Moi aussi, je voulais être heureuse
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Il y a bien des années, on se souvient encore d’une femme dun peu plus de quarante ans, qui avait perdu tout goût à la vie.
Elle exerçait comme sage-femme à la maternité de lhôpital de Lyon, et son travail restait, pour elle, la seule joie qui lui donnait encore le sentiment dexister. Mais elle vivait seule.
Son mari, gendarme, était mort en service. Ils navaient partagé que deux années ensemble, et le fils naquit trois mois après la tragédie. Seule, elle lavait élevé. Aujourdhui, il était adulte, marié, vivant et travaillant à Marseille, faisant sa vie du mieux possible.
De temps à autre, Étienne faisait de courts séjours chez sa mère et appelait souvent, mais… elle, elle restait solitaire.
Ses collègues à lhôpital enviaient Clémence elle semblait vivre pour elle-même. Pourtant, la solitude rongeait Clémence en silence. À lheure du déjeuner, ses amies parlaient de leurs familles, de soucis et de petits bonheurs quotidiens.
Mais Clémence, elle, navait rien à raconter, son existence paraissait creuse, aller chez elle le soir ne la tentait guère
En écoutant les conversations des autres, elle hochait la tête, parfois trouvant terribles les histoires échangées, mais en son for intérieur, elle se surprenait à les envier.
Cette vie tranquille, trop libre, ne la réconfortait en rien.
Clémence repensait encore à son mari, à son regard amoureux, à la tendresse de ses mains.
Cet amour intense et foudroyant, abruptement disparu, avait laissé dans son âme une plaie vive, qui jamais navait guéri.
Ce nétait quà lhôpital quelle sentait la vie résonner en elle.
Un matin, elle avait aidé à la naissance dune toute jeune femme. Une adorable petite fille était venue au monde, mais sa maman presque une enfant encore nen paraissait nullement heureuse. Elle était couchée, tournée contre le mur, sans mot dire.
Bonjour, chère maman, lança doucement Clémence, lappelant ainsi comme leur habitude avec les mères heureuses. Mais, à ces mots, la jeune fille tressaillit, ne rouvrant pas les yeux, et répondit sèchement :
Laissez-moi, nous navons rien à partager. Ne perdez pas votre temps. Je vous lai dit demblée, je ne veux pas de cet enfant. Je ne veux ni la voir, ni la ramener chez moi. Jai dautres projets
Clémence tenta de poursuivre, mais la jeune femme détourna le visage, figée dans le silence.
Peinée, Clémence quitta la chambre. À la croisée dun couloir, elle croisa le regard de la surveillante, qui haussa les épaules en désignant la jeune maman de la tête, puis fit tourner un doigt près de sa tempe en soupirant :
On a déjà vu ça par ici. Il y a des années, une autre pareil, elle pensait retenir un homme marié, croyait quil était riche, puis a découvert sa misère. Du coup, elle a abandonné lenfant. Les cas comme ça, il y en aura toujours…
Clémence, après vingt ans de métier, nétait pas étrangère à ces situations. Mais la plupart du temps, les jeunes femmes finissaient par garder leur bébé, même après des moments de désespoir.
Celle-là, toutefois, semblait résolue à abandonner lenfant.
Sans savoir pourquoi, Clémence eut lenvie irrépressible de sapprocher de la petite fille rejetée.
Aux portes du service, elle croisa presque le docteur Pierre-Louis, le pédiatre du service. Les nourrissons venaient de manger et dormaient paisiblement.
Elle sapprocha du berceau de la petite. Dun frémissement, les cils du bébé vibrèrent et deux grands yeux graves souvrirent.
Clémence simmobilisa, craignant que ses larmes ne la trahissent et ne réveillent tout le dortoir. Mais la fillette la regardait dun regard profond et sage, comme si elle savait tout des peines du monde.
Petite merveille
Elle sursauta presque en entendant Pierre-Louis murmurer derrière elle, arrivant sans bruit.
A loffice des sages-femmes, on taquinait parfois Clémence sur l’intérêt que semblait lui porter Pierre-Louis, mais elle nen disait rien. Elle reconnaissait ses grandes qualités, mais navait jamais ressenti autre chose.
Elle est magnifique, naie pas peur dit le docteur tendrement en caressant la joue du bébé, puis il fixa Clémence dun regard interrogateur, qui la troubla
Dès ce jour, Clémence passa presque tous ses temps libres au service des nourrissons.
Il lui semblait que la fillette la reconnaissait déjà, et ce regard, il y a si peu, ravivait des émotions oubliées en elle.
Tu vas encore voir les bébés, Clémence ? remarquèrent ses collègues au sourire en coin. Tu as une préférence pour Pierre-Louis, hein ?
Mais non, cest pour la petite que je viens ! répondit une collègue. La mère a signé labandon hier et est repartie
Fais attention, tu tattacheras… et puis on lemmènera bientôt ailleurs
Lidée de prendre lenfant chez elle venait de percer son âme.
Cette idée, à peine murmurée par lune delles, frappait comme une évidence dans le cœur de Clémence.
Le temps manquait on gardait les enfants abandonnés à la maternité à peine un mois, avant quils ne soient confiés à la crèche, ou même envoyés ailleurs, dans une autre ville, et peut-être adoptés par dautres familles
Clémence eut peur, et déposa un dossier dadoption pour la fillette. Elle remplissait toutes les conditions, mais être célibataire donnait lavantage à des couples mariés.
Cest alors quune audace lui vint en tête.
Elle savait que Pierre-Louis lappréciait, savait également quil louait un petit appartement loin de la ville, et passait plus de deux heures sur la route matin et soir
Et il lui fallait un époux, au moins sur le papier et plus tard, qui sait, ils se sépareraient
Pierre-Louis, jai une proposition Accepteriez-vous de loger dans ma chambre damis, non loin dici ? proposa-t-elle sans détour au pédiatre, le jour même.
Mais jaurais aussi une demande : pourriez-vous mépouser, même temporairement ? Je souhaite adopter une petite, mais seule, jai peu de chances
Cest très inattendu, mais jaccepte, répondit Pierre-Louis en souriant dun air énigmatique.
Et soudain, il sapprocha, et lembrassa tendrement.
Surprise, Clémence eut un mouvement de recul, dautant quun collègue passait par là les rumeurs iraient bon train maintenant !
Cest pour que ce soit crédible, quon ne soupçonne rien expliqua aussitôt Pierre-Louis, et Clémence neut rien à rétorquer
Ce soir-là, en sendormant, Clémence repensa à la fillette, à la douceur davoir une enfant presque à elle. Elle repensa aussi à ce baiser inattendu de Pierre-Louis, et savoua à demi-mot combien cela lui avait plu
Ils se marièrent sans cérémonie, célébrant lunion dans la salle de repos de la maternité, entourés de leurs collègues. Tous étaient ravis et savaient que Clémence et Pierre-Louis avaient déposé un dossier pour ladoption de la fillette
Aujourdhui, Clémence est une épouse comblée. Avec leur petite Marguerite, elle na plus le temps dêtre triste.
Son Pierre-Louis, elle a toujours su quil était franc et bon. Mais dans son cœur, désormais, cétait lamour qui avait refait surface.
Envie de vivre, délever sa fille, de savourer chaque instant et surtout daimer, daimer cet homme à qui elle avait proposé, lair de rien, de devenir son époux.
Pierre-Louis, Marguerite et Clémence. Une famille.
Clémence désirait tant être heureuse que la vie le lui a offert pour de vrai !