8 juin 1993
Je n’avais pas ressenti une telle colère depuis des années. Tout était clair : Camille était enceinte. Mais quel mauvais moment ! L’époque était trouble, pleine dincertitudes. Qui pouvait se vanter, en 1993, d’avoir un travail stable en France ? Peu de monde, croyez-moi. On considérait presque cela comme un privilège. Camille venait tout juste de signer un CDI comme secrétaire dans une mairie de la banlieue lyonnaise, avec, en plus, un salaire plus quhonnête pour la période.
À peine la vie semblait-elle reprendre une direction rassurante… et voilà que tout basculait. Après un congé maternité, qui voudrait delle ? Un enfant, ça suffisait, non ? Nous élevions déjà Arthur, notre fils de sept ans, qui entamait son CP à lécole communale. Du temps où la France paraissait plus stable, en fin des années 80, on songeait parfois à agrandir la famille… mais cétait resté une idée, rien de concret. Plus tard, ce nétait clairement pas le moment.
Le dîner a tourné à la discussion pesante, interminable. Finalement, Camille et moi avons décidé ensemble quelle interromprait la grossesse.
Nous vivions dans un grand village non loin de Lyon ; la maison de santé était à cinq minutes à pied de notre appartement HLM. À cette époque, pas de « délai de réflexion » obligatoire, pas de moralisation, pas de tracts lourds sur le choix ou la vie. Linscription pour lintervention fut étrangement facile. On lui demanda simplement : « Vous souhaitez poursuivre cette grossesse, ou pas ? »
La « corvée » serait assurée par la seule gynécologue du village, reconnue comme compétente. Par une matinée déjà lourde de chaleur, Camille quitta la maison pour l’hôpital, à une vingtaine de minutes à pied, un trajet qu’elle faisait souvent. Mais ce jour-là, chaque pas lui sembla peser plus quun lingot de plomb. Le soleil tapait fort, le bitume irradiait de chaleur. À mi-chemin, prise de nausées et de vertiges, submergée par une somnolence inexplicable, elle comprit quelle nirait pas jusquau bout. Elle fit demi-tour, à temps. Rentrée, elle dormit dune seule traite tout le reste de la journée, comme si elle navait pas fermé lœil depuis deux nuits.
Au lendemain, enfin rétablie, elle prit la route jusquà lhôpital. Là-bas, elle apprit que la gynécologue était tombée malade : labsence durerait au moins quinze jours.
***
Deux semaines, maman ! Tu te rends compte, deux semaines ! Cest la catastrophe, dans deux semaines jaurai déjà senti bouger le bébé ! cria Camille au téléphone.
Ma mère, Lucienne, lécoutait patiemment, un grand soupir en guise de réponse :
Ma fille, ce nétait peut-être pas le destin
Tu dis ça sérieusement, maman ? Quest-ce quon va faire, hein ? Comment on va sen sortir, payer les courses, élever Arthur, rembourser le crédit ? Tu crois vraiment que mon employeur me gardera après un nouveau congé maternité ?
Camille, ton père et moi pouvons donner un coup de main On gardera le petit si besoin
Non, maman, cest non ! trancha Camille, farouche.
Ma mère, chrétienne discrète, désapprouvait notre décision, mais se gardait bien dajouter un mot de plus. Après tout, ce nétait pas son foyer.
***
Camille écumait les solutions. Lhôpital départemental de Lyon affichait complet : prochaine admission possible dans trois semaines. Ce nétait pas une urgence médicale, parait-il.
***
Camille, jai une amie au CHU de Roanne ; elle peut tarranger un rendez-vous, souffla sa copine Laure au téléphone.
Ça coûte combien ? coupa Camille, directe.
Pas beaucoup, je tassure. Il faudra juste venir demain matin avant dix heures. Elle sappelle Dr Éliane Grégoire, retiens bien.
Le lendemain, Camille prit le car tôt. Somnolant tout le long du trajet, elle se sentit presque dattaque à larrivée, même si ses nausées empiraient. Plus son corps lui rappelait la réalité, plus sa détermination devenait obsessionnelle, dévorante.
En descendant à Roanne, le ciel plombé pesait sur la ville, le vent balayait plutôt violemment la place de la gare. Un crachin automnal transformait cette matinée dété en journée lugubre. Camille resserra sa veste légère et pressa le pas vers lhôpital. Elle craignait darriver en retard.
Essoufflée, presque en courant, elle parvint dans un hall totalement désert. La porte claqua derrière elle dans un grincement désagréable. Lendroit lui rappela lambiance dun vieux film policier oublié, murs faïencés en lambeaux, vestiaire vide et portes ouvertes battant sous la brise. Silence de plomb.
Camille savança et toqua à la première porte entrouverte. Pas décriteau. Probablement laccueil, pensa-t-elle. Une vieille infirmière, décoiffée, rivée à une feuille blanche, semblait perdue dans ses pensées.
Bonjour, excusez-moi, comment puis-je voir le Dr Éliane Grégoire ?
On na pas de Grégoire, ici ! lança la femme, dune voix aussi grinçante que la porte dentrée. Elle gardait la tête baissée, fixant son vide, bras ballants.
Mais Elle nest pas là aujourdhui ou jamais ici ? demanda Camille.
On ne connaît personne de ce nom, pas la peine dinsister ! aboya la vieille.
Quand elle releva la tête, Camille faillit hurler. Ses yeux brumeux semblaient irréels, presque vitreux. Elle esquissa un sourire carnassier, dévoilant des dents noires et effilées. Terrifiée, Camille senfuit sans demander son reste, pressant le pas jusquà la station de bus. Ce nest que lorsque le car la ramena vers la civilisation quelle put enfin respirer.
***
Pourquoi tu nes pas venue ? reprocha Laure au téléphone, Dr Grégoire ta attendue toute la matinée !
Je Je préfère attendre la gynéco de chez nous, Anna Ponsard, répondit Camille, la voix éteinte.
À la fenêtre, la pluie sabattait à grosses gouttes. Camille sabandonna à ses pensées. Elle avait voulu forcer le destin, mais, pour la troisième fois, quelque chose, quelquun, len avait écartée. Elle leva les yeux vers la cour. Deux silhouettes apparurent sous la pluie : une femme et un garçon de sept ans, poussant une poussette dans laquelle gigotait une petite fille. Ils se hâtaient sous leur parapluie, la mère tentant vainement de protéger sa fille, mais la gamine riait aux éclats, tendant ses mains vers les gouttes, le visage radieux. Le garçon aussi riait de bon cœur.
Le cœur de Camille se serra brièvement : dans quelques années, eux aussi pourraient marcher ainsi ensemble, complices sous la pluie…
***
Cest trop tard, ma belle, les délais sont dépassés, sourit Anna Ponsard, de ses grands yeux noisette qui avaient toujours réconforté Camille.
Ce nest pas une raison pour se réjouir, railla Camille, bien quau fond delle une grande paix lenvahissait enfin.
Ce nest sûrement pas une raison dêtre malheureuse non plus, répondit simplement Anna.
Rassurée, Camille rentra à la maison, plus déterminée que jamais à accueillir ce nouvel enfant. Le soir, je me souviens, elle annonça calmement mais fermement : « Notre bébé va naître. »
Cette nuit-là, elle rêva dun parc lumineux et fleuri. Sur une allée ensoleillée, une jeune fille de quinze ans, grande et fine, lui souriait. Des fossettes malicieuses, des taches de rousseur sur le nez et de superbes yeux verts en amande, semblables aux miens. Camille voulut létreindre, la jeune fille lui fit signe et lança :
Appelle-moi Léonie !
Et disparut en riant.
***
Seize ans ont passé. Quand je regarde notre fille Léonie élancée, blonde, avec ces mêmes fossettes et ce petit air rieur , je repense souvent à cette série d’événements étranges qui ont empêché Camille davorter. Camille la un jour raconté à Léonie, craignant sa réaction, mais notre fille sest contentée de sourire, puis a serré sa mère dans ses bras. Depuis, je suis persuadé que la formule « les enfants ne choisissent pas leurs parents » nest pas juste. Parfois, ce sont eux qui nous choisissent, et qui nous envoient des signes bien avant de venir au monde.
La vie, vraiment, ne tient quà un fil, souvent tissé par une main invisible.
