Quand les parents allaient venir, j’ai commencé à faire le ménage Depuis deux ans, je suis en couple avec mon petit ami. Il m’a demandé en mariage et, bien sûr, j’ai accepté. Pourtant, j’ai été surprise de voir qu’il ne semblait pas pressé de vivre avec moi. Il habitait dans l’appartement trois pièces de ses parents à Lyon, et moi dans une résidence universitaire. À mon avis, il faut vivre ensemble avant le mariage, pour mieux se connaître et s’y habituer. J’en ai parlé à mon amoureux, mais il faisait semblant de ne pas comprendre. Et puis, les planètes se sont alignées : ses parents devaient partir deux semaines en vacances, et nous avons pu vivre ensemble tout ce temps. J’ai tout fait pour être une parfaite maîtresse de maison. Je cuisinais, je faisais le ménage, je tenais tout propre et rangé. Chaque jour, j’épatais mon fiancé avec des plats délicieux et je faisais tout pour lui plaire. Mais s’il n’y avait pas eu un « mais », tout aurait été parfait. Je lui ai demandé de passer l’aspirateur, et il m’a répondu qu’il ne ferait pas un travail de femme. Selon lui, dans leur famille, l’homme doit assurer le confort matériel, pas aider sa femme à la maison. Je n’ai rien dit, pensant qu’en vivant ensemble, cela changerait avec le temps. Avant le retour de ses parents, j’ai récuré l’appartement de fond en comble. Je voulais faire bonne impression. J’ai préparé un gâteau, fait un repas, puis je suis rentrée chez moi. Le lendemain, Sébastien m’a dit que sa mère n’était pas contente de moi. D’après elle, je ne serais pas une bonne maîtresse de maison. J’ai été sidérée. La première fois que j’étais venue chez eux, l’appartement était bien plus sale ! Pourquoi me calomnier ? Elle n’a même pas apprécié mes petits plats, disant qu’ils étaient sans goût. Je l’ai très mal pris ! Je pense qu’elle ne veut simplement pas que son fils quitte la maison et c’est pour ça qu’elle ne m’aime pas. Elle tente peut-être de lui trouver une meilleure candidate… Pourquoi je pense cela ? Car depuis le retour de ses parents, Sébastien est devenu froid, on se voit et parle de moins en moins. Je doute même qu’il y ait un mariage. Qu’en pensez-vous ?

Quand jai su que les parents de mon fiancé allaient rentrer, jai commencé à faire le ménage.

Depuis deux ans, je partage ma vie avec mon amoureux. Il ma demandé en mariage, et sans hésiter, jai accepté. Pourtant, quelque chose me dérangeait : il ne semblait pas pressé de quitter le nid familial pour quon vive ensemble.

Il logeait dans lappartement spacieux de ses parents, trois pièces baignées de souvenirs, tandis que moi, joccupais une chambre à la cité universitaire. Je suis convaincue quavant de se marier, il faut partager le quotidien, sapprivoiser, sadapter. Je lui en ai parlé maintes fois, mais il feignait toujours lincompréhension, comme si mes paroles sévaporaient dans lair du matin.

Et puis, le hasard a tissé son étrange toile : ses parents devaient sabsenter pendant deux semaines et, pour la première fois, nous pouvions habiter ensemble, seuls dans lappartement silencieux où les horloges semblaient ralentir leur battement.

Je me suis appliquée à devenir la parfaite maîtresse de maison. Je cuisinais de bons petits plats, nettoyais chaque pièce, veillais au moindre détail, comme si les rayons de lune surveillaient ma minutie. Chaque jour, jessayais démerveiller mon fiancé avec des spécialités françaises, tourtes et éclairs au citron, espérant quil se sente comblé.

Mais il y avait une ombre, un « mais » qui sattardait. Je lui ai demandé sil pouvait passer laspirateur. Il ma répondu avec froideur que ce nétait pas un travail pour un homme. Dans sa famille, disait-il, les hommes sèment la prospérité matérielle, mais ne prêtent main forte dans la maison. Jai gardé le silence, pensant que la routine du vivre-ensemble finirait par adoucir ses idées anciennes.

Avant le retour des parents, jai frotté le parquet jusquà ce quil brille comme un miroir deau. Je voulais que tout soit parfait, alors jai préparé un gâteau, un gratin dauphinois, puis je suis rentrée chez moi, le cœur en suspens.

Le lendemain, Sébastien ma annoncé que sa mère était loin dêtre satisfaite. Elle estimait que je nétais pas une bonne ménagère. Jai été prise de court, presque étourdie. La première fois que jétais venue ici, lappartement était bien plus poussiéreux ! Pourquoi me dénigrer ainsi ? Elle na même pas goûté à mes plats, les jugeant fades et naïfs. Jai été blessée, profondément, comme si mon rêve fondait sous le soleil.

Je crois simplement quelle ne veut pas laisser partir son fils, quelle cultive des espoirs différents pour lui Peut-être connaît-elle une jeune fille mieux assortie, plus docile, issue dun autre quartier de Paris ? Pourquoi ce soupçon me vient-il ? Car, depuis le retour de ses parents, Sébastien sest éloigné comme un nuage effiloché dans le vent. On se voit rarement, on se parle peu. Je nai plus la certitude que notre mariage aura lieu.

Quen penses-tu, toi ?

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Quand les parents allaient venir, j’ai commencé à faire le ménage Depuis deux ans, je suis en couple avec mon petit ami. Il m’a demandé en mariage et, bien sûr, j’ai accepté. Pourtant, j’ai été surprise de voir qu’il ne semblait pas pressé de vivre avec moi. Il habitait dans l’appartement trois pièces de ses parents à Lyon, et moi dans une résidence universitaire. À mon avis, il faut vivre ensemble avant le mariage, pour mieux se connaître et s’y habituer. J’en ai parlé à mon amoureux, mais il faisait semblant de ne pas comprendre. Et puis, les planètes se sont alignées : ses parents devaient partir deux semaines en vacances, et nous avons pu vivre ensemble tout ce temps. J’ai tout fait pour être une parfaite maîtresse de maison. Je cuisinais, je faisais le ménage, je tenais tout propre et rangé. Chaque jour, j’épatais mon fiancé avec des plats délicieux et je faisais tout pour lui plaire. Mais s’il n’y avait pas eu un « mais », tout aurait été parfait. Je lui ai demandé de passer l’aspirateur, et il m’a répondu qu’il ne ferait pas un travail de femme. Selon lui, dans leur famille, l’homme doit assurer le confort matériel, pas aider sa femme à la maison. Je n’ai rien dit, pensant qu’en vivant ensemble, cela changerait avec le temps. Avant le retour de ses parents, j’ai récuré l’appartement de fond en comble. Je voulais faire bonne impression. J’ai préparé un gâteau, fait un repas, puis je suis rentrée chez moi. Le lendemain, Sébastien m’a dit que sa mère n’était pas contente de moi. D’après elle, je ne serais pas une bonne maîtresse de maison. J’ai été sidérée. La première fois que j’étais venue chez eux, l’appartement était bien plus sale ! Pourquoi me calomnier ? Elle n’a même pas apprécié mes petits plats, disant qu’ils étaient sans goût. Je l’ai très mal pris ! Je pense qu’elle ne veut simplement pas que son fils quitte la maison et c’est pour ça qu’elle ne m’aime pas. Elle tente peut-être de lui trouver une meilleure candidate… Pourquoi je pense cela ? Car depuis le retour de ses parents, Sébastien est devenu froid, on se voit et parle de moins en moins. Je doute même qu’il y ait un mariage. Qu’en pensez-vous ?
Lettre à moi-même Elle repoussa l’assiette de sarrasin refroidi au bord de la table et se redressa. Dans le salon, la télévision murmurait à propos d’un concert, les paillettes et les animateurs défilaient à l’écran, mais le son était presque coupé. La pendule de la cuisine égrenait les secondes, l’aiguille approchait de minuit. Madame Anne Dupuis posa devant elle une feuille à petits carreaux, mit ses épaisses lunettes en plastique par-dessus. Le stylo offert par son fils au dernier Nouvel An reposait à côté. Elle fit claquer le capuchon et sentit l’habituelle pointe d’angoisse, comme si elle passait un examen. Bon, ma vieille, pensa-t-elle, écris. Tu t’es promis. L’idée de la lettre lui était venue une semaine plus tôt, après avoir vu à la télévision un psychologue conseiller d’écrire des messages à son futur soi. Sur le coup, cela lui avait semblé presque enfantin, mais la pensée était restée. À présent, dans ce silence, l’idée ne paraissait plus si risible. Elle se pencha, appuya la paume sur le papier pour qu’il ne tremble pas, et écrivit en haut : « 31 décembre 2024. Lettre à moi-même pour le prochain Nouvel An ». Sa main tremblait, mais les lettres étaient droites, appliquées. Elle avait gardé ce souci de précision acquis en cabinet comptable, trente ans durant. « Bonjour, Anne, 73 ans », écrivit-elle, puis elle s’arrêta. Le chiffre « 73 » la piqua un instant. Elle avait 72 ans, et elle sursautait parfois à cette idée. Dans sa tête, un autre âge plus petit s’accrochait encore. Elle écouta un instant son corps. Une faim légère, de l’inquiétude, son dos douloureux après le ménage, le cœur régulier, et un vieux doute, tout au fond : battra-t-il aussi bien dans un an ? Elle se remit à la lettre. « J’espère vraiment que tu es encore vivante et que tu lis ces mots. Que tu marches sans canne. Que tu n’as pas perdu l’usage d’un bras ou des jambes. Que tu n’es pas à l’hôpital ni à la charge de quelqu’un… » Elle relut, grimaça – c’était sombre. Mais elle ne corrigea pas. Au moins, c’était honnête. « Je souhaite que tu ne sois pas un fardeau pour tes enfants. Que tu fasses encore les courses toi-même, que tu paies tes factures, que tu gères tes médicaments seule. Que tu n’appelles pas tes enfants dix fois par jour pour des broutilles ». Elle posa le stylo et regarda le téléphone sur le rebord de la fenêtre. Sa fille avait appelé il y a une heure depuis l’Allemagne, vite, entre deux choses, vidéo à l’appui : sapin, petite-fille habillée de paillettes. Son fils avait envoyé un message : « Maman, bonne année en avance, on est chez des amis, j’appelle demain. » Elle avait répondu par un émoji et un cœur, comme on lui avait montré. « Que tu ne les embêtes pas avec ta solitude », ajouta-t-elle, puis soupira. Le mot « solitude » resta dans l’air, lourd comme une pierre. Elle regarda autour d’elle. Le tablier pendait à une chaise, des chaussettes de laine séchaient sur le radiateur. Deux assiettes sur la table : elle avait gardé l’habitude d’en poser une en face, bien qu’elle sache depuis longtemps que personne ne viendrait « juste passer ». Elle ramena son regard sur le papier. « Cette année, tu dois – elle souligna le mot – apprendre à vivre mieux. Marcher au moins une demi-heure par jour. Cesser de grignoter le soir. Arrêter de te plaindre de tension à tout va. Te trouver une occupation. Peut-être rejoindre la gymnastique séniors ou un club à la Mairie. Voir plus de monde, ne pas rester entre quatre murs. Être calme, gentille, ne pas ronchonner, ne pas harceler les enfants de conseils. Être une mamie légère, agréable à vivre. » Elle relut ce paragraphe : « mamie légère » sonnait comme une publicité. Mais c’est ce qu’elle se voulait : arrangeante, souriante, sans plaindre, ni embêter. Elle ajouta encore : « Et surtout, ne pas avoir peur de l’avenir. Ne pas attendre fatalement que quelque chose tourne mal. Voir le médecin à temps. Prendre les médicaments comme il faut. Mais ne pas lire internet en boucle sur les maladies. Ne pas appeler ta fille dès que tu as un tiraillement. Tu es adulte, tu t’en sors. » Sa main était fatiguée. Elle se laissa aller contre le dossier, les paupières closes. Dans le couloir, une autre pendule, cadeau de départ à la retraite, battait doucement. Dans la pièce, le concert se déroulait dans le silence, chanteurs mimant une chanson muette. Elle termina : « Que l’an prochain, tu aies au moins une amie, pour le thé et la discussion. Et que tu ne te sentes pas de trop. » Elle souligna deux fois « de trop », puis en effaça une. Signa : « Anne, 72 ans ». Elle plia la lettre en deux, puis encore. Chercha au fond d’un tiroir une enveloppe décorée d’un vieux motif de fêtes, y glissa la lettre. Elle nota sur l’enveloppe : « À ouvrir le 31.12.2025 », la regarda un moment, comme pour vérifier si elle y croyait elle-même. Puis elle alla placer l’enveloppe dans le buffet, entre les anciennes cartes et le paquet de photos. Ferma la porte, tourna la clef. Quand la télévision entama le compte à rebours de minuit, elle était à la fenêtre, une coupe de champagne à la main, regardant quelqu’un lancer un feu d’artifice dans la cour. Elle posa la main sur sa poitrine et murmura dans la nuit : — Allez, année. Pas trop fort, hein ? *** Un an plus tard, elle retrouva l’enveloppe alors qu’elle cherchait d’anciens reçus. On était mi-décembre, pas encore la fête, mais déjà les mandarines s’entassaient en pyramide dans les supermarchés, et dans la cour, on montait l’ossature d’un futur sapin. Anne Dupuis était assise par terre dans le salon, une boîte de papiers ouverts près d’elle. Elle triait des dossiers – « Factures », « Médecins », « Documents » – pour faire place nette avant la visite de l’assistante sociale, celle qui l’aiderait à demander les remboursements médicaments. L’enveloppe glissa d’un classeur de cartes postales et tomba sur ses genoux. Elle reconnut tout de suite son écriture. Son cœur manqua un battement. « À ouvrir le 31.12.2025 ». — Eh ben, murmura-t-elle. Deux semaines restaient avant la date prévue. Elle faillit la remettre là où elle l’avait trouvée, mais la curiosité était plus forte. — À deux semaines près, murmura-t-elle, quelle importance… Elle se releva difficilement, s’appuyant au canapé, et se mit à la table. Ses ongles étaient soigneusement coupés, mais un trait d’iode marquait un pouce, blessure en ouvrant un bocal de cornichons. Elle ouvrit l’enveloppe et déplia la lettre. Le papier un peu jauni sur les plis. Elle lut le début : « Bonjour, Anne, 73 ans ». — Soixante-treize, répéta-t-elle lentement. En un an, le nombre s’était fait plus familier. Elle le disait au médecin sans hésiter à présent. Mais elle se surprenait parfois en croisant son visage dans la glace, avec ses plis doux autour de la bouche et la dentelle de rides aux coins des yeux. Elle se mit à lire. « J’espère vraiment que tu es vivante et que tu lis ceci. Que tu marches toute seule, sans canne… » Son regard glissa vers le couloir où, appuyée au mur, l’attendait sa canne noire, poignée caoutchouc, achetée au printemps après une chute devant la Maison Médicale. C’était glissant, elle se pressait chez le cardiologue, avait les analyses à la main, puis avait manqué une marche. Gros hématome. Aux urgences, le médecin avait prescrit : — Il vous faudrait une canne, Madame Dupuis. Et ralentir dans les escaliers. Elle avait pleuré, là, dans le couloir. La canne lui semblait une honte, comme le signal d’être « fichue ». Mais la douleur ne partant pas et la jambe flanchant, elle finit par l’acheter en pharmacie, avec des semelles orthopédiques. En lisant « sans canne », elle sentit une pointe de honte – objectif non tenu. « …que tu n’as pas perdu ta main ni tes jambes, que tu n’es pas hospitalisée ni à la charge de quelqu’un… » Elle repensa au mois d’avril : tension envolée, nausées, tête qui tourne. Madame Leroy, la voisine du dessous, qu’elle connaissait à peine, appela les secours. Cinq jours à l’hôpital, chambre de quatre, les histoires d’opérations, enfants, petits-enfants. Sa fille ne put venir, seulement appeler chaque jour. Son fils passa une fois avec des fruits, bredouilla des excuses de boulot. Pour la première fois depuis des années, elle s’autorisa à ne rien faire. Écouter les gouttes de la perfusion, regarder le plafond. Et le monde ne s’écroulait pas sans son contrôle. « Que tu partes encore en courses, paies tes factures, gères tes médicaments… » Elle sourit, repensant à l’été où son fils installa l’appli de paiement sur son téléphone. D’abord rétive, puis conquise. Elle montrait même à un voisin comment l’utiliser. Ses médicaments étaient alignés sur l’étagère de la cuisine, avec un carnet pour cocher les prises. Parfois, elle se trompait, mais généralement, tout roulait. « Que tu n’appelles pas tes enfants dix fois par jour… » Au printemps, elle avait collé sur le frigo : « N’appeler les enfants qu’une fois par jour ». Tenu une semaine. Puis elle réalisa qu’elle n’appelait finalement pas tant que ça. Sa fille, souvent occupée, envoyait des photos de la petite. Son fils répondait moins, mais restait longtemps au téléphone. Elle lut la suite. « Que tu ne les embêtes pas avec ta solitude ». La phrase fit remonter une vieille culpabilité. Elle revit le soir de mars où, appelant sa fille, elle céda en pleurs, avoua que l’isolement lui pesait trop. Un silence à l’autre bout, puis la voix lasse : — Maman, c’est difficile pour moi aussi. Mais tu ne me vois pas pleurnicher à chaque fatigue. Après ça, trois jours de silence radio. Anne Dupuis tourna en rond, à éviter le téléphone. « Ne pas embêter ». Puis sa fille écrivit : « Pardon, j’ai été sèche. On peut se dire simplement quand ça ne va pas, sans que tu me rebalances toute la faute, d’accord ? » Elles parlèrent. Ce n’était pas parfait. Mais c’était honnête. Depuis, Anne reformulait : pas « tu m’as abandonnée », mais « ça va pas aujourd’hui, si tu veux on se parle ». Plus bas : « Cette année, tu dois apprendre à bien vivre. Marcher au moins une demi-heure par jour. Ne plus manger tard… » En mai, après l’hôpital, le médecin avait bien prescrit la marche. Elle s’appliquait, comptant les tours de la cour avec sa canne. Elle fit la connaissance de Nicole, qui promenait son chien. Bientôt, elles marchaient ensemble, commentaient les prix, les infos, leurs enfants, riaient parfois aux larmes. Nicole finit par amener un thermos de thé les jours de beau. Pour la nourriture le soir, elle fit des efforts. Mais il y avait encore des soirs où elle sortait un bout de fromage, une tranche de jambon tardif : seul apaisement parfois. « Arrêter de te plaindre de tension à tout va… » Elle songea à ces salles d’attentes où, inévitablement, on parlait santé, traitements, prescriptions. Elle aussi se plaignait, mais moins, préférant parfois écouter. « Trouver une activité : gymnastique séniors, club de quartier… Voir plus de monde, pas rester enfermée… » En août, elle avait repéré l’affiche à la Mairie : « marche nordique, yoga fauteuil, conférences santé ». Elle se décida à noter le numéro. Au premier cours, genoux tremblants (d’arthrose et d’émotion), elle retrouva d’autres femmes, quelques hommes, une jeune prof gentille. Anne fut étonnée de s’apercevoir que son corps pouvait être autre chose qu’une suite de douleurs. Après, elles buvaient le thé en petits groupes. Là, elle fit la connaissance de Monique du quartier et de Madame Martin, retraitée institutrice. « Être calme, gentille, ne pas ronchonner, ne pas conseiller à tout bout de champ. Être une mamie légère. » La gorge serrée, elle revit le weekend où son fils vint avec famille. Le petit-fils sur son téléphone, elle craqua : — Tu pourrais lire un livre. Tu vas finir par te ruiner les yeux. Le fils : — Maman, arrête. Laisse-le souffler, il a bien travaillé toute l’année. Elle partit bouder en cuisine. Écoutait les rires de la pièce voisine, se sentait inutile. Plus tard, son fils lui téléphona : – Maman, parfois on a l’impression que quoi qu’on fasse c’est mal. On n’est pas tes ennemis. Long silence, puis : — J’ai peur pour vous, voilà tout… et pour moi aussi. C’est après cet aveu que leurs échanges devinrent un peu plus tendres. Dès qu’une envie de donner un conseil la démangeait, Anne s’efforçait de se retenir. « Et surtout, ne pas avoir peur de l’avenir… » En novembre, elle supporta une semaine une douleur au flanc. Tentée d’appeler sa fille, elle finit par consulter seule. Diagnostic : muscle froissé au yoga. Le médecin rit : — Vous avez raison de bouger. En sortant, elle sentit un poids s’enlever de ses épaules. Elle s’était débrouillée seule… puis raconta l’histoire à sa fille, en plaisantant. « Ne pas Google-iser sans fin toutes les maladies… » L’été, elle se limita à une demi-heure d’Internet. Parfois, elle rechutait. Mais continuait sans panique. « Que tu aies au moins une amie pour le thé… » Elle leva les yeux : sur la table, une tasse traînait. La veille, Nicole était venue. Elles avaient partagé une tarte au poireau, parlé des escaliers trop raides aujourd’hui. Quand Nicole repartit, il restait une chaleur douce, pas un vide. « Et ne te sens pas sans cesse de trop. » Anne Dupuis relut la phrase plusieurs fois. De trop. Le mot, une condamnation l’an passé. Elle essaya de se souvenir : combien de fois cette année s’était-elle sentie « de trop » ? Oui, il y avait bien des soirs à regarder les fenêtres allumées chez les voisins. Des jours où le téléphone restait muet et où elle songeait qu’un problème passerait inaperçu. Mais il y avait aussi d’autres instants : les messages audio de la petite-fille, les appels de Monique pour faire les courses ensemble, Madame Leroy qui venait lui demander un coup de main avec son ordinateur. Elle posa la lettre, le dos contre le dossier. Un drôle de mélange montait : gêne devant ce qui n’avait pas été fait et gratitude pour ce qui s’était produit malgré tout. Elle regarda sa main : veines fines au poignet, peau plus douce mais piquetée. Une main pour la canne, la vaisselle, la caresse sur la tête de la petite-fille. Je voulais être commode, pensa-t-elle. Et voilà… c’est comme c’est. Elle reprit la lettre et relut le passage sur « ne pas être un fardeau ». Elle se rappela l’été : sa fille venait pour une semaine. Elles firent des courses, s’assirent sur un banc. Un jour, Anne surestima ses forces, rentra épuisée. Sa fille insista pour prendre un taxi, régla la course, l’aida à monter. — Je suis un poids, souffla Anne . Sa fille, sur le palier : — Maman, tu n’es pas une valise. Tu es une personne. Parfois, on a besoin d’aide. C’est normal. Cette phrase s’imprima plus fort que les autres. Quelque chose changeait, enfin. Tenant la lettre, elle réalisa combien elle se donnait d’ordres : « il faut », « n’aie pas », « cesse », « sois ». Comme un contremaître avec elle-même. Elle se leva, prit sur l’étagère un cahier cartonné – cadeau de Monique pour son anniversaire : — Note tes recettes ou tes pensées, tout dans la tête, c’est pas bon. Anne revint à la cuisine, ouvrit la première page du carnet. Regarda la vieille lettre à côté. Saisit son stylo. Longtemps, elle hésita. En elle, deux tendances : écrire une liste d’objectifs, ou bien… autrement. Elle finit par écrire : « 31 décembre 2025. Lettre à moi-même pour l’an prochain ». Réfléchit, puis barra la date. Remplaça par : « Décembre 2025. Petit mot à moi ». « Anne, bonjour. Tu as 73 ans. Tu es assise dans ta cuisine avec ta lettre de l’an dernier. Tu as lu, tu n’as pas tout réussi. Tu continues à grignoter le soir. À ronchonner. Tu as pris une canne. Tu as pleuré au téléphone. Tu t’es disputée avec ton fils. Tu n’es pas la mamie légère de la pub. Mais cette année, tu as pris ton rendez-vous médecin seule. Tu as séjourné à l’hôpital et n’es pas morte de peur. Tu as rencontré Nicole et Monique. Tu vas à tes activités, même si tu flemmardes parfois. Tu ris. Une fois, tu t’es levée dans le bus car un jeune avait l’air mal. Parfois, tu te sens de trop, mais parfois, tu sais être utile. C’est déjà beaucoup. Je ne vais plus te dire ce que tu dois. Je souhaite seulement qu’en 2026, tu sois douce avec toi. Si tu veux marcher, marches. Si tu es fatiguée, restes assise. Si tu as peur, tu peux appeler quelqu’un. Ce n’est pas une faute. Je voudrais que tu gardes des gens pour le thé. Que ta canne ne te fasse plus honte. Que tu n’aies pas l’impression d’être un problème. Tu n’es pas une liste de tâches. Tu es… toi. » Elle s’arrêta, relut, sentit monter les larmes, non de pitié, mais d’un soulagement silencieux. Du dehors, un bruit sourd : les ouvriers posaient les planches du sapin. À la télé, on parlait de neige pour les fêtes. Anne Dupuis ferma le carnet et posa dessus la lettre de l’an passé. Elle resta là un instant, leur posant la paume, comme si elle reliait deux versions d’elle-même. Puis elle se leva, regarda par la fenêtre : Nicole était sur le banc, emmitouflée, le chien tournant autour. Anne enfila son manteau, prit la canne. Sur le seuil, elle revint vers la table, rouvrit le carnet, ajouta : « Aujourd’hui, je vais marcher avec Nicole. Juste parce que j’en ai envie. Et ce soir, j’appellerai ma fille non pas pour me plaindre, mais pour prendre de ses nouvelles. » Elle rangea le carnet, non pas dans le buffet, mais dans le tiroir à stylos. Sans mention de date d’ouverture. Elle lirait quand elle voudrait. Elle ferma la porte à clé, descendit l’escalier, précautionneuse à chaque marche. Sa jambe lançait encore parfois, mais c’était supportable. Dans la rue, l’air était frais, piquait les joues. Nicole lui fit grand signe. — Anne, on fait un tour ? appela-t-elle. — Allons-y, répondit Anne en sentant quelque chose s’ouvrir en elle. Elles firent le tour de la cour, lentement, à leur rythme. Le chien traçait sa piste sur le trottoir. Anne écoutait Nicole parler de sa petite-fille, en pensant que dans deux semaines, ce serait à nouveau le Nouvel An. Sans grands serments, sans plans draconiens. Juste une année de plus, à essayer de la vivre au mieux. Respectueuse de ses forces et de ses faiblesses. Et c’était largement suffisant. *** Lettre à moi-même – ou comment, à 73 ans, Anne apprend à s’écouter, à vivre pour elle, et à trouver l’équilibre entre solitude, fragilité et vitalité dans son quotidien à la française