Journal intime, Paris
Trois ans après le décès de mon mari, je me suis battue sans relâche contre le silence de mon appartement parisien. Cette lutte, je lai menée corps et âme.
Jallumais la télévision au point que les verres dans la vitrine en tremblaient. Je passais des heures au téléphone avec des cousins éloignés du Sud, qui ne savaient plus comment se débarrasser de moi.
Et puis, je faisais des tartes !
Je pétrissais la pâte avec férocité, comme pour enfouir toute ma douleur, ma mélancolie, cette solitude brutale qui mavait frappée.
Tartes fumantes à la main, jallais frapper chez mes voisins, espérant un mot de remerciement, une parole capable de couvrir le vacarme intérieur et langoisse qui me rongeaient.
Ma chère Agnès, tu devrais te reposer, soupirait ma voisine, Simone Leblanc, en acceptant une énième tarte aux pommes. Regarde tes mains, elles sont gonflées…
*
Ma fille, Delphine, mappelait chaque jour.
Maman, ça te dirait de venir passer une semaine chez nous à Lyon ? Les petites sennuient de toi. Tu verras, elles seront ravies !
Alors je partais.
Pourtant, là-bas, dans leur vaste appartement où lon se dispute le contrôle de la télé, où la machine à laver vrombit sans cesse et où les enfants crient, je me sentais encore plus seule.
Jétais une invitée, une pièce maladroite dans un mécanisme bien rodé.
On essayait de me nourrir, de me divertir, mais cette sollicitude débordante avait le goût dun vêtement trop brillant et malvenu : il me gênait, il sonnait faux.
Ainsi, chaque fois, je rentrais avant la date prévue, regagnant mon chez-moi parisien, où le silence mattendait, alourdi dorénavant par la culpabilité et le sentiment dinutilité.
*
Puis tout a basculé, un matin.
Jai ressenti la lassitude titanesque davoir trop voulu lutter. Lassée du bruit, des voix des autres, de cette obligation de parler, de répondre.
Ce matin-là, je nai pas allumé la télévision.
Je me suis installée dans le vieux fauteuil près de la fenêtre, jambes repliées, et je me suis abandonnée au silence, comme on plonge dans une eau profonde.
Et, soudain, jai entendu la pendule ancienne, héritée de ma grand-mère, tictaquer derrière le mur.
Le croassement dun corbeau sur le boulevard en contrebas.
Les vibrations du tramway longeant la rue.
Et puis, jai perçu ma propre respiration…
Pour la première fois depuis des années, la peur sétait dissipée. Non, à la place, jai enfin senti que jexistais vraiment. Vivante. Authentique. Jai ressenti mon dos fatigué par soixante ans dexistence, mes mains veinées, et ma vie qui continue, contre toute attente, ici et maintenant, dans la lumière et la paix de cette pièce.
*
Dès lors, mes matins ont suivi un rituel simple.
Jenfile la vieille robe de chambre à petites fleurs, si douce et familière, et je file dans la cuisine.
Tout est à sa place. La nappe usée, propre, recouvre la table. À côté, le sucrier et cette tasse fine à liseré bleu, la dernière survivante du service de mariage.
Sur les étagères, des bocaux de riz et dépices. Rien en trop. Plus de boîtes « pour le cas où », ni de chaises bancales coincées dans un coin.
Récemment, jai opéré une vraie révolution chez moi. Jai jeté tout ce que je nutilisais plus, cassé ou tristement inutile.
Et, cest étrange, mon appartement semble respirer à nouveau et moi avec.
Je mets la bouilloire sur le feu. En attendant leau, je prends un citron du réfrigérateur et je coupe une fine tranche.
Lodeur du thé citronné est devenue pour moi le parfum du matin et du calme.
La radio glisse doucement une vieille chanson de Piaf.
Elle est comme une amie silencieuse, qui nexige rien.
Ma tasse chaude entre les mains, je mapproche de la fenêtre. Dehors, Paris séveille. Un jeune garçon, les cheveux en bataille, court vers lécole. Simone traverse la rue, arborant sa mine sévère.
Je souris tout bas.
Il ny a pas si longtemps, je me faisais du souci, tourmentée par le regard des autres. Désormais, ça mest complètement égal.
Je porte ma vieille robe de chambre sans crainte que quelquun débarque à limproviste.
Les lames du parquet grincent sous mes pas, et cela me charme, me rappelant les étés chez mes grands-parents en Dordogne.
Je ne teins plus mes cheveux qui se sont argentés, jaime leur couleur de givre
Mon indépendance face au jugement des autres est devenue mon triomphe intime.
*
Lorsque le thé est bu, je sors sur mon balcon, transformé en petite serre. Là, sur les étagères, une collection de pots accueille toutes sortes de plantes vertes.
Je soulève doucement un pot.
Dis-moi, mon beau, tu as poussé un peu ? je murmure, effleurant la feuille tendre.
Je moccupe de ces plantes pour moi seule, ni pour Delphine qui arrive parfois de Lyon, les bras chargés de cadeaux et de questions :
Maman, tu as besoin de rien ?
Ni pour les voisins, lassés de mon ancienne sollicitude.
Cest pour moi, uniquement pour moi.
Je respire alors le monde à pleins poumons, je sens que je ne fais pas quexister, je vis véritablement ici.
Ces vies fragiles dépendent de mes soins !
Ce sentiment de nécessité, simple et pur, donne à mes jours une profonde raison et de la joie.
Et ce nest pas tout.
Ranger lappartement, arroser les plantes, feuilleter mes poèmes préférés de Prévert le soir venu voilà mes petites tâches quotidiennes, mon tempo secret, mon bonheur silencieux.
*
Le téléphone a sonné. Le nom sest affiché : « Delphine ».
Allô, maman, coucou ! Ça va ? résonna sa voix, toujours un peu pressée.
Bonjour, ma chérie. Ça va bien, répondis-je calmement. Je nai mal nulle part, le moral est excellent.
Tu sais, jy pensais Et si tu venais vivre chez nous ? On aménagerait une chambre, les filles seraient folles de joie. Tu es si seule là-bas…
Je regarde mes plantes, jécoute tictaquer lhorloge, je serre ma tasse préférée et jimagine chez Delphine, ce brouhaha quotidien, ce rythme imposé.
Et cest soudain très clair : je ne veux aller nulle part. Aucune somme deuros ne my ferait aller.
Merci de penser à moi, mon trésor, dis-je avec douceur mais fermeté. Mais je ne suis pas seule ici. Jai mon ordre, mon silence, mes occupations. Je suis utile ici. Pour moi-même, tu comprends ?
Le silence sest installé. Ma fille devait attendre des larmes, des supplications, nimporte quoi, sauf cette assurance tranquille.
Bon Si tu es sûre, maman.
Je suis sûre, Delphine. Absolument.
Jai raccroché.
Le silence est revenu. Mais, cette fois, il ne meffraie plus du tout.
Jai trouvé des appuis bien réels : mon intérieur paisible, cette harmonie avec moi-même, la liberté de lindifférence et la joie dans les gestes du quotidien.
Mon monde, loin dêtre vide, est emplie dune chaleur profonde et douce, qui donne simplement envie de vivreJe souris. Le soleil sinvite à travers la fenêtre, projetant des éclats jaunes sur la nappe, sur la céramique de ma tasse, sur les petites feuilles dun basilic timide.
Et alors, comme une évidence, je prends une grande inspiration. Je réalise que jai cessé dattendre. Ni la visite de quelquun, ni le retour du bonheur dantan, ni un miracle du calendrier.
Tout ce dont jai besoin est là, autour de moi, en moi. La paix, la chaleur, la vérité discrète de mes jours.
Dans ce silence enfin apprivoisé, je commence à fredonner une vieille rengaine, le cœur léger, le regard tourné vers la clarté du matin. Mon existence ne dépend plus de bruits étrangers : elle saccorde à sa propre musique, douce et persistante.
Peut-être que demain, je préparerai une tarte, mais juste pour moi.
Je ferme les yeux, enveloppée par le parfum du thé et la lumière de Paris, et je murmure dans le silence :
Je suis là.
Et cest suffisant.