DEUX VIEILLES DANS UNE PETITE MAISON À LA CAMPAGNE…

Deux vieilles dames habitent sous le même toit depuis quinze ans, partageant le chauffage, la nourriture et les paroles pour ne pas sombrer dans la solitude. Elles sont: Marguerite, née en 1942, et Suzanne, née en 1944. Elles ne sont pas parentes, mais leurs maisons se sont jointes: la maison de Suzanne, plus solide, accueille les deux, tandis que lancienne demeure de Marguerite a été démolie pour servir de bois de chauffage.

Ensemble, elles consomment la moitié du combustible habituel, économisent lénergie et ne manquent jamais de quelquun avec qui échanger une phrase. Leurs ressources samenuisent: le potager ne se travaille plus depuis deux étés, le feu du poêle séteint parfois faute de bois. Autrefois, elles gèrent un petit élevage de chèvres et de poules, mais lâge rend chaque tâche plus difficile.

Chaque semaine, le petitenfant de Suzanne, Bastien, les rend visite à moto. Âgé de trentecinq ans, il arrive du centre de Lyon avec un sac rempli de pain, de baguettes, de thé et de sucre. Cest surtout grâce à ces provisions quelles se nourrissent, parfois en faisant cuire des pommes de terre sur le réchaud à kérosène.

En voyant Bastien, elles laissent couler leurs larmes.

Si vous continuez à pleurer, je ne reviendrai plus, dittil.

Daccord, on ne pleurera plus, le rassurentelles.

Bastien décharge rapidement les provisions, puise de leau au puits, empile le bois dans le poêle et ne leur reste plus quà frotter une allumette.

Que voulezvous que japporte la semaine prochaine? demandetil avant de repartir, le moteur grinçant, la moto sélançant sur la route de campagne.

Les nuits dété, même courtes, les tiennent éveillées. Elles se parlent à voix basse.

Tu ne dors pas, Suzanne? demande Marguerite.

Non, je ne ferme pas lœil. Jai somnolé un peu au crépuscule, mais maintenant rien ne me touche. répond Suzanne.

Moi non plus À quoi pensestu? demande Marguerite.

À tout, répondelle. Et à ce monde qui nous dépasse que saiton vraiment? poursuitelle.

Elles vieillissent, mais leur esprit reste vif, parfois même plus clair quauparavant, car lexpérience les aide à voir loin. Parfois, la mémoire flanche et elles se répètent.

En pleine nuit, Marguerite se lève et sapprête à sortir.

Où vastu? linterpelle Suzanne.

Chez moi. répondtelle.

Mais ta maison est ici! sétonne Suzanne.

Non, je veux rentrer insiste Marguerite, se dirige vers la porte, saisit la poignée, puis, soudain, revient et sallonge à nouveau dans son lit. Suzanne ne dit plus rien, sentant que lesprit de son amie vacille, mais seulement pour un instant.

Elles refusent de sombrer dans le désespoir. Marguerite, qui ressemble à une poupée, tente déclairer la situation.

Écoute mon raisonnement un peu fou, répondelle. Le monde nest pas dépourvu de gens gentils. Bastien vient nous voir, il apporte les vivres, le bois est là. Nous vivons dans notre maison, au chaud, à la lumière. Nous recevons une pension de retraite. Que voulonsnous de plus?

Tu as le chant, tu as un petitenfant. Moi, je nai plus rien, répondtelle. Si mes forces faiblissent, je finirai à lasile.

Je ne tabandonnerai pas. Tant que je bouge, je resterai à tes côtés, même si lon doit finir dans un hospice, répliquetelle. Cette idée la réconforte, et elle regarde le monde avec plus de gaieté, tandis que Suzanne rayonne de bienveillance.

Leurs enfants ont grandi pendant la guerre. Marguerite a eu quatre fils, Suzanne deux. Marguerite a perdu son mari, qui était tombé malade pendant la moisson. Elle la transporté en charrette à lhôpital où on a découvert une appendicite aiguë. Tous ses fils sont morts les uns après les autres, la laissant brisée mais étonnamment résiliente, jusquà ses quatrevingtcinq ans. Elle ne porte aucune rancune, seulement une amertume persistante.

Suzanne a perdu son mari et un fils ; lautre est revenu, invalide, mais vivant. Il sest installé à Paris, sest marié, puis est mort à trentesept ans. Sa bellefille sest remariée et Bastien vit toujours avec sa grandmère. Suzanne remercie le destin davoir un petitenfant qui laide, et un gendre qui lui apporte du soutien.

Alors, ma chère, que nous fautil de plus? Un morceau de pain et une tasse de thé, et nous sommes rassasiées toute la journée, demandetelle à Marguerite. Ou bien astu besoin de quelque chose? répondtelle.

Rien ne me manque, secouetelle la tête. Il ne me reste quà attendre que le bon Dieu me libère, ditelle.

Le temps viendra, nous mourrons, promettelle Suzanne.

Lorsque les beaux jours arrivent, les deux vieilles dames, encore revêtues de manteaux dhiver et de châles, sortent sur la terrasse, sallongent sur le banc, se réchauffent au soleil et respirent les odeurs de la terre. Le printemps touche à leur fin, mais le froid persiste même sous les rayons. Elles sinstallent dans la même posture pendant des heures, les mains posées sur une canne, le visage tourné vers le soleil, leurs yeux clignant sporadiquement.

Quand lenvie de parler surgit, leurs visages saniment, leurs lèvres tremblent.

Il faut bien que le temps passe, ditlune, le soleil brille, les fleurs éclatent, lherbe devient verte, les oiseaux chantent.

Oui, répondlautre, la terre est légère comme du coton, facile à travailler.

Un matin, Marguerite ressent une angoisse soudaine. Elle sassied un instant sur le banc, puis se lève et rentre dans la maison. Chaque marche du porche lui coûte, ses mains tremblent comme des ailes doiseau. Elle franchit le seuil, sappuie contre le mur, avance péniblement jusquà la chambre et, maladroite, sallonge sur le lit, laissant échapper un faible gémissement.

Suzanne remarque immédiatement le changement et la suit. Le visage de Marguerite devient plus pâle, ses yeux se ferment davantage. Suzanne comprend que le temps de son amie touche à sa fin et commence à la surveiller.

Après un moment, Marguerite essaie de se relever, mais retombe sur le même côté. Elle se tourne sur le dos, mais linconfort persiste ; elle se débat doucement sur loreiller, marmonnant.

Suzanne vient plusieurs fois laider, mais, impuissante, elle se contente de sasseoir à côté du lit, observant.

Le soir, Marguerite se sent soudain plus légère ; son visage se pâlit davantage, ses yeux parcourent la pièce sans comprendre pourquoi elle se sent si calme. Son cœur bat lentement.

Suzanne séloigne pour ne pas troubler son repos. Marguerite ne se réveille plus.

Suzanne, veillant, entend alors le dernier souffle de Marguerite dans la chambre. Elle ne sattendait pas à une telle vigueur, comme si une main invisible lavait déplacée. Son cœur se remet à battre trois fois, puis sarrête, définitivement.

Elle a souffert! sécrie Suzanne dans toute la maison. Et moi, à qui vaisje laisser? crietelle, la voix brisée.

Que doisje dire? Nous étions comme des sœurs! Quand Bastien reviendratil? Qui pourra me punir ? se lamentetelle toute la nuit, sans voir laube venir.

Au petit matin, le moteur de la moto grince à la porte. Les jambes de Suzanne, comme rajeunies, la portent sur le perron.

Les anges tont amenée, Bastien, dittelle. Marguerite est partie.

Quoi? se fige le visage de Bastien.

Comment vaisje vivre seule? ne sanglotetelle. sassiedelle sur le seuil.

Ne ten fais pas, je ne tabandonnerai pas. Je taccueillerai chez moi pour lhiver, promet Bastien.

Que Dieu me fasse mourir cet été, imploretelle.

Toujours la même chose! répliquetil, lair contrarié. Et questce que je dois dire? Tu es ma mère, ta femme est étrangère, je serai comme un piquet dans votre famille, vous trébucherez sur moi.

Inutile den parler, concluttelle.

Les deux jours suivants, Suzanne se remet à lœuvre, allumant le feu, cuisinant, comme si dix années sétaient écoulées dun coup. Elle se demande si lesprit de Marguerite ne lui a pas transmis une énergie nouvelle.

Se retrouvant seule, la tristesse lenvahit ; elle ne sait plus quoi faire. Quinze ans damitié lont rendue plus proche que des sœurs, chacune étant le reflet de lautre. Jamais elles ne se sont disputées sans se réconcilier. Elles savent quelles ne survivent quen étant ensemble, et chacune redoute la solitude.

Tu ten sors mieux que moi, se moque Suzanne, jalouse.

Et moi? répondtelle.

Bastien rend souvent visite, presque quotidiennement, parfois même pour la nuit, apportant des biscuits et des fruits secs que Suzanne trempe dans le thé. Mais même ces douceurs ne comblent plus le vide.

Un aprèsmidi dété, alors que Suzanne range la maison, elle entend distinctement la voix de Marguerite :

Hé, vieille! Tu tes enfermée ici!

Suzanne ouvre la porte du vestibule il ny a personne. Elle tourne autour de la maison, agite une branche pour faire bouger les orties qui poussent près du jardin rien. Pourtant elle a clairement entendu la voix de son amie. Peutêtre limagination, ou le souvenir qui résonne dans son esprit.

« Cest elle qui vient me chercher, se ditelle, soulagée, et tout son corps se détend. Elle se traîne jusquà la chambre, ouvre le coffre, en sort un petit paquet de vêtements, le pose sur la table et sallonge sur le lit.

Elle ne sait pas si cest le jour ou la nuit, ni combien de temps elle reste ainsi peutêtre quelques heures, ou une journée entière. Elle sent la vie séteindre en elle, mais sans douleur, seulement une étrange paix. Des images vives surgissent: elle se voit petite fille, trois ans, avec sa grandmère au bord dun pré fleuri; son mari jeune, en chemise blanche; ses enfants qui rient; les champs où elle cueillait le blé, les bottes qui claquaient sur les pierres, le parfum de la paille et de lhuile de lin. Sa vie défile, parfois lente, parfois en un éclair

Bastien, arrivé à la moto, trouve sa grandmère sans vie, laisse tomber sa tête sur la table près du paquet et éclate en sanglots.

Оцените статью
DEUX VIEILLES DANS UNE PETITE MAISON À LA CAMPAGNE…
C’est chez elle