Cesser de lutter
Trois ans après le décès de son mari, Anne Dubois menait un combat acharné contre le silence qui peuplait son appartement parisien. Elle luttait de toutes ses forces.
Elle allumait la télévision à un volume tel que les verres tremblaient dans le vaisselier.
Des heures durant, elle conversait au téléphone avec des cousins éloignés, qui ne savaient plus comment décliner ses appels.
Et puis, elle sétait mise à faire des tartes !
Anne pétrissait la pâte avec tant dénergie que toute sa douleur, sa mélancolie, et sa solitude soudaine semblaient sy dissoudre.
Les tartes fumantes, Anne les portait à ses voisins pour entendre au moins un mot de gratitude qui atténuerait lamertume et la tristesse qui lhabitaient.
Annie, repose-toi un peu, soupirait sa voisine, Marie Lefèvre, en accueillant une tarte aux pommes. Regarde tes mains, elles sont toutes gonflées.
***
Sa fille, Chantal, lappelait chaque jour.
Maman, tu ne voudrais pas venir passer une petite semaine chez nous ? Les petites te réclament, tu verrais comme elles seraient contentes !
Et Anne Dubois partait.
Mais, dans le tumulte de lappartement familial à Lyon, où le téléviseur était source de débats constants, où le lave-linge ronronnait sans relâche, et où les enfants criaient de pièce en pièce, Anne se sentait plus seule encore.
Elle nétait quune invitée, un élément dépassé dans ce monde bien organisé.
On tentait de la nourrir, de la distraire, et cette sollicitude exagérée ressemblait à une robe vive quon aurait enfilée hors saison : gênante et sans naturel.
Et chaque fois, elle repartait plus tôt que prévu vers son appartement, où le silence lattendait de pied ferme, désormais lesté dun sentiment dinutilité et de culpabilité.
***
Et puis un matin, tout a changé.
Anne Dubois sest soudain sentie fatiguée de se battre. Fatiguée du bruit, des conversations forcées, de toutes ces paroles attendues.
Ce jour-là, elle na pas allumé la télé.
Elle sest assise dans son fauteuil face à la fenêtre, les genoux contre elle, et sest laissée submerger par le silence.
À cet instant, elle a entendu le tic-tac du vieux réveil hérité de sa grand-mère.
Le croassement dune corneille dans la cour intérieure.
La rumeur du tramway remontant la rue.
Et, plus encore, le souffle régulier de sa propre respiration…
Pour la première fois depuis longtemps, Anne na pas eu peur. Au contraire, elle a senti sa présence, palpable, bien réelle. Elle a perçu son dos raidi par les soixante années vécues, ses mains fines veinées, et sa vie, qui continuait, malgré tout, là, dans cette pièce, dans ce silence.
***
Depuis ce jour, chaque matin débute par un petit rituel.
Tranquillement, elle enfile sa vieille robe de chambre fleurie, un peu passée mais tellement douce, et se rend à la cuisine.
Là, tout est à sa place. La toile cirée délavée recouvre la table. À côté, la jolie sucrière et la tasse bordée dun fin liséré doré, la rescapée du service de mariage.
Sur le mur, des étagères garnies de bocaux de semoule et dépices. Rien de superflu. Pas de cartons qui traînent au cas où, ni de chaise branlante reléguée dans un coin.
Récemment, Anne a provoqué une vraie révolution dans lappartement. Elle a jeté tout ce quelle nutilisait plus depuis un an, tout ce qui était cassé ou simplement ne lui plaisait plus.
Et tout sest mis à respirer lespace, la lumière, elle-même.
Anne met la bouilloire à chauffer. Pendant que leau frémit, elle coupe une fine tranche de citron dans le réfrigérateur.
Lodeur du thé au citron est devenue son parfum du matin, celui du calme.
La radio joue doucement un vieux air dÉdith Piaf.
Cest sa confidente, qui nattend ni questions ni réponses.
Sa tasse à la main, Anne se tient près de la fenêtre. Derrière la vitre, le quartier séveille. Là, un petit garçon ébouriffé court vers lécole. Voilà Marie Lefèvre qui traverse le trottoir, arborant comme toujours sa mine insatisfaite.
Anne esquisse un sourire discret.
Il ny a pas si longtemps, elle se tourmentait, sinquiétait du regard des autres. Et maintenant, ces préoccupations ont disparu. Peu lui importe.
Elle porte sa vieille robe de chambre comme bon lui semble, sans craindre que quelquun frappe à limproviste.
Le parquet grince, mais Anne y trouve un charme particulier, des effluves de son enfance en maison de campagne bretonne.
Elle ne teinte plus sa chevelure depuis quelle est blanche, car elle la trouve belle. Elle ressemble au givre
Se libérer de lavis dautrui, cest sa victoire intime.
***
Le thé terminé, Anne se dirige vers le balcon transformé en serre. Des dizaines de pots accueillent toutes sortes de plantes dintérieur.
Elle soulève avec précaution un pot délicat.
Alors, mon petit, murmure-t-elle en caressant une feuille tendre, tu grandis bien ?
Elle soccupe de ses plantes non pas pour sa fille, qui débarque une fois par mois, les bras chargés de cadeaux, lair inquiet :
Maman, tu ne veux vraiment rien ?
Ni pour les voisins, lassés de son ancienne sollicitude.
Mais pour elle, et elle seule.
Anne respire à pleins poumons et sent quelle nest pas une simple existence dans ce monde, mais bien vivante !
La fragilité de ses verts compagnons dépend de ses mains et de ses soins !
Ce sentiment dutilité, simple et modeste, donne à ses jours un goût de bonheur et de sens.
Et pas seulement.
Ranger lappartement, arroser les plantes, lire le soir quelques poèmes dAragon ces petites choses composent sa journée, son rythme intérieur, sa joie.
***
Un appel téléphonique retentit. Sur lécran, saffiche : « Chantal ».
Allô, maman, salut ! Tu vas bien ? demande la voix de sa fille, toujours pressée.
Bonjour ma chérie. Oui, je vais très bien, aucune douleur, le moral est bon, répondit Anne avec calme.
Dis, jy ai pensé Tu pourrais venir vivre chez nous, tu sais ? On te prépare une chambre, les filles seraient ravies. Tu es toute seule là-bas…
Anne regarde ses fleurs, le réveil qui tique, sa tasse préférée, et imagine lappartement familial, lagitation constante, lobligation de se plier à un autre rythme.
Elle sait très clairement quelle ne veut aller nulle part. Jamais.
Ma douce, merci pour ta sollicitude, fit-elle doucement mais avec fermeté. Mais ici, je ne suis pas seule. Jai mes repères, mon silence, mes petites routines. Je suis utile ici. Utile à moi-même, tu comprends ?
Un silence sinstalla. Sa fille attendait sans doute des larmes, de la résignation, nimporte quoi mais elle fut agréablement surprise par cette dignité tranquille.
Eh bien… Si tu es sûre de toi, maman.
Je le suis, Chantal. Absolument.
Anne raccrocha.
La quiétude reprit possession de la pièce. Mais, cette fois, aucune crainte ne subsistait.
Elle avait trouvé lappui sûr sur lequel repose désormais sa vie : un intérieur douillet, une harmonie retrouvée, lindifférence au jugement de lautre et la sereine joie des choses simples.
Son monde nétait pas vide, mais rayonnant de chaleur, donnant simplement envie de vivreUn rayon oblique traverse la fenêtre, dessinant sur le parquet de drôles de formes mouvantes.
Anne sattarde devant ce spectacle minuscule, fascinée par la lumière qui sinfiltre, par la promesse du jour qui débute. Ce matin-là, elle néprouve plus le besoin de fuir le silence, ni de le combler à tout prix. Il na rien dune absence, il est devenu la toile de fond de sa vie réinventée.
Avec la douceur du printemps qui sannonce, elle pousse la porte du balcon, inspirant lair frais, les bras ouverts comme pour embrasser tout lunivers. Dans ce geste sans témoin, sans artifice, Anne sent battre son cœur et renaître cette part delle restée trop longtemps enfouie.
Un moineau se pose sur la rambarde, penche la tête vers elle. Anne lui adresse, sourire aux lèvres, une parole basse que seul loiseau entendra. Il saute, hésite, puis senvole. Elle le suit des yeux, et il lui semble que le monde entier lui fait un signe.
Pour la première fois, Anne ne lutte plus : elle vit.
Au creux dun silence désormais apprivoisé, elle trouve enfin sa place. Rien ne manque, rien nest de trop. Avec léclat paisible de laube, la vie lui apparaît juste là, dans le souffle qui emplit ses poumons, dans le parfum de citron, dans la promesse des pages à lire, dans la lumière sur le parquet.
Et cest suffisant. Cest tout. Cest magnifique.




