Je me souviens, il y a fort longtemps, de la première fois où ma bellemère, Angéline, avait méfié de mon gendre.
«Il ne ma jamais plu dès le premier regard!», avait déclaré Angéline. «Sur son visage, on lit quil nest venu quà la recherche dargent!». Elle le voyait non pas comme un travailleur, mais comme un intrus qui sétait glissé auprès de la riche mariée seulement pour la dépouiller.
«Maman, pourquoi tu ne las jamais dit plus tôt?», sétait exclamée ma femme Océane. «Nous sommes mariés depuis deux ans déjà!».
«Je pensais que tu ty débrouillerais toute seule», avait répliqué Angéline en écartant les bras. «Tu es aveuglée par ton petit Grégoire, tu ne vois pas lévidence!».
«Que pouvaisje bien voir?», avait demandé Océane.
«La naïveté pure!», sétait indignée Angéline. «Un garçon tout droit venu de Bordeaux, il a traversé tout le pays pour arriver ici!Pourquoi?Il y a du travail partout, et pourtant il a filé à la capitale, directement chez notre père, puis il a cherché à se rapprocher de la fille du patron, avant de lépouser!Il se montre tout doux, érudit, serviable, mais cest du miel qui colle aux lèvres; à trois kilomètres, on voit quil se marie pour largent, même sur le dos dun crocodile!».
«Moi, je ne suis pas un crocodile,», avait protesté Océane.
«Peu importe!», secoua Angéline. «Limportant, cest que tu as accès aux sous du père, et pour lui, tu es la plus précieuse de toutes!».
Pendant quOcéane senfonçait dans son désarroi, Angéline ajouta :
«Après votre mariage, il est allé voir notre père et a exigé que vous lui achetiez un appartement; et notre père, bon à rien, la fait!Cest grâce à moi quil a été inscrit à votre nom, sinon vous auriez déjà été expulsée du logement!Il prévoit déjà de divorcer, et de prendre la moitié de lappartement!».
«Nous navions même pas lintention de le faire,», murmura Océane.
«Il na pas encore rempli ses poches, mais dès quil aura tout tiré, il vous jettera à la porte!Je le vois bien sur son visage effronté!», insista Angéline.
«Il ne demande rien, il travaille, il gagne», répliqua Océane, désemparée.
«Je ne sais pas ce quil gagne, mais rappelletoi où il travaille!», fit Angéline, faisant une moue expressive.
«Pas chez notre père, il a démissionné juste après le mariage,», confirma Océane.
«Exactement!Il craignait les langues perfides!Il aurait été gêné dapprendre quil sest marié avec la fille du patron simplement pour le prestige!Mais notre père la placé dans lentreprise dun ami, à un bon poste, grâce à son influence!Sans lui, Grégoire ne serait jamais arrivé làdessus!Il ne montre que du blanc et du pelage doux!».
«Maman, je ne pensais pas», sanglota Océane.
«Je lai vu,» ricana Angéline. «Je ne serais pas surprise dapprendre quil a une maîtresse!».
«Pourquoi feraitil cela?», sétonna Océane.
«Par amour!» affirma Angéline avec certitude. «Il ne te veut que pour largent!».
Océane, rouge de colère, inspira à pleine poitrine et cria :
«Papa!!!».
Sa voix résonnait dans toute la grande demeure de la famille, où chaque pièce semblait un labyrinthe de lourds tapis et de boiseries. Le père, Jean Dupont, se trouvait non loin et accourut, le visage pâle, le souffle court, comme sil navait plus entendu de tels cris depuis deux ans, depuis que la fille sétait mariée.
«Ma fille, questce qui se passe?».
«Papa!Tu dois le détruire! Tu dois le piétiner! Laissele un souvenir humide!».
«De qui?», balbutia le père.
«De Grégoire!», hurla Océane.
«Quatil fait?», demandail, incrédule.
«Il me trompe! Il sest marié avec moi uniquement pour largent!», cria-t-elle.
«Vraiment?Cest une nouvelle!Et doù tienstu ces informations?».
«Maman me la dit! Elle le voit à travers!», rétorqua Océane.
«Ah, ma chère Angéline,» soupira Jean Dupont. «Et questce que tu vois?».
«Rien, jusquà ce que ma mère mouvre les yeux!».
Jean se tourna alors vers sa femme :
«Merci, Angéline Michel, davoir aiguillé notre fille!».
«Ne mappelle pas par mon prénom,», sécria Angéline, irritée. «Cela me vieillit!».
«Je ne sais comment tappeler pour que tu deviennes sensée,», marmonna le père, désespéré. «Angéline Angéline».
«Papa,», balbutia Océane,«questce que cela signifie?».
«Ma fille, ta mère a encore une fois tout inventé, puis la élevé au rang dabsolu! Elle ta encore manipulée. Tu ne connais vraiment pas ton mari, mais pas de la façon dont elle te la présentée!».
—
Grégoire, jeune homme venu de Bordeaux, était diplômé en économie et rêvait de conquérir Paris. Il savait que tout le monde pouvait arriver dans la capitale, mais seuls quelques-uns réussissent. Sa première tâche fut de ne pas se perdre dans le tumulte parisien.
Il loua une petite chambre et commença comme assistant dans une société. Six mois plus tard, il sétait adapté, contournant les nombreuses tentations. Son salaire dassistant ne permettait pas de grands excès, alors il gérait soigneusement les quelques euros quil avait apportés, craignant de les gaspiller sur des projets sérieux.
Grâce à son assiduité, il fut promu chef déquipe, bien que sa place dans lorganigramme restait basse. Cette progression le motivait davantage.
Lors dun séminaire de Nouvel An, lentreprise transporta tout le personnel dans un complexe hôtelier avec bar, restaurant, bowling, sauna, piscine et karaoké. Grégoire, peu porté sur les festivités, parcourut les activités et, un soir, aperçut une jeune femme charmante quil ne connaissait pas.
Il sapprocha, engagea la conversation, évoquant musique, littérature, cinéma. Une sympathie mutuelle naquit immédiatement. Il découvrit alors quOcéane nétait pas employée de la société, mais la fille du patron.
«Il ma chassé», pensa-t-il, «je vais men aller. Mais pourquoi me retenir?».
Océane, consciente de la position modeste de Grégoire, répondit avec philosophie : «Il me plaît! Si quelquun exigeait un titre, je demanderais à mon père de le nommer chef.».
Leur relation se développa pendant un an. Océane ne demandait pas de cadeaux coûteux, aucun signe damour extravagant ni voyages lointains. Elle savait que le salaire dun chef déquipe était modeste et que son père navait pas encore assez influencé son cœur.
Finalement, le mariage arriva. Peu avant la cérémonie, Jean Dupont convoqua Grégoire pour parler de lavenir dOcéane.
«Alors, jeune homme, quels sont vos projets?».
«Je propose que les frais du mariage soient partagés à parts égales,» déclara Grégoire avec gravité. «Et après la cérémonie, je démissionnerai.».
«Vous êtes plein de surprises!», sétonna le père. «Quant aux dépenses, peu importe doù vient largent, ce nest pas mon affaire. Mais pourquoi démissionner?».
«Largent viendra de ma mère,» répondit Grégoire. «Je veux quitter pour éviter les ragots.».
Il rappela que ses premières promotions étaient obtenues avant même que le père ne sache son couple, et que désormais, tout le monde attribuerait ses succès à la protection du père, alors quil voulait tout accomplir seul.
«Vous avez la tête dans les nuages, mais cest noble!», acquiesça Jean. «Je vous couvrirai si vous partez; je contacterai un ami pour vous trouver un poste, non pas comme mon gendre, mais comme Grégoire de Bordeaux.».
Grégoire fut alors nommé chef de service, puis gravit rapidement les échelons grâce à son mérite, et non à la faveur.
Le jour du mariage, Jean rencontra la mère de Grégoire, Marie Dupont, venue de Bordeaux. Elle expliqua que son défunt mari avait tout gagné seul, sacrifiant sa santé pendant cinq années. Elle désira que son fils suive le même chemin.
Marie déclara que Grégoire voulait mériter le nom de son père. Elle ajouta que dans le Sud, trois restaurants lattendaient, ainsi quune petite chaîne de snackbars, et que les finances restaient à calculer.
Angéline, bien quelle nait pas entendu toute la conversation, captura quelques phrases, notamment :
«Vous achèterez lappartement?» et, plus tard, «Ou devraisje lacheter moimême?».
Elle conclut que Grégoire était un alphonse, intéressé uniquement par largent, et ne partagea rien à sa fille, trop occupée à surveiller son mari.
Jean, après avoir vérifié les faits, confirma que le désir dor de Grégoire nétait pas fondé, et que les rumeurs dautres femmes nétaient que le fruit de limagination dAngéline, qui voyait chaque homme comme un traître, même son propre époux, quelle tentait de piéger depuis vingtcinq ans.
Il termina ainsi :
«Ma fille, notre mère juge tout à travers son propre désir dargent. Elle veut nos économies, sinon pourquoi auraitelle une carte à plafond limité?Si on lui donnait laccès à tout, elle senfuirait dans les pays chauds! Elle pense que tout le monde est pareil: lamour nexiste pas, le gain seul compte. Ne lécoute pas. Grégoire est un homme bon, sensé; quand le moment viendra, je lui transmettrai tranquillement mon entreprise.».
Angéline, le regard empli de haine, quitta la pièce avec dignité.
«Tu nas même pas contesté,» fit remarquer Jean. «Tu es une bonne épouse, ne le blesse pas.».
«Bientôt, je deviendrai grandpère,» samusa Océane.
«Quelle bonne nouvelle!», embrassa le père sa fille en riant. «Et nécoute jamais ta mère.».



