Le mari a écarté ses amis, la femme est maintenant dans le viseur

Il y a des années, on se souvient encore des petites querelles qui sétaient glissées dans notre quotidien, comme des brindilles dans le feu dun foyer familier. Claire, ma femme, la regardait parfois avec cette lueur dexaspération qui disait tout sans un mot.

À cause de toi, je ne pourrai même pas aller à lanniversaire! Et je voulais vraiment y être! sexclama-t-elle, lécho de sa voix rappelant les cris des marchés de la place du Vieux-Marché à Lyon.

Victor, mon ami et voisin, intervenait avec son habituel sérieux, presque mélancolique.

Quel est le problème? demanda-t-il. Claire et Léon, ce sont nos amis communs, les amis de la famille. En dautres termes, ils sont les tiens tout comme les miens.

Claire, rouge de colère, répliqua :

Exactement! Mais comment cela se passe? On ma invitée, et je me retrouve seule! Que vaisje bien dire à tout le monde?

Victor proposa :

Tu peux dire la vérité: je ne veux pas venir. Pas à eux, pas du tout. Ou bien tu peux mentir gentiment en disant que je me suis à nouveau refroidi le dos et que je traîne dans la maison comme un vieux sapin. Cest en partie vrai, mon dos me fait mal. Cest une excuse à 100%.

Claire scruta Victor, cherchant le moindre signe quil plaisantait. Mais il resta impassible, les yeux un brin plus tristes que dordinaire.

Victor, il tarrive quelque chose? demandatelle.

Non, réponditil aussitôt. Questce qui te fait penser le contraire?

Nous avons toujours été proches, Léon, Claire et moi. Mais voilà, cest lanniversaire de Léon et tu ne veux pas y aller! Ça sera festif! Victor!

Claire, si tu veux, va! Tu pourras mentir, dire nimporte quoi, juste pour me laisser tranquille! continuatil, le regard fixé sur elleEt ensuite, tu me diras, je confirmerai tout.

Tu nes même pas allé à lanniversaire de Léa, recula Claire, pensive. Et Antoine et Camille? Cela fait combien de temps que nos deux familles ne se sont pas réunies? Deux ans? Non, trois!

Victor acquiesça, la tête inclinée :

Je le répète, personne ne ta empêchée. Tu aurais pu, si tu le voulais, aller à la maison dAntoine, à la campagne, au piquenique. Ce nest pas comme si tu ne lavais jamais fait.

Parce que venir seule, cest indécent! sexclama Claire. Que penseront les gens de notre couple? Si je viens seule, cest que nous nous disputons! Mais je comptais mamuser, alors ce nest plus une dispute, cest un point de rupture! Ou bien cela te convientil que lon colporte de tels ragots?

Tu crois que non, répondit Victor avec un sourire. Je men fiche complètement de ce que les gens peuvent bien dire de nous!

Ces paroles firent réfléchir Claire. En effet, il avait raison: peu importe le jugement des autres. Mais le problème était plus profond quune simple invitation.

Victor, je ne vais pas débattre de cela, mais dismoi ce qui ne va pas en toi. Tu as changé tellement que je ne te reconnais plus, même en tant quépoux! précisatelle, cherchant à rester calme. Et cela minquiète.

En quoi aije changé, demandetil.

Ton comportement, réponditelle. Tu fuis les gens, tu préfères rester seul dans le silence.

Ce nest pas normal! Peutêtre estu malade? sinterrogea Victor.

Ou peutêtre guéri? répliquatil à son tour.

Claire se rappelait alors les jours où elle croyait que leur mariage était un conte de fées. «Quand on est à deux, les soucis se résolvent comme du pain frais sorti du four», pensaitelle. Ils partageaient tout: les dépenses, les corvées, les cercles damis, les projets. Leur foyer était un véritable «Maison» au sens noble du terme, un organisme vivant où chaque battement comptait.

Ils vivaient à Paris, mais leurs racines sétendaient à Lyon, à Marseille, où leurs parents respectifs étaient toujours prêts à aider. La mère de Victor, madame Isabelle, était dune gentillesse infinie, tout comme le père de Claire, Monsieur Bernard, qui appelait Victor «mon fils» dès le premier jour. Grâce à la solidarité des deux familles, ils eurent une belle maison à Montmartre, un appartement spacieux qui leur appartenait à tous les deux.

Pour fêter la naissance de leur petitenfant, la famille acheta une toute nouvelle petite voiture allemande, une compacte qui brillait sous le soleil de la Seine. Les amis abondaient, les réunions se succédaient, les barbecues estivaux sur le toit du quartier, les promenades au parc du Luxembourg. Personne navait besoin dappeler un plombier ou un électricien; parmi leurs proches se cachaient déjà des bricoleurs et des médecins, comme le dit le vieux proverbe français: «Une main lave lautre, les deux se lavent le visage».

Les fêtes, les anniversaires, les sorties culturelles tout cela se faisait toujours en communauté, parfois en petit comité, parfois en grande assemblée, mais jamais dans un isolement total. Le temps passait, les cheveux blanchissaient, les conversations devenaient plus sérieuses, parlant de douleurs, de remèdes, de la santé du cœur ou du dos. Lâme pouvait rester jeune, mais le corps, hélas, ne suivait pas toujours.

Un jour, Victor, fatigué de la routine, déclara :

Claire, si tu veux, pars, je préfère rester à la maison. Le travail ma épuisé, jai envie de calme, et je pourrai aider Kostya, notre petitneveu, avec ses devoirs de maths.

Vraiment? sétonna Claire. Ce serait amusant, lambiance serait bonne! Tu serais avec tes amis, et je mamuserais aussi!

Je suis à la maison, avec Kostya, je regarderai un film, je respirerai. Tu amusetoi bien! répliqua Victor, le sourire doux.

Sous le poids de ces invitations, Victor se posait sans cesse la même question: «Pourquoi?» Pourquoi se rendre à chaque soirée, à chaque séminaire, à chaque soirée de jeux? Il se rappelait le trajet en taxi vers la ville, les verres qui séchangeaient, les conversations fuyantes où il ny avait plus rien à dire, le retour tardif à la maison, la fatigue qui saccrochait à la tête, la pilule du soir

Claire, souvent seule lors de ces événements, commençait à se sentir étrangère, comme une invitée non désirée. Elle chercha conseil auprès de sa mère, Inès, qui nhésita pas à la mettre en garde :

Tu dois parler à ton mari, pas à moi. Mais son retrait des autres nest pas bon signe. Sil sisole, il ne sarrêtera pas tant quil ne sera pas complètement plongé dans la solitude.

Quentendstu par là? demanda Claire.

Il risque de ne plus avoir besoin de toi, de te considérer comme un superflu! Il faut que tu comprennes la raison, sinon il finira par séloigner, se perdre, voire divorcer, voire partir loin pour ne plus croiser ton regard.

Claire, désemparée, répliqua :

Il semble en pleine forme.

Peutêtre atil de nouveaux intérêts, de nouvelles passions qui léloignent de ses vieux amis et de sa famille! La vieillesse de ses parents, leurs nouvelles aspirations, tout cela peut le pousser à tout abandonner.

Victor, pourtant, refusa daller à lanniversaire de Guillaume, son ami denfance, ce qui déclencha la conversation tant attendue.

Claire, surprise, lécouta :

Ne me juge pas comme fou, mais je me suis demandé ce qui était vraiment essentiel dans la vie. Jai trouvé la réponse: le temps. Cette ressource limitée, sans laquelle rien nexiste.

Nestce pas trop tôt pour y réfléchir? demanda Claire.

Tu penses que cest tôt, je te répondrai que cest trop tard! sécria Victor. Il y a deux ans, nous avons enterré mon père. Il nest plus. Jaurais préféré passer ce temps avec lui, parler, rester silencieux ensemble. Maintenant, cest perdu.

Cest la vie, répliqua Claire avec un sourire en coin. On ne vit pas éternellement, et personne ne sait combien de temps il reste.

Victor acquiesça :

Nos parents ne sont pas éternels, et nous non plus. Notre fils, Kostya, grandira, fondera sa propre famille, et il naura plus de temps pour nous. Il vaut mieux passer ce temps avec la famille, avec les parents, avec les enfants, plutôt que de courir après des rendezvous futiles.

Claire resta muette.

Au lieu daller à lanniversaire de Guillaume, jaurais préféré regarder un film avec toi, préparer le dîner, discuter de choses simples, jouer au loto avec Kostya! sexclama Victor.

Claire ne se rendit pas à la fête ; elle envoya simplement un appel téléphonique. Elle passa la soirée avec Victor, puis le lendemain elles allèrent dabord chez la mère de Victor, puis après le déjeuner chez les parents de Claire. Ce fut plus précieux que nimporte quelle rencontre avec des connaissances.

Quel dommage de perdre du temps à des broutilles quand les moments importants sont si rares! conclut Victor.

Aujourdhui, en repensant à ces dialogues, à ces disputes anodines et à ces décisions prises sous le poids du quotidien, nous réalisons que le véritable trésor nest pas la multitude damis ou les fêtes somptueuses, mais le temps partagé autour dune table, le rire dun enfant, la chaleur dun foyer. Cest cela, le legs que nous laissons, le vrai bonheur qui ne se mesure pas en euros ou en kilomètres parcourus, mais en instants vécus ensemble.

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