère.

Cest pas grave, lâcha Véronique. Ce sont des enfants. Tu laveras ça après. Il te faut un bon détachant ! Je te passerai ladresse, tu achètes que de la camelote, Luc a des chemises ternes à cause de toi.

La nuit paraissait sans fin. La montagne de vaisselle grossissait : les assiettes à entrées, la soupière (Véronique voulut un bouillon pour lestomac), les plats de résistance, les saladiers, les plats gras.

À onze heures, enfin, les invités dégainaient leurs sacs.

Quelle excellente soirée ! Véronique se levait difficilement. Luc, tu nous raccompagnes ? La nuit, cest risqué, et on a des courses lourdes.

Bien sûr, maman. Je vais mhabiller.

Merci Maëlys, cétait nourrissant, lâcha Camille, en se chaussant. Le gâteau, tas acheté ? On sent bien la chimie. Fais-le maison la prochaine fois, cest meilleur.

Au revoir, ne put répondre Maëlys.

Une fois la porte refermée sur eux et Luc, lappartement plongea dans un silence abyssal. Maëlys entra dans la cuisine et sarrêta, immobile. Cétait une scène de guerre. Table jonchée de restes, miettes, serviettes froissées. Au sol, traces collantes de jus.

Mais le vrai drame était à lévier et sur les plans de travail.

Une montagne dassiettes engluées de mayonnaise et de gras, dressée comme le Mont Blanc. Les casseroles incrustées, la poêle figée de graisse, les verres tachés de vin, les tasses de thé où flottent des noyaux dolives (Véronique les déposait là, bien entendu). Pas de mégots le mari de Camille nétait pas là mais la même anarchie.

Il était près de minuit. Le dos lourd, les jambes plombées, Maëlys aurait voulu sangloter dépuisement et de rancœur.

La porte dentrée claqua. Luc revint, rayonnant, légèrement éméché.

Ouf, raccompagnés ! entra-t-il en se frottant les mains. Sympa, non ? Maman et Camille satisfaites, même si Camille râle, cest son genre. Et les garçons, quelle énergie ! Vive la vie.

Il tenta de serrer Maëlys, qui se déroba.

Regarde autour de toi, Luc.

Hein ? Il jeta un regard à la cuisine, et lespace dun instant, la joie se fissura. Ah, ça Bon, cest vrai que ça fait du volume. Mais, Maëlys Je suis crevé. Jai bu du vin, je suis KO. On fait ça demain ? On se lève, on nettoie tout rapido.

Tu me las promis, Luc. Tu as dit : Cest moi qui nettoie.

Mais je nai pas dit le contraire ! Juste pas ce soir. Je suis au bout, yeux qui ferment Maëlys, va dormir, laisse ça. On sen occupe demain.

Il lui colla un bisou sur le crâne, bâilla si fort quon aurait cru quil allait dévorer la lune, puis fila sous la douche. Dix minutes plus tard, on entendait le souffle régulier du dormeur.

Maëlys se retrouva seule au cœur de lapocalypse culinaire.

Sa main se dirigea vers léponge, par réflexe des années dhabitude : il faut nettoyer, ne pas laisser traîner, sinon les blattes Elle ouvrit le robinet, la chaleur de leau dans la casserole sale.

Et puis elle sarrêta.

Les mots de Véronique sur la viande trop cuite, les reproches de Camille, le visage paisible de Luc : Demain.

Demain, dans la bouche de Luc, cétait : Tu te lèves avant moi, tu ne supportes pas ce chaos, tu nettoies, et je me réveille dans la propreté en te coupant un petit merci. Comme dhabitude.

Mais ce soir, quelque chose craqua. Peut-être la fatigue, ou le fait que Luc ait servi sa mère sans jamais voir son épouse.

Maëlys coupa leau. Reposa léponge dans son bac.

Non, murmura-t-elle à la cuisine vide. Pas cette fois.

Elle prit la carafe deau et le seul verre propre trouvé dans le placard. Elle coupa la lumière, abandonnant le chaos à la nuit, et rejoignit la chambre.

Luc dormait, déployé au centre du lit comme la statue de la liberté. Maëlys se blottit sur le rebord, tira la couette et sendormit dun sommeil profond, soulagée.

Le matin sannonça radieux. Les rayons traversaient les rideaux, dessinant des zébrures dorées sur le parquet. Il était huit heures. Luc ronflait, visage enfoncé dans loreiller.

Dordinaire, le samedi, elle se levait à neuf, lançait les crêpes ou le fromage blanc, pour Luc. Sensuivaient ménage, lessives, repassage.

Maëlys sétira délectablement, enfila son peignoir de soie spécial-occasion, gagna la salle de bain. Elle prit son temps. Douche au gel fleuri, masque sur le visage, brushing impeccable, même une touche de mascara.

À neuf heures trente, elle descendit à la cuisine.

À la lumière, la scène était encore pire. La mayonnaise jaunie, les restes secouaient sur les assiettes, des moucherons se noyaient dans les verres. Lodeur relevait du cocktail : relents de vin, oignon rance, quelque chose daigre.

Maëlys fronça le nez, mais tint bon. Elle écarta dun pied le plat graisseux devant la poubelle et se glissa jusquà la machine à café, bénie pour son îlot de propreté.

Elle prépara un espresso, dénicha une tablette de chocolat noir bien dissimulée, installa un fauteuil sur la loggia du balcon, ferma bien la porte, jetant le désastre derrière elle, et sassit dans le fauteuil en rotin.

Dehors, les oiseaux chantaient, Paris séveillait. Le café était fort et délicieux. Maëlys se sentait reine dans son exil, surveillant ses terres en toute sûreté.

Vers dix heures, Luc apparut clopin-clopant à la cuisine, ébouriffé en boxer, lair hagard.

Maëlys, tes là ? Pourquoi tu ne me réveilles pas ? Je meurs de faim Il reste des crêpes ? Ou tu peux faire des œufs ? Jai un mal de crâne, le vin devait être trafiqué.

Maëlys tourna lentement la tête, but une gorgée de café et sourit de son air le plus radieux.

Bonjour, chéri. Plus de crêpes, plus dœufs non plus, tout est parti hier dans les salades. Mais tu peux chercher.

Luc cligna des yeux, se retournant vers lappartement. Du balcon, il découvrait le chaos glacial. Il resta tétanisé. Ce regard volant entre la table, lévier, la gazinière maculée de graisse.

Euh Maëlys Pourquoi tout est comme ça ici ? Tu nas rien nettoyé hier ?

Exact, répondit-elle calmement. Javais dit que je ne ferais pas la vaisselle. Cest toi qui avais promis. Hier, tu étais trop fatigué Je nai pas voulu te déranger.

Mais je pensais que pendant que je dors il bafouillait, se rendant compte de labsurdité. Maëlys, tu exagères, là ! Il y en a pour des heures ! Jai faim ! Comment je fais pour cuisiner dans ce capharnaüm ? Même pas un bol propre !

Justement, acquiesça Maëlys. Situation complexe. Pour manger, il faut nettoyer. Cest logique.

Tu me punis ? sa voix se chargeait de reproche. Jai la gueule de bois, tu massièges, pour quoi, pour maman ? Daccord, elle est parfois rude, mais ce nest pas une raison de laisser tout ça !

Maëlys posa sa tasse.

La pagaille, ce nest pas moi. Ce nest pas moi non plus qui ai invité la tribu. Et ce nest pas moi qui ai promis de tout ranger. Tu es adulte, Luc. Tu as donné ta parole. Moi, jai passé quatre heures aux fourneaux après une journée de boulot. Jai servi tes invités. Subi les caprices de ta sœur, les critiques de ta mère. Mon service a pris fin à onze hier. Maintenant, cest ton tour.

Mais je ne sais pas enlever la graisse ! se lamenta Luc. Le plat est cramé !

Google existe. Ou appelle maman, elle vantait justement son produit miracle hier.

Maëlys ! Ça devient ridicule !

Jai déjà trouvé ça ridicule hier.

Elle se tourna vers la fenêtre, marquant la fin de la discussion.

Luc resta planté, respirant lourdement. Espérant quelle se lèverait, soupirerait Bon, mon malheur et règlerait la question. Mais Maëlys ne bougeait pas, savourant la vue sur les arbres du parc.

Fracas dun placard. Cling de verre Luc cherchait du propre. Gémissement deau.

Mince ! Y a pas deau chaude ! hurla-t-il.

Ah, oui, répondit Maëlys sans se retourner, laffiche sur la porte, maintenance du réseau. Jai pas allumé le chauffe-eau. À toi de le lancer, mais ça ne chauffera que dans une heure.

Je rêve souffla Luc.

Bruit de bouilloire. Luc chauffait de leau dans un bassin, old-school. Maëlys entendait la vaisselle qui sentrechoquait, les jurons, les doigts brûlés.

Il gigota des heures durant.

Il brisa une assiette (dun vieux lot, heureusement), inonda le sol, vida la moitié du flacon. Pendant ce temps, Maëlys soccupait : elle arrosa les plantes, lut, commanda des sushis quelle dégusta sur le balcon, noffrant à son mari quun rouleau de concombre parce que tu es absorbé, et les mains encore sales.

Vers treize heures, enfin, la cuisine ressemblait à quelque chose dhabitable. Luc, lessivé, grimaçant, contemplait la table quasi immaculée avec une fureur muette.

Bon Alors ? dit-il en voyant Maëlys entrer. Tes contente ? Jai tout lavé. Une fourchette, chaque satanée cuillère. Ça va mieux ?

Maëlys traça un doigt sur le plan de travail. Nickel.

Bravo, dit-elle gravement. Je savais que tu y arriverais.

Jai cru mourir, Maëlys. Mais comment ils font pour salir autant ? On était cinq adultes et deux enfants !

Voilà, Luc. Voilà ce que cest, recevoir des invités. Je fais ça à chaque fois que ta famille débarque. Mais toi tu ne vois jamais, tu papotes, puis tu dors.

Luc regarda ses doigts. La peau ridée comme une vieille noix.

Dis Ils sont vraiment aussi cradingues ? Je navais pas fait attention.

Camille essuie ses mains sur la nappe quand elle croit que je ne vois pas. Véronique met les noyaux dans mon thé. Les enfants bombardent le pain sous la table.

Luc grimaça.

Pas très chic

Non, acquiesça Maëlys. Mais tu sais quoi ?

Quoi ?

La prochaine fois que ta mère appelle prétextant quelle est dans le quartier, tu te souviendras de ces trois heures, du plat incrusté, de leau froide. Et tu diras, Désolé maman, on nest pas là, ou tu iras au café.

Luc éclata dun rire nerveux.

Au café ? Avec leurs appétits ? Je vais me ruiner.

Mais mes nerfs et ton épiderme seront préservés. À toi de choisir.

Luc sapprocha, enfouit son nez contre son épaule il sentait le citron du liquide vaisselle.

Pardonne-moi, Maëlys. Jai été idiot. Je pensais vraiment que cétait facile. Vite fait.

Facile, quand cest lautre qui fait, répondit-elle en lui caressant les cheveux. Tu veux manger ?

Affamé. Je mangerais un bœuf.

Pas de bœuf, mais je peux faire des raviolis. De supermarché.

Va pour les raviolis ! Et tu sais quoi ?

Quoi ?

On mange dans la casserole ? Pour pas salir dassiettes ?

Maëlys éclata de rire, et pour la première fois en vingt-quatre heures, la tension la quitta.

Non, ce sera dans des assiettes. Mais tu les laveras ensuite. Pour ancrer le savoir-faire.

Luc soupira, résigné, mais sans protester. Il sortit la casserole, remplit deau.

Leçon apprise. Au moins pour ces prochains mois, Véronique et Camille ne risqueraient pas linvitation. Et si jamais, la vaisselle jetable était déjà sur la liste de Maëlys, du côté des achats en ligne prévoyante.

Alors, dîtes-moi : Luc a-t-il eu ce quil méritait ? Laissez votre avis en commentaire !

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J’ai refusé de laver la montagne de vaisselle laissée après le départ de la famille de mon mari et j’ai tout laissé tel quel jusqu’à ce qu’il se réveille — Marie, enfin… c’est ma mère ! On ne s’est pas vus depuis une éternité, et ils viennent juste avec Sylvie pour une soirée, vite fait. On partagera un bon moment, je prends de la viande, je l’assaisonne… — Vadim regardait sa femme comme un chien battu qui sait très bien où est caché l’os, mais compte sur elle pour le lui donner. Marina poussa un gros soupir en déposant ses sacs de courses sur le sol. C’était un vendredi soir. Derrière elle : une semaine de boulot intense, des bilans, des yeux du chef comptable qui tressautent et des conciliations interminables. Devant : un week-end qu’elle prévoyait de passer dans les bras d’un bon roman et du silence. Mais Vadim, comme toujours, avait ses propres projets pour son temps libre. — Vadim, “vite fait” avec ta famille, ça veut dire grand banquet, trois services, compote maison et danse tribale autour de leur attention sacrée, répondit-elle, épuisée, en retirant son manteau. — Je suis crevée. Je veux juste m’allonger et fixer le plafond. — Je t’aiderai à fond ! — promit Vadim en emportant les sacs vers la cuisine. — Je passe l’aspirateur, je mets la table, je fais les courses s’il faut… Il te reste juste à couper les salades et à préparer le plat chaud au four. Marie, on peut pas dire non, ils sont déjà en route. Marina s’arrêta net sur le seuil de la cuisine. — En route ? Tu les as déjà invités ? Vadim se gratta la tête, coupable. — Ben, maman a appelé ce matin, elle était avec Sylvie et les neveux en ville, un peu crevées après les magasins… Elle m’a demandé si elles pouvaient passer. Fallait que je refuse ? A ma propre mère ? — Et demander mon avis, ça t’a effleuré ? — J’ai pas oublié, je savais juste que tu étais gentille et accueillante. Marie, s’il-te-plaît. Je jure, je t’aide. On fait tout rapido, et après je range tout, parole ! Marina le fixa. À trente-cinq ans, il avait encore l’âme du gamin persuadé que les galères fondent d’elles-mêmes, si on sourit assez large. Inutile de discuter : les invités étaient déjà en route. — Bon… sors la viande. Mais Vadim, cette fois, le ménage c’est pour toi. Sérieux. Je cuisine, je mets la table, je gère l’ambiance, mais la vaisselle, non. — Deal ! — jubila-t-il, déjà dans le tintamarre des casseroles. — Aucun souci ! Tu es mon trésor ! Deux heures plus tard, l’appart était envahi d’odeurs d’oignon frit, de porc au four et de vanille. Marina jonglait entre cuisine et table comme une pro. Vadim passa l’aspirateur (seulement au centre du tapis…) et déploya la table à rallonge, puis s’affala devant la télé, “en attente de feu vert”. À 19h pile, la sonnette résonna. Sur le palier : Anne, la belle-mère, grande, tonitruante et intransigeante, suivie de Sylvie (la sœur de Vadim, perpétuellement boudeuse) et de deux tornades de sept ans, Paul et Simon, qui s’engouffrèrent dans l’appart sans même retirer leurs chaussures. — Ah, enfin ! — Anne entra, tendant la joue pour un bise, mais enchaîna aussitôt, scrutant Marina d’un œil critique. — Marina, t’as pas dormi ? T’as des cernes de concurrente agricole. Tu bosses trop, pense à ta famille ! — Bonsoir Anne. Entrez — répondit Marina, impassible. — Salut Sylvie. Sylvie acquiesça en enlevant ses bottines tendance. — Salut. Franchement, chez vous il fait une chaleur… Le clim marche pas ? J’ai ruisselé rien qu’en montant. Vadim ! Tu nous accueilles ou quoi ? Vadim déboula, tel un samovar rutilant. Sur place : embrassades, éclats de voix, blagues. Marina, pendant ce temps, retourna à la cuisine : vérifier la viande, couper le pain, sortir les cornichons. Personne ne proposa d’aide, évidemment. Le dîner attaque fort. Anne s’installe en bout de table (“faut que je surveille tout le monde !”), Sylvie près du saladier, et les gamins sur le canapé (mais courant partout, grappillant sur la table et semant la pagaille). — La viande est sèche, — tranche la belle-mère, après la première bouchée. — Marina, tu as dépassé la cuisson ? Ou t’as ignoré le kéfir pour mariner ? J’avais dit, Vadim adore le kéfir ! — J’ai mis les herbes et l’huile d’olive, — répond Marina, stoïque, s’entassant une cuillère de macédoine. — Voilà, tu fais à ta tête ! Faut respecter la tradition, — moralisa Anne, fourchette levée. — Vadim, chéri, le vin pour maman ! J’ai les jambes en compote, on a arpenté la ville pour des bottes pour Sylvie… Y’a que du chinois bon marché, une horreur. — Chez vous c’est cosy, — glissa Sylvie, relevant la déco. — Faut changer les rideaux, la couleur est ringarde. La tendance c’est le rose poussière, pas ce vert marécageux… — C’est olive, Sylvie. — Bah… à chacun ses goûts. Maman, passe-moi les champignons. Marina, encore une salade à la mayo ? J’avais dit, je fais régime. Tu aurais pu couper du grec, ça prend 5 minutes ! Marina sentit la colère monter. Elle avait passé trois heures à préparer ce repas, acheté des produits chers, mis du cœur… Mais bon. — Il y a une assiette légumes. Tomate, concombre, poivron, nature. — Croquer des légumes à sec, c’est tristounet, — râla Sylvie, avant de se servir grosse portion de hareng à la russe. — Tant pis, cheat meal, hein ! Vadim, lui, semblait porté par l’ambiance, versant du vin, riant aux blagues d’Anne, partageant ses anecdotes de boulot. — Marie ! Les serviettes, Paul est couvert de sauce ! — hurla-t-il. Marina s’exécuta. Puis : — Marie, plus de pain ! Coupe-en encore ! — Anne. Marina, docile… Coupe du pain. — Tatie Marie, j’ai renversé mon jus ! — s’extasia un des jumeaux. Tache rouge sur la nappe neuve. Marina va chercher la serpillière, Vadim continue à deviser potager avec Anne. — Pas grave, — Anne hausse les épaules, — ce sont des enfants. Les tâches, ça part, je t’enverrai le nom du bon produit, tu achètes toujours des trucs bidon, les chemises de Vadim restent ternes. La soirée paraissait interminable. La montagne de vaisselle grandissait à vue d’œil : assiettes d’entrées, soupière (Anne voulait un bouillon “pour le ventre”), plats principaux, saladiers, plats gras… Vers 23h, la famille se lève. — On était bien ici ! — Anne s’extirpe, — Vadim, accompagne-nous au taxi, avec nos sacs de courses, on a craqué au supermarché. — Bien sûr, maman ! — Merci Marina, t’as assuré — lance Sylvie, — mais le gâteau, c’était du commerce ? Ça sent la chimie… La prochaine fois, fais maison ! — Au revoir… — lâcha Marina. La porte se referma. Marina sur la cuisine : c’est Waterloo. Table jonchée de restes, miettes, serviettes froissées, sol collant, mais surtout, évier et plan de travail croulant sous la vaisselle : mayonnaise figée, liant jaunâtre, fonds de poêle, verres tachés, tasses au thé froid garni de noyaux d’olive (Anne, impériale, les y a entassés). Marina, exsangue, regarde l’heure : 23h30. Mal au dos, jambes fourbues comme Anne. Elle veut pleurer d’épuisement et de rancœur. La porte claque. Vadim revient, jovial, légèrement éméché. — Ouf, c’est fait ! Belle soirée, hein Marie ? Maman ravie, Sylvie aussi, bon, elle râle toujours. Et les petits, quelle énergie ! On s’est marrés. Il tente de la prendre dans ses bras, elle esquive. — Vadim, regarde autour. — Hein ? — Il capte la montagne de vaisselle, sourire fané. — Ah oui, ça a donné… Écoute Marie, crevé. Le vin m’a assommé. On fait ça demain ? On se lève et on range vite fait. — Tu avais promis, — murmure-t-elle. — “Je ferai tout.” — Je refuse pas ! Juste là, je peux pas, je tombe de fatigue. Franchement, ça change quoi, ce soir ou demain ? La vaisselle va pas fuguer. Je file à la douche. Repose-toi, ne fais pas de zèle. Il lui pose un bisou sur la tête, baille à s’en déboîter la mâchoire, file dans la salle de bain. Quinze minutes plus tard, gros ronflement depuis la chambre. Marina seule au milieu du chaos. Sa main cherche la lavette — réflexe pavlovien : “faut ranger, pas laisser traîner, sinon cafards, sinon horrible au réveil”. Elle ouvre l’eau chaude sur la casserole. Et… stop. Elle repense : “ma viande trop sèche”, “légumes tristes”, la nonchalance de Vadim. “Demain”, ça voulait dire : “Tu craques avant moi, tu nettoies, je me réveille au propre et je dis merci”. Comme d’habitude. Des années. Ce soir, c’est terminé. Fatigue, mépris… quelque chose s’est brisé. Elle coupe l’eau, laisse la lavette, prend sa carafe et son verre encore pur, éteint la lumière, abandonne le carnage à la nuit. Direction la chambre. Vadim, étalé façon étoile. Marina s’installe tout au bord, sous la couette, s’endort sans remords. Le matin arrive, radieux. Soleil à travers les rideaux. 8h. Vadim ronfle. Habituellement, le samedi à 9h, elle prépare crêpes ou fromage blanc pour monsieur, puis ménage, linge, repassage. Au lieu de ça : elle s’étire, enfile son kimono de soie (celui des grandes occasions), va à la salle de bain, douche parfumée, soin du visage, brushing impeccable, petit make-up. 9h30, elle débarque dans la cuisine. Au grand jour, l’apocalypse est pire : mayonnaise figée, odeur de vin froid, oignon vieilli, moucherons dans les verres. Marina repousse le plat plein de gras, pénètre jusqu’à la machine à café — ouf, ce coin est sauf. Café onctueux, chocolat de cachette, elle emmène son tabouret sur le balcon, ferme la porte (barrière anti-odeurs), s’installe dans la chaise tressée. Chant des oiseaux, Paris s’éveille. Café chaud, sentiment de reine en exil. 10h, bruit dans la cuisine. Vadim, bougon, mal coiffé, en slip, émerge. Ouvre le balcon. — Marie, t’es là ? Fallait me réveiller ! Crève de faim… Reste des crêpes ? Tu me fais des œufs ? La tête en vrac, le vin était bizarre. Marina, sereine, sirote son café, sourire éclatant : — Bonjour chéri. Pas de crêpes. Plus d’œufs non plus, tout parti hier soir. Tu peux fouiller… Vadim, interloqué, inspecte la cuisine. Il fige. De la porte-fenêtre, c’est un festival de vaisselle sale, plan de travail souillé, plaque graisseuse. — Euh… Marie… pourquoi tout est comme ça ? Tu as… pas fait le ménage ? — Non, — rétorque-t-elle. — Je l’ai dit : la vaisselle, ce n’est pas pour moi. C’est toi qui as promis. Hier, tu n’avais plus de force. J’ai donc respecté ton choix. — Mais… je pensais que… Pendant que je dormais… — bredouille-t-il, sentant le malaise. — Marie, tu abuses, non ? On va y passer la matinée ! J’ai faim ! Comment cuisiner là-dedans ? Même pas une tasse propre ! — Exactement, — acquiesce Marina. — Situation complexe. Pour manger, faut courir la vaisselle. — Tu te fous de moi ? — voix vexée, — J’ai la gueule de bois, tu me punis à cause de maman ? Bon, elle est rude, mais c’est pas une raison pour semer le chaos ! Marina pose sa tasse. — Vadim, c’est pas moi le chaos : ni les invités, ni la promesse. Tu es adulte. Ton mot, c’est ton action. J’ai passé quatre heures derrière les fourneaux après le taf. Satisfait ta famille, encaissé les caprices et critiques. Ma tournée s’est finie hier à 23h. Maintenant, c’est ton tour. — Je sais pas comment nettoyer ce gras ! — gémit-il. — Le plat est cramé ! — Google est ton ami. Ou maman, elle vante son produit miracle hier. — Mais Marina ! Tu pousses ! — Arrête, hier c’était pire. Elle se tourne vers la fenêtre. Fin du débat. Vadim hésite, choqué. Il croyait qu’elle allait céder, murmurer “bon, mon pauvre”, sauver la situation. Mais Marina, impassible, régale sa vue sur le parc. Placard qui grince, verres qui tintent : Vadim fouille. Puis bruit d’eau. — Zut, y’a pas d’eau chaude ! — hurle-t-il. — Ah oui, — dit Marina, — c’est coupé pour travaux. Le chauffe-eau est pas branché, à toi de voir, une heure d’attente. — On aura tout eu… — grogne Vadim. Bruits de bouilloire. Vadim chauffe l’eau, débarque le lavabo, méthode rusticité. Marina lit, arrose ses plantes, commande des sushis, qu’elle savoure au balcon (propose à Vadim juste un maki concombre, “quand t’auras fini, tu verras”). À 13h, la cuisine est à peu près sauvée. Vadim, épuisé, assis sur le tabouret, face à la table propre, les mains ravagées. — Voilà, — dit-il quand Marina entre, — tu es satisfaite ? J’ai tout nettoyé. Chaque fourchette. Heureuse ? Marina inspecte du doigt. — Très bien, — sérieux, — bravo. Je savais que tu pouvais. — J’ai failli y rester, — avoue-t-il, — Marina, c’est l’enfer. Comment ils salissent autant ? On était cinq adultes et deux gosses ! — Voilà ce que c’est recevoir chez soi. Je le vis à chaque fois que ta famille débarque “sur un coup de tête”. Sauf que tu ne remarques jamais : tu papotes, puis tu dors. Vadim regarde ses mains fripées. — Tu veux dire… ils font ça à chaque fois ? J’avais pas capté… — Sylvie essuie ses doigts sur la nappe, Anne met les noyaux dans le thé, et les petits balancent le pain. Vadim grimace. — Rude… — Rude. Et tu sais quoi ? — Quoi ? — La prochaine fois que maman appelle “on est tout près”, tu te rappelleras ces trois heures, ce plat carbonisé, cette eau froide… Et tu diras : “Maman, désolé, on est pas là”. Ou tu les invites au café. Vadim éclate d’un rire nerveux. — Au café ? Avec leur appétit ? Je vais finir ruiné. — Mais ma sérénité et ton manucure y survivront. À toi de choisir. Vadim se lève, se penche sur son épouse, parfumé au citron du liquide vaisselle. — Pardon Marie. J’ai été un idiot. Je croyais que c’était… simple. Basta, c’est fait. — Facile, quand c’est l’autre qui le fait, — elle caresse sa tête. — Faim ? — Énormément. Je mangerais un bœuf. — J’ai des raviolis du commerce. — Parfait — opine-t-il. — Et tu sais quoi ? — Quoi ? — On les mange direct dans la casserole ? Pour économiser la vaisselle ? Marina rit. Enfin, la tension s’estompe pour de bon. — Non, comme des gens civilisés, dans des assiettes. Mais toi au lavage. On consolide l’apprentissage. Vadim, résigné, ne proteste pas. Il prépare la marmite. Leçon assimilée. Au moins, pour quelques mois, Anne et Sylvie n’auront pas droit à “l’accueil maison”. Et si jamais… la vaisselle jetable est déjà sur la liste de courses. Abonnez-vous pour ne rien manquer des prochaines histoires, et mettez un like si vous pensez que le mari méritait sa leçon. Donnez votre avis en commentaires !
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