Il y a bien longtemps, je me souviens dune dispute qui éclata entre Sophie et sa mère, à la suite des nombreuses manigances de celleci.
Sophie? sécria Marine, cousine de la mère, lorsquelle intercepta la jeune femme devant lentrée du Carrefour du quartier. Elle fut immédiatement frappée à la jambe par le sac dune cliente pressée.
Faites attention, vous bloquez le passage! sexclama la femme qui courait à toute vitesse, avant même de remarquer qui elle avait heurtée, puis elle poussa un cri détonnement. Sophie? Marine? Mais quelles audacieuses!
Pourquoi suisje qualifiée daudacieuse? sétonna Marine. Sophie, cest évident: tu las vue, tu voulais la remettre à sa place. Mais pourquoi maccuser, Océane?
Parce que tu lignores. Léo a emprunté quarante euros à Léa et ne les a toujours pas rendus, même après six mois, alors quon lui avait promis de les récupérer «dici le jour de paie».
Attends, attends? Sophie répliqua, incrédule. Je nai jamais demandé dargent! Mon mari gagne bien, je ne touche même pas le SMIC, et mon fils vit déjà toutcourt depuis deux ans, il na plus besoin de notre aide.
Océane expliqua alors :
Cest Léa qui ma interpellée, mais ce ne sont pas quarante euros, cest quinze, et ce nétait pas il y a six mois, mais seulement deux semaines, lorsquelle sest cassée le poignet en tombant les escaliers. Tout cela à cause de Marine pointa du doigt Sophie, qui laissa échapper un petit rire.
Laissezmoi deviner: «p», «b», «g», le même vieux refrain? un goût amer monta en bouche.
Cet amer sentiment ne venait pas seulement du fait que la mère se replongeait dans le passé, mais du fait que Sophie lavait crue il y a deux semaines.
Sophie avait reçu un appel du service de garde de lhôpital SaintLouis, où lon lavait transportée en ambulance. Entre sanglots, la mère avait expliqué quelle sétait maladroitement blessée à la cheville en descendant les escaliers, et quelle serait immobilisée dans un plâtre pendant au moins deux mois, avec des broches et toutes les «joies» dune fracture compliquée.
Elle ne pouvait plus manger, boire ou dormir sans laide de sa seule et chère fille. Les travailleurs sociaux, en plus de négliger leur devoir, facturaient leurs services à prix dor.
Sophie avait, ce jour-là, laissé passer le mensonge final qui pouvait nêtre quune perception subjective, tandis que le reste savérait vrai.
Sa mère sétait réellement cassée le poignet, avait été transportée en ambulance, et avait besoin de quelquun pour veiller sur elle. Qui dautre que la fille unique? Dailleurs, la mère navait jamais fait de mal à Sophie.
Toute sa vie, elle avait enjolivé ses misères, se présentant comme une victime abandonnée, oubliée et malheureuse. Mais nul nest parfait, nestce pas?
Malgré ses défauts, la mère nourrissait Sophie, la vêtait, laccompagnait aux réunions de parents délèves et achetait des médicaments avec des oranges pour la fille malade.
Ainsi, Sophie se sentit obligée de prendre un mois de congé sans solde, de retourner dans sa ville natale, Lyon, pour aider aux tâches ménagères et aux soins dhygiène. Elle prévoyait dengager une aideménagère qui ferait aussi office daidesoignante, ou, à défaut, de convaincre la mère de venir avec elle.
Comment pourraitelle rester sans travail après cet accident? La mère naurait plus de quoi subvenir à ses besoins.
Dès son arrivée dans lancienne maison familiale, Sophie revivait les raisons qui lavaient poussée à quitter ce foyer il y a dix ans. Après le collège, elle sétait inscrite dans le premier lycée de ClermontFerrand, puis sétait enfuie en colocation à une petite ville voisine, où elle avait trouvé plus dintimité que sous le même toit que sa mère.
Sœur, cest vraiment ainsi? des jeunes filles décents portentelles de tels habits? cria la mère, presque trente ans, en brandissant un chemisier serré dans sa main robuste. Tu sais où travaillent ceux qui portent ces jolis chapeaux?
Ceuxlà ont une vie privée, Madame. Vous ne le connaissez pas, mais si vous ouvrez le tiroir du bureau, vous y trouverez bien des choses intéressantes, répondit Sophie en souriant, glissant la main dans la poche de son manteau.
Sophie nétait plus une adolescente, elle était indépendante physiquement et psychologiquement, et pouvait défendre ses limites. Elle rappelait à sa mère quelle était là pour aider aux tâches ménagères, pas pour écouter ses plaintes.
Mais la mère ne se tut pas. Chaque fois que Sophie cherchait un moment de calme, la porte souvrait en trombe, criant quil fallait absolument du liquide vaisselle, un désodorisant ou un autre objet du sanitaire. Attendre deux ou trois minutes que Sophie sorte était impensable.
Le pire, cétait les chants matinaux. Dès que Sophie sassoupissait, la mère lançait un disque de musique classique à la télévision et chantait à tuetête.
Sophie, curieuse, demanda un jour pourquoi ces concerts impromptus. Aucun besoin réel ne justifiait ces perturbations: la maison était propre, le repas prêt, la mère navait quà réchauffer le plat.
Je chante, cest mon droit. Vous navez aucune autorité ici, répliqua la mère en clignant des yeux.
À bout de forces, Sophie acheta des bouchons doreille, mais elle nen eut jamais besoin, car un matin, le voisin du dessus, excédé, vint parler à la mère et lui expliqua, dun ton presque théâtral, où et comment elle devrait crier si elle osait réveiller la famille avant le petitdéjeuner. Après cet épisode, la mère cessa de chanter, bien que les autres problèmes persistaient.
Sophie trouva la force de rester au-dessus des manigances maternelles, se rappelant que ce nétait quune vieille femme fragile, malade, qui dépendait delle. Elle chercha une aideménagère, supporta la mère quelques semaines de plus, puis, lorsque le rétablissement arriva, elle oublia tout ce drame pendant de longues années.
Les pensées sur la vieillesse imminente de la mère, et la charge que cela représenterait à nouveau pour Sophie, la poussaient à se protéger à tout prix.
Un jour, les amies dOcéane et de Marine, Valérie et Claire, racontèrent dans un petit café que Sophie ne faisait rien pour la mère, quelle était au chômage, quelle vivait aux frais de la vieille retraitée. Elles détaillaient chaque dépense, chaque facture, et même montrèrent les reçus de Sophie pour prouver son «générosité».
Elles évoquèrent aussi lhistoire de Marine, qui aurait emprunté quarante euros à Léa, pauvre et malade, alors même que Léa ne gagnait guère plus que le RSA.
Maman, il faut que lon parle,dit Sophie, franchissant le seuil de lappartement avec Océane et Marine à ses côtés.
Après une heure, sous la pression, la mère avoua quelle ternissait régulièrement limage de sa fille auprès de leurs connaissances, afin de susciter la pitié et laide.
Sophie pardonna bien des choses, attribua certaines à des travers de caractère ou à un besoin inconscient dattirer lattention. Mais être diffamée ainsi franchissait le point de nonretour.
Le lendemain, elle quitta la maison, conseillant à sa mère de recourir aux services des travailleurs sociaux, aux livraisons à domicile et à toute aide financière disponible, sans limpliquer davantage.
«Mieux vaut être mauvaise que de sembler lêtre,» pensa-t-elle, sachant que la mère ne pourrait compter que sur une petite pension et, peutêtre, une cotisation ponctuelle de Sophie.
Ainsi, la mère eut enfin un prétexte pour se plaindre dune «fille ingrate», tandis que Sophie poursuivit son chemin, plus sereine, loin des drames de son passé.


