Élodie Martin sonna linterphone du cinquième étage du petit immeuble du 12ᵉ arrondissement et attendit que la porte souvre.
«Quel malheur!» sexclama la bellemère, Géraldine Dubois, qui se tenait à lentrée, à peine capable de tenir sur ses pieds.
«Madame Géraldine, questce qui se passe?», demanda Élodie, le cœur battant. Elle navait jamais vu sa bellemaman dun air aussi résolu et fragile à la fois.
«Alphonse, ce cancre, a mis dehors ma petitefille avec les enfants!», répondit Géraldine dune voix cassée, avant de boire à grands traits un verre deau.
«Il a trouvé une maîtresse! Il veut divorcer, et vivre désormais avec la gouvernante et une jolie !»
«Il navait même pas le droit de les expulser, ils sont tous inscrits sur le bail!»
«Lappartement était un don de ses parents, donc cest sa propriété!»
«Comment ça?», sétonna Élodie.
«Dans une pièce, Lydie héberge les filles, et dans lautre, Alphonse se pavane avec sa nouvelle compagne.»
«Quel vilain, il na même pas eu pitié des enfants!», répliqua Élodie, outrée.
«Je ne sais plus quoi faire,» sanglota la bellemère. «Jai appelé ma fille, elle viendra demain.»
«Ne vous inquiétez pas, Géraldine. Je loue lappartement que jai hérité de ma grandmère. Je dirai aux locataires que je ne peux plus en accepter dautres.»
«Mais vous avez un prêt hypothécaire,» rappela Géraldine. «Vous remboursez le crédit avec le loyer!»
«On sen sortira, quelques mois suffiront. Dici là, Lydie se débrouillera, trouvera un travail avec un logement de fonction, ou un poste bien payé et un petit studio abordable. Vous tiendrez le coup une semaine, le temps que mes locataires partent.»
«Que jai de la chance avec ma bru!» sexclama Géraldine en embrassant Élodie. «Merci, ma chère!»
Le lendemain, Lydie arriva chez ses parents, et une semaine plus tard les locataires quittèrent lappartement, laissant Élodie et ses enfants sy installer.
«Mon Dieu, quelle magnifique location!», sexclama Lydie en admirant le troispièces où elle était venue avec ses filles, son frère Pierre et son épouse. «Les travaux sont tout neufs.Quand ontils été faits?»
«Il y a six mois. On a pris lhypothèque, on a décidé de louer cet appartement à un prix plus élevé pour couvrir la mensualité. Du coup on a refait la déco et modernisé les appareils.»
«Ne vous inquiétez pas,» lança Lydie. «Je chercherai un emploi avec logement, même si cest comme femme de ménage ou concierge, tant quil y a un toit.»
«Lydie,», répondit Pierre, «nous ne pourrons pas te loger ici longtemps, on doit encore rembourser le crédit auto avec nos salaires. Mais cherche une bonne boîte, prends ton temps.»
«Deux ou trois mois au maximum,» assura Lydie. «Je trouverai rapidement un poste et on pourra déménager ailleurs.»
Élodie remit les clés à Lydie, et elles se dirent au revoir.
Trois mois passèrent.
Élodie préparait le dîner en attendant son mari, Yann, qui revenait du travail. Son téléphone sonna : un SMS de la banque rappelait le paiement hypothécaire du lendemain. Elle alla chercher lenveloppe, fit le virement, mais il manquait encore cinq mille euros. Elle entendit la porte souvrir et se précipita à laccueil.
«Bonjour Yann,» lembrassa sur la joue. «Pourquoi tu mets tant de temps aujourdhui?»
Yann, sans un mot, alla à la cuisine et sassit.
«Je suis passé chez Lydie.»
«Et alors?»
«Ils se portent à merveille!»
«Lydie a trouvé un bon poste?» senquit Élodie, ravie.
«Elle ne cherchait même pas. Tu sais ce quelle ma dit?Elle na jamais vécu dans un appartement aussi chouette, avec tant de modernité. Elle a dit quelle voulait rester pour le moment.»
«Rester?»
«Elle a prévu dy rester six mois à un an, parce que le cadre la régénère après son divorce.»
Élodie grimpa les sourcils, ironique.
«Et maintenant?»
«Je ne sais pas.»
«Demain, jirai voir Lydie, lui demander de régler les charges ellemême, ça suffit davoir payé trois mois pour elle.»
Le soir même, Élodie se rendit chez Lydie. En sortant de lascenseur, la musique et les rires fêtaient déjà latmosphère. En approchant de la porte, elle vit une petite fête en plein essor : deux couples dansaient dans le salon, la table était dressée, Lydie et son petit ami apportaient des plats chauds de la cuisine.
«Avec quel argent tu organises cette soirée?», demanda doucement Élodie, détournant Lydie du bruit.
«Jai reçu les allocations familiales. Pourquoi je ne pourrais pas me détendre après tout ce que jai traversé?»
«Qui sont ces gens?»
«Dima et moi, on se fréquente depuis deux mois. Quand on aura un logement, on vivra ensemble. En attendant, il vient parfois à lappart, aujourdhui avec ses potes.»
«Lydie, il te reste un mois avant quon reprenne lappartement. Tu ne respectes pas du tout notre bonne volonté. Tu dépenses largent des enfants en fêtes. Tu ne crains pas quon te les retire?»
Les yeux de Lydie devinrent durs.
«Et toi, tu as déjà vécu ce que jai traversé avant de me donner des leçons?Je men sortirai toute seule!»
Élodie rentra chez elle, le plan daction mûri.
Au dîner, elle raconta à Yann ce quelle avait vu et le comportement effronté de la sœur de son frère.
«Je pensais quelle ne pouvait vraiment pas se détacher du divorce. Cherchonslui des offres demploi, et quand les réponses arriveront, on ly accompagnera aux entretiens.»
Le lendemain, ils trièrent des dizaines dannonces et les imprimèrent pour Lydie. Le soir même, Élodie se rendit chez Géraldine. Elle monta au cinquième étage, pressa le bouton de linterphone, mais la porte resta close. Géraldine nétait pas chez elle, mais son mari, Pierre, pourrait ouvrir si tout allait bien. Elle attendit.
Des voix se firent entendre en bas : Géraldine et Lydie descendaient les escaliers.
«Maman, elle est intransigeante!», se plaignait Lydie. «Je lui dis que jai besoin de repos, daide»
«Et elle?», demanda Géraldine avec compassion.
«Elle a dit quon devait partir dans un mois, quils ont deux crédits et quils ont besoin dargent. Et qui nen a pas besoin?»
«Ma bru, elle est riche mais avare. Et Yann est pareil.»
«Je ne veux pas quon nous loge pendant un an ou deux!Si on pouvait rester jusquà la fin de lécole des enfants, ce serait mieux.»
«Et le travail?»
«Je veux un boulot stable, pour pouvoir rester au chaud»
«Je tai toujours dit détudier, ma fille»
«Bon, je vais chercher ailleurs, mais je ne veux pas finir femme de ménage ou concierge!»
À ce moment, elles virent Élodie, qui feignit de regarder son téléphone.
Toutes entrèrent dans le salon, passèrent à la cuisine. Élodie, curieuse, demanda :
«Lydie, Dima a son propre logement?»
«Non, il vit en internat. Il vient de perdre son emploi, on lui a donné un mois pour libérer la chambre.»
Élodie, furieuse, rétorqua :
«Et où iratil ensuite, pas dans notre appartement?»
«Nous navons pas encore parlé de ça.»
«Nous avons refait les travaux pour que lappart ne devienne pas une cour dimmeuble. Fais ce quil faut, Lydie, mais garde ta vie perso hors de notre espace.»
Lydie haussa les épaules, puis Élodie continua :
«Nous avons plein doffres, Yann ta donné les imprimés aujourdhui. Si tu ne choisis rien, reviens dans une semaine.»
Géraldine, morose, demanda :
«Comment allonsnous tous tenir?»
«Vous ne serez pas à létroit si Lydie trouve un emploi et une maison. Elle na même pas encore demandé les pensions alimentaires! Elle profite de laide pour enfants, et nous, Yann et moi, ne voulons pas la soutenir indéfiniment.»
Élodie gardait son calme. Lydie la regarda avec mépris :
«Quel long bec tu as!»
Élodie les quitta froidement, et Géraldine, en serrant la main de sa fille, lança :
«Maintenant, raconte qui est ce Dima et où tu dépenses les allocations. Que Dieu ne te permette pas de mentir!»
Lydie dut tout avouer à sa mère, mais elle se leva, prit son téléphone et envoya à Élodie : «Je ne toublierai jamais!».
Voilà lhistoire, qui, soit dit en passant, est vraiment arrivée. On ne dit pas les choses pour rien : ne fais pas le bien, ne récoltes pas le mal