Un heureux hasard
Aujourd’hui, j’ai envie de poser mes pensées pour faire le point sur cette journée qui a, sans que je le prévoie, changé quelque chose en moi. Avec mon grand frère, Antoine, nous sommes rentrés dune virée à Tours, où nous devions régler quelques affaires professionnelles. Il est âgé de vingt-six ans, moi jen ai vingt-trois. Aucun de nous na encore trouvé chaussure à son pied, et à vrai dire, cela convient assez à nos tempéraments.
Antoine sait toujours prendre les choses en main. C’est le genre à bluffer tout le monde par son assurance, ses éclats de rire, ses histoires à dormir debout. Moi, je suis plus réservé. Parfois, j’ai l’impression de passer inaperçu à ses côtés. Cela ne me dérange pas vraiment. Je préfère observer, comprendre, parler seulement quand c’est nécessaire. Antoine, lui, préfère foncer. Il me dit en plaisantant :
Tas assuré, Paul, vraiment ! Tu gères les clients comme un chef, tu sais les mettre à laise, convaincre, alors que moi, il me faut tout, tout de suite
Cest vrai, je souris. Tu as tendance à vouloir tout résoudre en deux phrases, mais parfois, il faut prendre le temps, tu vois ? Les gens sont tous différents.
Il éclate de rire, comme toujours, sa grande bouche souriante me fait penser quil pourrait vendre nimporte quoi à nimporte qui. Jaime la douceur, la retenue. Jattends toujours ce moment où je saurai que la fille en face de moi me regarde vraiment, pas juste parce que je suis là, mais parce qu’elle a vu qui je suis. Je ne suis pas du genre à mimposer, peut-être que ça me joue des tours. Mais jai la conviction que quand une femme maimera, ce sera solide.
Antoine a failli se marier. On parlait déjà de robe, de réception en province Et puis, tout sest arrêté. Il na rien expliqué, juste rompu. Et le voilà, à nouveau entouré de filles qui papillonnent autour de lui. Il plaît, cest indéniable. Je connais presque toutes ses anciennes copines. Parfois, il joue les séducteurs, même avec celles qui mintéressaient, mais heureusement, il sarrête vite.
Pour moi, cest simple : je ne force jamais personne. Si je plais, tant mieux. Je nai pas encore connu ce coup de foudre qui me ferait perdre pied Antoine, ça le fait rire, il se moque gentiment, mais il me laisse tranquille avec ça.
Sur la route du retour, on traversait la banlieue de Tours. Antoine plaisantait, parlant fort, toujours avec ses compliments. Je regardais le paysage qui filait. Et soudain, je remarque :
Antoine, regarde, il y a une voiture arrêtée sur le bas-côté, et une fille nous fait signe.
Une petite voiture rouge, avec à côté, une jeune femme plutôt menue, qui agite la main. Antoine sempresse :
Je vois, jarrête. On ne laisse jamais un automobiliste en galère, camarade ! et il sourit.
On descend tous les deux. Elle nous accueille avec un sourire radieux :
Merci de vous être arrêtés ! Jai eu un souci avec le pneu
Antoine sempresse de la rassurer : Même si ce nétait pas le pneu, on ne pouvait tout simplement pas résister à lidée de venir aider une aussi charmante conductrice !
Je soupire intérieurement. Elle me plaît, cest évident, mais je sens déjà le numéro dAntoine se mettre en marche. Face à lui, jai parfois limpression de disparaître.
Donc, vous ne dépannez que les charmantes conductrices ? lance-t-elle, malicieuse.
Je souris : jaime sa répartie. Antoine continue :
Oh non ! On aide tout le monde, vraiment. Tiens, je me souviens davoir dépanné un conducteur de car, une fois ! Il y avait une énorme nuée de fumée noire, on ne voyait même plus le car devant nous ! On a aidé les passagers à sortir, comme de vrais chevaliers modernes Nest-ce pas, Paul ?
Jai baissé les yeux, il invente sans cesse. Elle rit, impressionnée par ses histoires.
Et votre prénom ? interroge Antoine. Moi, cest Antoine, voici mon frère Paul.
Je mappelle Clémence. Jai tout ce quil faut, cric et clé. Mais en robe et talons, cest une autre histoire dit-elle en riant.
Ne bougez pas, Clémence, ce serait dommage de vous abîmer ! Paul, montre-nous létendue de ton savoir-faire !
Je mattelle à changer la roue, pendant quAntoine ne cesse de parler et de lamuser. Je pense, un peu amer, que si javais la moindre chance de lintéresser, elle est déjà passée. Antoine enchaîne compliments et anecdotes, Clémence lécoute, les yeux pétillants. Mais parfois, elle me regarde, et jespère un peu.
Une fois le travail fini, Antoine propose de noter le numéro de Clémence.
Antoine, vous êtes un sacré malin, répond-elle, mais je crois que vous avez le don pour retrouver mon numéro vous-même ! Paul, merci, vous mavez vraiment sauvée.
Clémence repart, en me lançant un dernier sourire. Je ressens un pincement, je ne voulais pas que ça se termine déjà.
Elle ma vraiment plu, tu en as trop fait, Antoine
Cétait pour toi, voyons ! Il ricane, toujours aussi provocateur.
Nous rentrons à Tours, et je demande à Antoine de sarrêter à une petite épicerie de quartier, pour acheter des cigarettes.
Prends-moi une bouteille deau gazeuse, dis-je.
Je ressors du magasin, et sans prévenir, un gros chien errant surgit et agrippe ma jambe, me morde même, légèrement. Antoine arrive en courant, le chien senfuit dans les buissons. Je saigne un peu. Rien de grave, pensais-je sur le moment.
De retour à lappartement, maman sinquiète en voyant mon jean déchiré.
Tu tes fait mordre à la jambe ? Tu dois filer à la clinique, Paul, il te faut absolument un vaccin contre la rage !
Écoute-la, me dit Antoine, jy vais avec toi.
À la clinique, Antoine attend dans la voiture, jentre, me dirige vers laccueil. On mindique le bon cabinet. En salle dattente, un jeune homme sort, et alors que jentre, je tombe nez à nez avec Clémence. Incroyable ! Elle aussi a lair surprise.
Salut ! Moi qui pensais ne plus te revoir, je souris. Tu es médecin ?
Oui, docteur ! dit-elle. Ironie du sort, vous mavez trouvée Jai regretté de ne pas vous avoir laissé mon numéro, mais ton frère ma embrouillée avec ses histoires.
Tu sais, je ne suis pas venu exprès. Un chien ma mordu, par hasard Je lève mon pantalon, tout penaud.
Elle soccupe de moi avec douceur, me fait mon injection, et, cette fois, je trouve le courage de lui demander son numéro. Elle accepte, radieuse.
Cela fait maintenant quelques semaines que nous nous voyons. Clémence ma avoué un jour :
Tu mas plu dès le début, cétait toi Mais Antoine, lui, je lai vu venir de loin !
Je nai jamais été aussi heureux. Cette rencontre inattendue, ce drôle de hasard, ma fait comprendre quil faut parfois savoir attendre son moment. Aujourdhui, je crois vraiment que cest le début dune belle histoire.



