Je suis Aurélie, lépouse de Jean, murmura la jeune femme en larmes, tenant fermement par la main son garçon. Et voici notre fils, Paul.
Madame Lucienne regardait la belle-fille quelle navait jamais rencontrée, visiblement déstabilisée.
Je voulais simplement que vous sachiez Si jamais vous avez besoin de quoi que ce soit Si vous souhaitez voir votre petit-fils, nhésitez pas à mappeler, souffla Aurélie du même ton doux.
Mais quest-ce que je pourrais bien avoir besoin de vous ? Lucienne jeta un regard glacial. Pourquoi êtes-vous venue ? Pour lhéritage ?!
Aurélie voulut répondre, mais Lucienne ne lui en laissa pas le temps.
Je ne vous connais pas et je ne veux pas vous connaître !
Jean avait été un garçon droit, quelque peu entêté, tout le portrait de son père, décédé tragiquement alors quil navait que quinze ans.
Depuis, Jean aidait sa mère au quotidien, et dans leur village, il y avait toujours du travail à faire.
Son mari avait bâti une belle et solide maison, et le terrain était vaste, avec des poules, des cochons, une vache Il fallait toujours sactiver !
À linstar de beaucoup de jeunes, Jean partit étudier en ville, choisissant le métier de soudeur.
Quoi, il serait du genre à chercher un travail de bureau, mon fils ? répliquait Lucienne aux commérages.
Un bon soudeur gagne bien sa vie ! ajoutait-elle fièrement.
Lucienne était une femme forte, capable de gérer la maison seule, mais son fils devait vivre sa vie, apprendre un métier, fonder une famille.
Après lécole, Jean fit son service militaire, rata pour trouver un emploi à Lyon et épousa Hélène.
Ils se connaissaient depuis le lycée, elle avait étudié la comptabilité en ville et décroché un poste dans une PME voisine.
Lucienne appréciait beaucoup sa belle-fille : issue dune famille sérieuse et sobre, gentille, réservée.
Hélène lappelait maman, tentait toujours de lui faire plaisir lors de leurs rares rencontres, sans jamais la contrarier.
Les deux familles avaient contribué à lachat dun petit appartement à Lyon, et Jean et Hélène navaient pris quun modeste prêt.
Pour le rembourser plus vite, Jean décida de travailler en déplacement : deux mois sur un chantier à Lille, un mois à la maison.
Ça ne se fait pas, de vivre séparé de son épouse, sinsurgea Lucienne. Un couple doit rester uni, sinon, rien de bon nen sortira.
Maman, comme ça, on paie lemprunt plus vite, et puis je veux aussi moffrir une bonne voiture. Je ne vais pas attendre mes vieux jours pour profiter un peu.
Ne tinquiète pas, tout ira bien, répondit Jean avec légèreté.
Et cétait vrai, tout allait bien.
Six ans plus tard, le prêt était remboursé, ils avaient leur voiture, ils ne se privaient de presque rien.
Et soudain, de façon inattendue…
Maman, je divorce dHélène, annonça Jean.
Pourquoi, quest-ce qui sest passé ? Lucienne se sentit bouleversée.
Elle ne simmisçait pas dans la vie de ses enfants, elle ne sattendait pas à ce quils aient des soucis de couple.
On nest pas faits lun pour lautre, voilà tout, haussa les épaules Jean. Et puis, je veux un enfant, mais Hélène a des problèmes.
Tu la quittes pour ça ? Elle ferait tout pour toi, elle taime encore comme au premier jour, et toi tu ?
Ny pense même pas ! On peut tout régler ! Il y a la PMA, ladoption
Maman, ce nest pas ça
Ne coupe pas la parole à ta mère ! lança-t-elle, furieuse. Dailleurs, si vous navez pas denfant, ce nest pas à cause dHélène, cest toi !
Tu as eu les oreillons étant petit, voilà ! Alors oublie tout ça, parle avec elle, arrangez-vous, et que je nentende plus parler de divorce !
Jean la fixa un instant, mais ne rétorqua rien.
Lucienne décida daller parler à sa belle-fille, pour la rassurer, la conseiller.
Tout ça ne sert à rien, maman, soupira Hélène.
Elle avait lair épuisé, son visage était pâle, tiré, marqué.
Jean aime une autre femme. Ils se voient depuis deux ans, sur ses déplacements.
Une autre femme ? Lucienne faillit tomber à la renverse. Je vais lui régler son compte !
Ne tinquiète pas, ma fille, on va régler ça
Mais rien ny fit. Jean confirma les propos dHélène, et laissa parler sa fougue.
Cest ma vie, et je décide comment la mener, coupa-t-il, puis ajouta plus calmement : Tu verras, maman, Aurélie te plaira. Vous ferez connaissance…
Écoute-moi bien ! semporta-t-elle. Je ne veux même pas la voir, ta nouvelle !
Et ne lemmène pas ici ! Compris ?
Cest à moitié ma maison aussi, rétorqua Jean, sa voix sendurcissant. Mais si tu insistes, je ne te présenterai personne.
Voilà, cest dit ! Lucienne ne cédait pas.
Jean sen alla, puis lui apprit quil sétait remarié, une photo de la nouvelle épouse accompagnant son message.
Une fille comme une autre jolie, fine, avec une peau pâle et des yeux très sombres. Comment avait-elle pu envoûter Jean ? Mystère.
Lucienne ne sattarda pas sur le sujet, trop occupée par le quotidien.
Son fils, parfois, suggérait quil viendrait en vacances accompagné, mais elle rappelait ses paroles et ne comptait pas changer davis.
Ainsi, Jean ne vint la voir quune fois lan, pour quelques jours.
Leur relation était cordiale, mais Lucienne ne parlait jamais de sa belle-fille, et Jean nen disait rien.
Il faisait les menus travaux dans la maison, voyait ses amis…
Dailleurs, pour les gros chantiers, elle pouvait compter sur Marcel, vieil ami veuf depuis cinq ans.
Il lui proposa un mariage, mais elle refusa : pas question de faire jaser tout le village avec une noce tardive !
À cinquante ans, elle trouvait quil était trop tôt, mais narrivait pas à franchir le pas.
Tu as tort, maman. Marcel est un brave homme, il tient beaucoup à toi, disait Jean.
Elle balaya ces paroles dun geste. Qui aurait pu deviner que ce serait la dernière fois quelle entendrait la voix de son fils ?
Jean périt noyé en pêchant avec son ami. Ce qui sétait réellement passé resta une énigme. La police parla dun accident : une barque usée avait coulé au beau milieu de la Loire. Le courant était fort, leau profonde, les pêcheurs navaient pas pu regagner la rive.
Et, dans leur sang, on trouva de lalcool, pas beaucoup, mais tout de même…
Létat dans lequel se trouvait Lucienne à lépoque serait indescriptible. Pourtant, elle remarqua cette jeune femme familière, accompagnée dun garçon dune douzaine dannées.
Cétait à cause du garçon son ressemblance avec Jean était bouleversante.
Sans doute un effet de ses larmes, se disait Lucienne, elle croyait voir son propre fils dans un autre enfant
Mais elle ne se trompait pas
Je suis Aurélie, lépouse de Jean, souffla la femme en larmes, serrant le garçon contre elle. Paul est notre fils.
Toutes nos condoléances.
Lucienne regarda la belle-fille, quelle navait jamais vue en face, sans comprendre.
Elle hocha la tête, et naccorda plus dattention au duo.
Une semaine plus tard, ils revinrent ensemble chez elle.
Je voulais juste que vous sachiez Si jamais, pour quoi que ce soit, ou voir Paul Je suis là, répéta Aurélie, la voix tremblante.
Mais quest-ce que vous pourriez bien mapporter ? sénerva Lucienne. Pourquoi êtes-vous ici ? Pour lhéritage ? Cette maison ? fit-elle en saluant la bâtisse.
Au seuil de la porte, Aurélie neut pas le temps de répliquer.
Je ne veux rien savoir de toi ! Tu as brisé la famille de mon fils, tu las tué à petit feu !
Sil était resté avec Hélène, rien de tout cela ne serait arrivé !
Et Paul tu veux me faire croire quil est son fils ? Impossible ! Jean ne pouvait pas avoir denfants ! Il me laurait dit
Aurélie la regardait avec peine, le garçon, lui, était terrorisé. Lucienne reprit vite ses esprits.
Merci pour les condoléances, au revoir. Nous navons rien à nous dire.
Et si tu viens pour lhéritage, tu le regretteras ! puis, sans regarder personne, rentra chez elle.
Des rapaces ! Sils croient quils toucheront à quoi que ce soit Elle avait déjà perdu son fils à cause deux Un petit-fils inventé !
Dailleurs, Paul est né deux ans après le mariage de Jean Impossible !
Marcel, qui ne lavait pas quittée dune semelle ces jours-là, secoua la tête avec tristesse.
Il attendait. Peut-être avec le temps, Lucienne finirait par accepter la belle-fille et lenfant.
Mais après cinq mois, Lucienne restait muette à ce sujet.
Aurélie ne se manifestait pas, ne revendiquait aucun droit sur lhéritage, elle appelait seulement Marcel (ils avaient échangé leur numéro lors des funérailles) pour prendre des nouvelles de la belle-mère.
Il racontait ce quil pouvait. Il avait pitié de la veuve. Il était évident quelle avait aimé Jean, et souffrait de sa disparition, peut-être presque autant que Lucienne.
Lucienne, tu devrais y réfléchir, commença doucement Marcel, cest ton petit-fils, tu le vois bien, toi aussi tu le sais.
Et ils lont appelé Paul, comme ton époux défunt, pour lhonneur.
Et puis tu es seule Je suis là, cest vrai, mais tu comprends ce que je veux dire
Lucienne resta sombre.
Et puis tu vois bien quils nessaient pas de réclamer lhéritage, sinon la bataille aurait déjà commencé
Tu es une femme intelligente ! finit-il par semporter.
Ne crie pas, souffla-t-elle finalement. Je sais déjà tout ça. Donne-moi le numéro dAurélie. Je sais que tu las
Cétait tellement dur daccepter, mais il fallait être honnête, elle ne pouvait rester seule dans ce monde.
Et Paul il était si semblable à son Jean !
Tant pis, elle réparerait tout, pour son fils disparu, pour son petit-fils, et pour elle-même.




