Je refusai de laver cette montagne de vaisselle après le départ de la famille de mon mari, et laissai tout tel quel jusquà son réveil.
Maëlys, enfin, cest ma mère On ne sest pas vus depuis une éternité ; elle passe juste avec Camille, cest pour une soirée, rien de plus. On discute, je vais acheter de la viande, je la fais mariner
Luc regardait sa femme, le regard suppliant dun cocker qui sait parfaitement où est caché los, mais ne parvient jamais à latteindre.
Maëlys soupira lourdement en déposant les sacs de courses sur le carrelage. Cétait vendredi soir. La semaine de travail derrière elle avait été infernale, le stress des audits, les interminables vérifications du chef comptable jusquà ce tic nerveux à la paupière. Elle avait rêvé dun week-end à passer enlacée avec un livre et le silence. Mais Luc, fidèle à lui-même, avait toujours ses propres projets pour son temps libre à elle.
Luc, juste pour une soirée avec ta famille, ça se traduit par un banquet complet avec trois plats, du vin, des compotes et des danse folkloriques autour de leur attention précieuse, répondit-elle, lasse, en retirant son manteau. Je suis épuisée. Je voudrais juste rester couchée, à contempler le plafond.
Mais promis, je taide ! Je passe laspirateur, je mets la table, jirais à lépicerie sil manque un truc. Tauras juste à faire les salades et glisser le plat dans le four. Cest gênant de refuser, ils sont déjà en route.
Maëlys sarrêta, bouche bée, à la porte de la cuisine.
En route ? Tu les as déjà invités ?
Luc se gratta la tête, embarrassé.
Oui, maman ma appelé ce matin, avec Camille et les enfants, ils étaient sur Paris pour faire les magasins, crevés Elle a demandé si elle pouvait passer. Jallais pas refuser ma mère, non ?
Me demander mon avis, tu ny as pas pensé ?
Je savais que tu étais toujours généreuse et accueillante Sil te plaît Maëlys. Je promets de taider ! On fait tout vite fait, et après jefface tout. Juré !
Elle le regarda. À trente-cinq ans, il avait encore ce côté ado persuadé que les problèmes se dissolvent avec un grand sourire. Elle savait quil valait mieux ne pas résister les invités étaient déjà dans les embouteillages.
Daccord, répondit-elle en haussant les épaules. Sors la viande, Luc. Mais cette fois, le ménage, cest pour toi. Je prépare, je sers, je divertis, mais la vaisselle, cest non.
Promis ! il sexclama, déjà en train dagiter les casseroles. Toi, tu es un trésor !
Deux heures plus tard, lappartement baignait dodeurs de viande rôtie, doignon frit et de vanille. Maëlys jonglait entre plaques et table comme une chef de cirque. Luc, fidèle à ses promesses, avait vaguement passé laspirateur (juste au centre du tapis) et déplié la table, avant daller saffaler devant la télé, en attente du top départ.
Le portail sonna pile à sept heures. À lentrée, Madame Véronique femme imposante et autoritaire accompagnée de Camille, la sœur de Luc, lair perpétuellement grincheux, et de ses enfants : les jumeaux de sept ans, Paul et Simon, qui filèrent, chaussures aux pieds, dans lappartement.
Ah, enfin ! Véronique sengouffra dans lentrée, tendant sa joue pour une bise, que Maëlys neut même pas le temps de déposer, sa belle-mère layant déjà repoussée pour la toiser dun œil critique. Maëlys, tu as une mine On te croirait lessivée, va falloir penser à lever le pied au boulot ; cest la famille, maintenant !
Bonjour, Madame Véronique, entrez, répondit Maëlys, esquivant la pique. Salut Camille.
Camille hocha la tête, retirant ses bottines à la mode.
Il fait une chaleur ici ! Ton clim est en rade ? Jai grimpé lescalier, je ruissèle. Luc ! Tes où ? Accueille tes invités !
Luc déboula dans le couloir, rayonnant comme une théière bien polie. Embrassades, tapes dans le dos, rires tonitruants. Maëlys regagna la cuisine. Il fallait vérifier la viande, couper le pain, sortir les cornichons. Personne parmi les convives ne proposa daider.
Le dîner sembrasa. Véronique sassit en chef de table (« Je dois surveiller tout le monde ! »), Camille sinstalla près du saladier, les enfants furent expédiés sur le canapé, doù ils bondissaient pour piquer de la nourriture, semant un chaos digne dun tableau de Dali.
Ta viande est sèche, tranchait la belle-mère, mastiquant. Tu as trop cuit ! Ou tu las pas fait mariner au lait fermenté ? Je tai pourtant dit que Luc laime comme ça.
Jai fait mariner aux herbes et à lhuile dolive, répondit Maëlys en se servant une cuillère de salade piémontaise.
Voilà, tu écoutes jamais. On doit respecter la tradition, Véronique levant sa fourchette telle une baguette dinstruction. Luc, mon fils, sers-moi un peu de rouge. Jai les jambes en compote : on a cherché des bottes à Camille, traversé tout Paris. Avec ces chinoiseries, cest langoisse.
Cest bien chez vous, souffla Camille, détaillant la pièce. Mais il faudrait changer les rideaux, cette couleur est fichue ! Maintenant cest le rose poudré qui cartonne, pas ce truc glauque.
Cest olive, Camille.
Oui, bon, pas mon style Passe les champignons, maman. Et toi, Maëlys, tu as encore mis de la mayo dans la salade ? Je tai dit que je fais attention à ma ligne. Un grec ça prend cinq minutes !
Maëlys sentit monter lirritation. Trois heures à dresser cette table, produits chers, effort.
Il y a des crudités, Camille. Tomates, concombres, poivrons, tout frais, rien de mayonnaise.
Mordre des légumes, cest barbant, fit elle la grimace, se servant néanmoins une montagne de haring sous le manteau. Tant pis, ce soir, cest cheat meal !
Luc semblait ignorer le malaise. Dans son élément : il versait le vin, riait des blagues de sa mère, racontait des anecdotes.
Maëlys, ramène des serviettes, Paul a les doigts dégoulinants ! hurla-t-il.
Maëlys se leva, alla chercher les serviettes.
Maëlys, le pain ! fit Véronique.
Elle coupa le pain.
Tata, jai renversé du jus ! signala joyeusement Simon.
Sur la nappe neuve sétalait une tache grenat de jus de cerise. Maëlys ramassa le torchon, en silence. Luc ne bougea pas, discutant vergers avec sa mère.
Cest pas grave, lâcha Véronique. Ce sont des enfants. Tu laveras ça après. Il te faut un bon détachant ! Je te passerai ladresse, tu achètes que de la camelote, Luc a des chemises ternes à cause de toi.
La nuit paraissait sans fin. La montagne de vaisselle grossissait : les assiettes à entrées, la soupière (Véronique voulut un bouillon pour lestomac), les plats de résistance, les saladiers, les plats gras.
À onze heures, enfin, les invités dégainaient leurs sacs.
Quelle excellente soirée ! Véronique se levait difficilement. Luc, tu nous raccompagnes ? La nuit, cest risqué, et on a des courses lourdes.
Bien sûr, maman. Je vais mhabiller.
Merci Maëlys, cétait nourrissant, lâcha Camille, en se chaussant. Le gâteau, tas acheté ? On sent bien la chimie. Fais-le maison la prochaine fois, cest meilleur.
Au revoir, ne put répondre Maëlys.
Une fois la porte refermée sur eux et Luc, lappartement plongea dans un silence abyssal. Maëlys entra dans la cuisine et sarrêta, immobile. Cétait une scène de guerre. Table jonchée de restes, miettes, serviettes froissées. Au sol, traces collantes de jus.
Mais le vrai drame était à lévier et sur les plans de travail.
Une montagne dassiettes engluées de mayonnaise et de gras, dressée comme le Mont Blanc. Les casseroles incrustées, la poêle figée de graisse, les verres tachés de vin, les tasses de thé où flottent des noyaux dolives (Véronique les déposait là, bien entendu). Pas de mégots le mari de Camille nétait pas là mais la même anarchie.
Il était près de minuit. Le dos lourd, les jambes plombées, Maëlys aurait voulu sangloter dépuisement et de rancœur.
La porte dentrée claqua. Luc revint, rayonnant, légèrement éméché.
Ouf, raccompagnés ! entra-t-il en se frottant les mains. Sympa, non ? Maman et Camille satisfaites, même si Camille râle, cest son genre. Et les garçons, quelle énergie ! Vive la vie.
Il tenta de serrer Maëlys, qui se déroba.
Regarde autour de toi, Luc.
Hein ? Il jeta un regard à la cuisine, et lespace dun instant, la joie se fissura. Ah, ça Bon, cest vrai que ça fait du volume. Mais, Maëlys Je suis crevé. Jai bu du vin, je suis KO. On fait ça demain ? On se lève, on nettoie tout rapido.
Tu me las promis, Luc. Tu as dit : Cest moi qui nettoie.
Mais je nai pas dit le contraire ! Juste pas ce soir. Je suis au bout, yeux qui ferment Maëlys, va dormir, laisse ça. On sen occupe demain.
Il lui colla un bisou sur le crâne, bâilla si fort quon aurait cru quil allait dévorer la lune, puis fila sous la douche. Dix minutes plus tard, on entendait le souffle régulier du dormeur.
Maëlys se retrouva seule au cœur de lapocalypse culinaire.
Sa main se dirigea vers léponge, par réflexe des années dhabitude : il faut nettoyer, ne pas laisser traîner, sinon les blattes Elle ouvrit le robinet, la chaleur de leau dans la casserole sale.
Et puis elle sarrêta.
Les mots de Véronique sur la viande trop cuite, les reproches de Camille, le visage paisible de Luc : Demain.
Demain, dans la bouche de Luc, cétait : Tu te lèves avant moi, tu ne supportes pas ce chaos, tu nettoies, et je me réveille dans la propreté en te coupant un petit merci. Comme dhabitude.
Mais ce soir, quelque chose craqua. Peut-être la fatigue, ou le fait que Luc ait servi sa mère sans jamais voir son épouse.
Maëlys coupa leau. Reposa léponge dans son bac.
Non, murmura-t-elle à la cuisine vide. Pas cette fois.
Elle prit la carafe deau et le seul verre propre trouvé dans le placard. Elle coupa la lumière, abandonnant le chaos à la nuit, et rejoignit la chambre.
Luc dormait, déployé au centre du lit comme la statue de la liberté. Maëlys se blottit sur le rebord, tira la couette et sendormit dun sommeil profond, soulagée.
Le matin sannonça radieux. Les rayons traversaient les rideaux, dessinant des zébrures dorées sur le parquet. Il était huit heures. Luc ronflait, visage enfoncé dans loreiller.
Dordinaire, le samedi, elle se levait à neuf, lançait les crêpes ou le fromage blanc, pour Luc. Sensuivaient ménage, lessives, repassage.
Maëlys sétira délectablement, enfila son peignoir de soie spécial-occasion, gagna la salle de bain. Elle prit son temps. Douche au gel fleuri, masque sur le visage, brushing impeccable, même une touche de mascara.
À neuf heures trente, elle descendit à la cuisine.
À la lumière, la scène était encore pire. La mayonnaise jaunie, les restes secouaient sur les assiettes, des moucherons se noyaient dans les verres. Lodeur relevait du cocktail : relents de vin, oignon rance, quelque chose daigre.
Maëlys fronça le nez, mais tint bon. Elle écarta dun pied le plat graisseux devant la poubelle et se glissa jusquà la machine à café, bénie pour son îlot de propreté.
Elle prépara un espresso, dénicha une tablette de chocolat noir bien dissimulée, installa un fauteuil sur la loggia du balcon, ferma bien la porte, jetant le désastre derrière elle, et sassit dans le fauteuil en rotin.
Dehors, les oiseaux chantaient, Paris séveillait. Le café était fort et délicieux. Maëlys se sentait reine dans son exil, surveillant ses terres en toute sûreté.
Vers dix heures, Luc apparut clopin-clopant à la cuisine, ébouriffé en boxer, lair hagard.
Maëlys, tes là ? Pourquoi tu ne me réveilles pas ? Je meurs de faim Il reste des crêpes ? Ou tu peux faire des œufs ? Jai un mal de crâne, le vin devait être trafiqué.
Maëlys tourna lentement la tête, but une gorgée de café et sourit de son air le plus radieux.
Bonjour, chéri. Plus de crêpes, plus dœufs non plus, tout est parti hier dans les salades. Mais tu peux chercher.
Luc cligna des yeux, se retournant vers lappartement. Du balcon, il découvrait le chaos glacial. Il resta tétanisé. Ce regard volant entre la table, lévier, la gazinière maculée de graisse.
Euh Maëlys Pourquoi tout est comme ça ici ? Tu nas rien nettoyé hier ?
Exact, répondit-elle calmement. Javais dit que je ne ferais pas la vaisselle. Cest toi qui avais promis. Hier, tu étais trop fatigué Je nai pas voulu te déranger.
Mais je pensais que pendant que je dors il bafouillait, se rendant compte de labsurdité. Maëlys, tu exagères, là ! Il y en a pour des heures ! Jai faim ! Comment je fais pour cuisiner dans ce capharnaüm ? Même pas un bol propre !
Justement, acquiesça Maëlys. Situation complexe. Pour manger, il faut nettoyer. Cest logique.
Tu me punis ? sa voix se chargeait de reproche. Jai la gueule de bois, tu massièges, pour quoi, pour maman ? Daccord, elle est parfois rude, mais ce nest pas une raison de laisser tout ça !
Maëlys posa sa tasse.
La pagaille, ce nest pas moi. Ce nest pas moi non plus qui ai invité la tribu. Et ce nest pas moi qui ai promis de tout ranger. Tu es adulte, Luc. Tu as donné ta parole. Moi, jai passé quatre heures aux fourneaux après une journée de boulot. Jai servi tes invités. Subi les caprices de ta sœur, les critiques de ta mère. Mon service a pris fin à onze hier. Maintenant, cest ton tour.
Mais je ne sais pas enlever la graisse ! se lamenta Luc. Le plat est cramé !
Google existe. Ou appelle maman, elle vantait justement son produit miracle hier.
Maëlys ! Ça devient ridicule !
Jai déjà trouvé ça ridicule hier.
Elle se tourna vers la fenêtre, marquant la fin de la discussion.
Luc resta planté, respirant lourdement. Espérant quelle se lèverait, soupirerait Bon, mon malheur et règlerait la question. Mais Maëlys ne bougeait pas, savourant la vue sur les arbres du parc.
Fracas dun placard. Cling de verre Luc cherchait du propre. Gémissement deau.
Mince ! Y a pas deau chaude ! hurla-t-il.
Ah, oui, répondit Maëlys sans se retourner, laffiche sur la porte, maintenance du réseau. Jai pas allumé le chauffe-eau. À toi de le lancer, mais ça ne chauffera que dans une heure.
Je rêve souffla Luc.
Bruit de bouilloire. Luc chauffait de leau dans un bassin, old-school. Maëlys entendait la vaisselle qui sentrechoquait, les jurons, les doigts brûlés.
Il gigota des heures durant.
Il brisa une assiette (dun vieux lot, heureusement), inonda le sol, vida la moitié du flacon. Pendant ce temps, Maëlys soccupait : elle arrosa les plantes, lut, commanda des sushis quelle dégusta sur le balcon, noffrant à son mari quun rouleau de concombre parce que tu es absorbé, et les mains encore sales.
Vers treize heures, enfin, la cuisine ressemblait à quelque chose dhabitable. Luc, lessivé, grimaçant, contemplait la table quasi immaculée avec une fureur muette.
Bon Alors ? dit-il en voyant Maëlys entrer. Tes contente ? Jai tout lavé. Une fourchette, chaque satanée cuillère. Ça va mieux ?
Maëlys traça un doigt sur le plan de travail. Nickel.
Bravo, dit-elle gravement. Je savais que tu y arriverais.
Jai cru mourir, Maëlys. Mais comment ils font pour salir autant ? On était cinq adultes et deux enfants !
Voilà, Luc. Voilà ce que cest, recevoir des invités. Je fais ça à chaque fois que ta famille débarque. Mais toi tu ne vois jamais, tu papotes, puis tu dors.
Luc regarda ses doigts. La peau ridée comme une vieille noix.
Dis Ils sont vraiment aussi cradingues ? Je navais pas fait attention.
Camille essuie ses mains sur la nappe quand elle croit que je ne vois pas. Véronique met les noyaux dans mon thé. Les enfants bombardent le pain sous la table.
Luc grimaça.
Pas très chic
Non, acquiesça Maëlys. Mais tu sais quoi ?
Quoi ?
La prochaine fois que ta mère appelle prétextant quelle est dans le quartier, tu te souviendras de ces trois heures, du plat incrusté, de leau froide. Et tu diras, Désolé maman, on nest pas là, ou tu iras au café.
Luc éclata dun rire nerveux.
Au café ? Avec leurs appétits ? Je vais me ruiner.
Mais mes nerfs et ton épiderme seront préservés. À toi de choisir.
Luc sapprocha, enfouit son nez contre son épaule il sentait le citron du liquide vaisselle.
Pardonne-moi, Maëlys. Jai été idiot. Je pensais vraiment que cétait facile. Vite fait.
Facile, quand cest lautre qui fait, répondit-elle en lui caressant les cheveux. Tu veux manger ?
Affamé. Je mangerais un bœuf.
Pas de bœuf, mais je peux faire des raviolis. De supermarché.
Va pour les raviolis ! Et tu sais quoi ?
Quoi ?
On mange dans la casserole ? Pour pas salir dassiettes ?
Maëlys éclata de rire, et pour la première fois en vingt-quatre heures, la tension la quitta.
Non, ce sera dans des assiettes. Mais tu les laveras ensuite. Pour ancrer le savoir-faire.
Luc soupira, résigné, mais sans protester. Il sortit la casserole, remplit deau.
Leçon apprise. Au moins pour ces prochains mois, Véronique et Camille ne risqueraient pas linvitation. Et si jamais, la vaisselle jetable était déjà sur la liste de Maëlys, du côté des achats en ligne prévoyante.
Alors, dîtes-moi : Luc a-t-il eu ce quil méritait ? Laissez votre avis en commentaire !
