Nathalie ! Excuse-moi ! Est-ce que je peux revenir chez toi ?
Mon mari, Victor, et moi, nous avons vécu ensemble plus de vingt ans. Une vie paisible, presque ennuyeuse, dans notre appartement près de Lyon. Notre petit rituel du week-end : direction notre maison de campagne en Bourgogne. Victor repassait tout lappartement pendant que je préparais un dîner digne de Top Chef. Jétais certaine quon finirait nos vieux jours comme ça, style Un amour de Swann, tranquille.
Puis voilà quun soir, Victor débarque dans la cuisine, lair solennel, et me lance :
Nathalie, je suis désolé. Je te quitte. Jai rencontré une autre femme et je suis fou amoureux delle !
À 38 ans, on nest pas née dhier. Forcément, javais deviné lhistoire. Ce cher Victor se baladait partout avec cette nouvelle muse, et les copines toujours prêtes à « aider » narrêtaient pas de menvoyer des photos : Tu as vu Victor avec la brune à la terrasse du café ? Mais bon, je faisais la morte, pensant que ça passerait. Jusquau jour fatidique où il mannonce quil déménage surprise totale ! Heureusement, notre fille était en vacances à Saint-Raphaël avec ses amis ; jai évité la crise familiale en direct.
Pour gérer ce tsunami, jai convoqué les copines pour une vraie réunion de crise, genre conseil de ministres. Chacune avait son ordonnance miracle : Marie ma dit de mincir et de me trouver un Apollon. Lucie me conseille direct daller voir la célèbre voyante de la Croix-Rousse, la mythique Madame Gisèle. Sophie, elle, vote pour Tinder, et vite ! Martine, impassible, balance :
Vis comme avant ! Ce sera plus simple.
Mais Martine, jai mal Je pleure tout le temps !
Il faut ! Le chagrin finit par sestomper. Si tu savais, jai déjà trois divorces au compteur. Tu continues à faire briller la maison, tu cuisines, tu bosses, tu regardes la télé et tu lis. Simple !
Pour qui je vais cuisiner ?
Pour qui ? Pour nous, pardi ! On se pointera tous les soirs, on vide ton frigo, la routine !
Je les ai remerciées pour leurs conseils dignes dun talk-show. Jétais incapable de choisir. Finalement, direction Madame Gisèle. Jai pris une photo de Victor, et celle de sa nouvelle idole. La voyante, les mains pleines de bagues, tire les cartes, marmonne deux-trois incantations du terroir, puis mannonce :
Il revient dans deux semaines.
Deux semaines plus tard : pas de Victor. Un mois plus tard : encore moins de Victor. Entre-temps, la voyante ma coûté la moitié de mon salaire : 900 euros partis en fumée, mais bon, au moins javais une prédiction.
La solitude me pesait. Jai compensé avec des tartes aux pommes et des éclairs au chocolat, comme une vraie Parisienne en pleine crise existentielle. Au bout de deux semaines, je grimpe sur la balance : huit kilos en plus ! Là, je me suis dit : Nathalie, il faut agir.
Jai fait un ménage de printemps de folie, les vitres, les rideaux, tout brillait. Jai rajeuni tous les pots de fleurs, déplacé les meubles, mon salon ressemblait à une boutique dantiquités chic.
Et puis, je me suis inscrite à des cours de danse classique. Faut bien éliminer les pâtisseries ! Je refaisais tous les soirs la soupe préférée de Victor, une bonne soupe à loignon. Les copines venaient tout manger et repartaient, moi je me lançais alors dans « Game of Thrones » le truc dont on avait toujours parlé, mais jamais regardé.
Un soir, alors que je savourais tranquillement un épisode, la porte souvre. Victor débarque. Il regarde tout autour, le salon impeccable, lodeur de soupe à loignon qui flotte, moi posée sur le canapé, lair détaché.
Nathalie, bonsoir. Je viens récupérer mes affaires que jai oubliées la dernière fois.
Bien sûr ! Je tai tout préparé ! Tu as un sac ?
Non
Pas de souci, jen ai un !
Je lui file le sac, tout bien plié. Il renifle :
Tu as fait de la soupe à loignon ?
Oui ! Tu as faim ? Tu veux une assiette ?
Victor hésite, puis fait oui de la tête. Il engloutit deux bols avec lémotion dun poète. Après, il se lève :
Merci, Nathalie ! Je men vais maintenant.
Vas-y ! Moi, il me reste deux dragons à regarder dans mon épisode !
Tu regardes quoi ?
« Game of Thrones ».
On avait dit quon le regarderait ensemble, tu te rappelles ? il me glisse tristement.
Oui, oui, je me rappelle.
Il est parti. Jai pleuré un peu, puis jai fini lépisode et suis allée dormir. Deux semaines plus tard, Victor revient, bagages sous le bras, tout penaud. Je ne comprends rien à ce qui se passe.
Nathalie, pardon ! Je taime tellement ! Jadore ta soupe, ton appart chaleureux… Pardonne-moi, vraiment.
Tu regrettais la soupe à loignon, hein ?
Je regrettais tout ! Mais surtout toi !
Bon, entre alors.
Jai honte, devant toi et notre fille. Tu ne lui diras rien ?
Ok, je dirai rien. Tu veux dîner ?
Oui. Merci beaucoup.
