Dans la banlieue de Lyon vivait une femme, Camille Dubois, mariée à Paul Martin, sympathique comptable à la mairie, et mère dune gamine de six ans, prénommée Aurélie un prénom quon ne trouve que sur les bancs décole français. Paul avait bien sûr une mère, la fameuse Odette Martin, qui, pour Paul, était une sainte, mais pour Camille, la bête noire, la teigne, la belle-mère made in France, modèle tyrannique et critique.
Odette ne ratait jamais une occasion de rappeler que Camille était négligée, nulle en cuisine, bordélique et, franchement, quelle ne comprenait toujours pas comment son fils avait pu épouser « ça ». Pour elle, Paul représentait le haut du panier, et Camille, le fond du tiroir à chaussettes. Odette nattendait pas que son fils soit là pour venir faire la police du logis. Quand Paul sabsentait, son venin coulait à flots : « Fais pas ceci, Range cela, pense un peu à la propreté ! » Autant dire, à force, une ambiance digne dune maison de retraite un jour de rationnement.
Rarement, Odette daignait jouer avec Aurélie. Mais à vrai dire, une petite-fille issue dune telle belle-fille ? Très peu pour elle. Camille encaissait tout, sans broncher, ne disait rien à Paul. Odette était maligne : jamais devant son fils, toujours derrière.
Ce petit théâtre durait depuis des lustres. Jusquau jour danniversaire de Paul, qui cette année-là prenait une sacrée importance. Les 45 ans, cest symbolique : ça fait la moitié, si on est optimiste. Toute la famille était réunie, une vingtaine dinvités, ambiance « apéro dinatoire » dans le salon, champagne sur la table et petits-fours du supermarché.
Camille, au bord du burn-out, virevoltait entre les chaises, tandis quOdette trônait, le sourire triomphal. Pendant ce remue-ménage, Camille manqua de surveiller Aurélie, qui, espiègle et plutôt libre, mettait son grain de sel dans les discussions dadultes, lançait des commentaires improbables, et semait la zizanie. Odette tentait vainement de la calmer, sans succès.
Paul, pris dune inspiration éducative, sadresse à Aurélie devant toute la tablée : « Tu sais, tout le monde ici ma offert un cadeau. Mais pas toi. Eh bien, rien nest perdu, ma grande ! Tu peux te rattraper Va me faire un dessin. Mets-y toute ta créativité. Que ce soit des feutres, des crayons ou même de la gouache, vas-y ! » Aurélie, ravie, file créer son chef-dœuvre.
Paul savait bien quAurélie avait un sacré coup de crayon : elle pouvait dessiner des batailles de chars dignes du Musée de lArmée. Lui-même, grand fan de miniatures, encouragea sa fille : « Si tu fais des chars, on fera la fête ! » Après deux heures de suspense, Aurélie revint avec son chef-dœuvre, fière comme un pou.
Paul, en père responsable, examine le dessin soudain, la stupeur : les chars adverses étaient couverts de gros mots dignes dun stade de foot après un match nul. Bouche bée, Paul demande : « Qui ta appris ces vilains mots ? Maman ne les dit pas, moi encore moins »
Le public zieuta la feuille, éclat de rire général. Odette, elle, blêmit : voilà que ses années de dignité denseignante à la retraite semblaient seffondrer ! Aurélie, en toute innocence, pointe sa grand-mère : « Cest Mamie ! »
Odette tente de sen sortir, bredouille que la gamine, dès quelle a su lire, déchiffrait tout, des affiches aux panneaux, et même les inscriptions peu recommandables sur les portails. Elle lui avait dit que cétait des vilains mots, mais depuis, Aurélie les collait systématiquement sur les chars ennemis. Belle logique.
Mais le public, lui, ne voulait rien pour y croire : les éclats de rire couvraient tout. Odette décontenancée, se fit plus discrète. Le lendemain, Odette recommença ses petites piques à Camille, mais celle-ci, forte de lanecdote, répliqua enfin : « Encore une réflexion, Mamie, et tu verras Aurélie seulement sur Snapchat cest fini les balades au Parc de la Tête-dOr ! » Odette, soudain soucieuse, fit vœu de silence, ne voulant surtout pas perdre les parties de pétanque ni les goûters au chocolat avec sa chère petite-fille. Car une Aurélie, cest rare, et on ne la remplace pas, même chez les Dubois !



