Tu las ramenée de la maternelle, ou quoi ? Les vraies femmes ne tattirent plus ? Quest-ce quelle sait faire ? Quest-ce quelle connaît ? Paul-Émile regardait sa bru avec mépris à travers ses lunettes épaisses. Cest à quoi, au juste, quelle sert ?
«Cest pourtant à elle quil faudra veiller sur lui», pense Arnaud, alors il répond :
Papa, elle ne remplacera jamais maman, mais cest ma femme ! Je te demanderai juste un minimum de respect.
Et la soupe, elle est comment ? demande Victoire.
Mieux vaut celle de Claire ! rétorque sèchement Paul-Émile. Plus goûteuse ! Mais bon, celle-ci, on la mangera aussi, faut pas gâcher !
Vous vous moquez de moi ?! sécrie Victoire, vexée.
Il manque un truc, grimace Arnaud. Sais pas quoi, mais cest pas pareil sans.
Tu métonnes, cher mari ! Victoire retire le foulard de ses cheveux, furieuse. Si la cuisine de Claire te plaît tant, demande-lui de ten faire, la prochaine fois ! Parce que moi, je remets plus un pied dans cette cuisine !
Et tu vas manger où alors ? se marre Paul-Émile.
Au restaurant universitaire, monsieur Morel ! Avec Claire aux fourneaux, pour ce que je la paye, elle peut bien me servir là-bas ! grogne Victoire.
Eh bien ! Paul-Émile frappe du poing sur la table. Tas le toupet, toi ! Mais tu restes ici à mes conditions ! Et si je vire quelqu’un, ce sera toi, pas Claire !
Papa ! soffusque Arnaud. Tu pourrais faire un effort, cest ma femme, tout de même !
Elle na quà pas se conduire comme une duchesse ! ricane le beau-père. Faut quelle range ses manières à Versailles, celle-là !
Va donc voir ses parents dans leur deux-pièces vue sur la fabrique Michelin !
Tas changé ton discours ! secoue la tête Victoire. Pourtant, quand je te soignais comme un gamin, tétais bien content !
Eh ben, avant, tu jouais pas les grandes dames ! Paul-Émile ironise.
Papa, sois gentil avec Victoire, intervient Nicolas, le plus jeune fils. Elle fait vraiment de son mieux !
Claire a dix ans de plus quelle, elle en a vu ! Trois divorces derrière elle… Cest pas la même expérience !
Claire sait bien comment attendrir quelquun avec une soupe ! Victoire, cest pas son genre.
Cest ça, fais-moi la morale ! un nouveau coup sur la table résonne. Tes à deux doigts de dégager, toi aussi !
Ta mère ta laissé un studio en banlieue ? Tu sais où aller ! Tas compris ?
Arnaud, tu dis rien ? souffle Nicolas à son frère.
Bah quoi ? Cest vrai, la soupe de Claire est meilleure, marmonne Arnaud.
Tas que lestomac, celui-là ! Nicolas se détourne, indigné. Même pas pour défendre ta femme…
Si elle soccupe pas de moi, cest pas la peine ! Arnaud sactive à finir son assiette. Au second plat, il y aura un ragoût, fait par Claire.
Merci, Nico, glisse Victoire. Toi, au moins, tas du cœur. Heureusement quil y a un homme dans cette maison !
Nicolas rougit jusquaux oreilles, puis il se plonge dans sa soupe, imitant son frère.
Faut finir, conclut Paul-Émile. Froide, elle doit être immangeable celle-là !
Victoire aimerait balancer un « étouffez-vous avec ! », mais se retient, se lève avec dignité et quitte la salle à manger.
Elle prend la grosse tête ! Paul-Émile fait mine de désigner la porte par où sa bru vient de sortir. Dommage, elle était bien avant ! Largent change vraiment les gens…
Fais gaffe, Arnaud, elle va faire de toi un vrai pantin portefeuille, deux oreilles et tu courras au moindre ordre !
Ça narrivera pas ! semporte Arnaud, qui serre déjà les poings.
Ne me fais pas rire, soupire Paul-Émile.
On traite pas une femme comme ça, marmonne Nicolas.
Personne ta rien demandé, coupe Arnaud. Commence par toccuper de toi ! Tas vingt-cinq ans et tas encore rien construit, à courir après largent, auprès de moi ou de papa !
Jai un projet entrepreneurial, murmure Nicolas, baissant les yeux. Bientôt, on sera bénéficiaires…
Cette année ou au siècle prochain ? sesclaffe Paul-Émile. Allez, va, le prends pas mal !
Les discussions de ce genre pouvaient durer des heures. Depuis la mort de la maîtresse de maison, il y a trois ans, le caractère du chef de famille avait empiré. Il ne semblait plus trouver de joie que dans lart de provoquer les autres.
Justement, à ce moment-là, Claire, dont on parlait si souvent, entre dans la salle à manger :
Monsieur Morel, il est temps daller aux soins ! Vous savez, le programme…
Je sais, ma Clairette, répond Paul-Émile en se levant. Allez, emmène-moi vers la vitalité et la jeunesse éternelle !
Arnaud pâlit et détourne les yeux.
Arnaud Paul-Émile, Claire le regarde droit dans les yeux, après, jirai voir votre ongle incarné. Sinon, cest direction lhôpital !
Le visage dArnaud se détend et se pare même dun sourire ravi.
Très bien, Claire !
Nicolas, lui, ne cache pas son expression dégoûtée.
Tu la juges trop vite, glisse Nicolas après le départ des deux autres. Elle est gentille, et le père va mieux depuis quelle est là.
Toi, le donneur de leçon, occupe-toi de tes affaires, riposte Arnaud. Tu nas rien, et tu viens mapprendre la vie ? Commence par réussir, après tu causeras !
Nicolas attendait une occasion pour séclipser discrètement. Cinq minutes plus tard, dans la chambre damis la plus éloignée, il glisse à Victoire :
Victoire, viens, fuyons ce nid de vipères !
Où irait-on ? On na pas un sou devant nous…
Je gagnerai de quoi vivre !
Montre-le dabord…
Tu comptes vraiment supporter tout ça ?
Est-ce que jai le choix ?
***
Dans chaque famille, il existe une force qui unit. Quand cette force disparaît, la famille seffiloche, se fragmente, jusquà laisser le vide. Pendant des années, cette force fut Anne-Marie Morel.
Elle fut une épouse exemplaire, une maman tendre, une maîtresse de maison inégalée. Mais voilà : à cinquante-deux ans, elle sest éteinte, tout simplement. Partie sans bruit. Le soir, vivante et présente ; le matin, absente à jamais.
Sa disparition fit ressentir combien tout tenait à elle. Ni ses fils, ni son mari, ne surent faire tourner la maison. Après lenterrement, ils restèrent hébétés.
Certes, chacun avait son travail. Mais de retour à la maison, un vide dévorant les rongeait.
Jai vendu lentreprise, mis tout sur le compte, je nai plus envie de rien, dit Paul-Émile.
Papa, mais pourquoi ? Toute ta vie, tu tes investi là-dedans ! sindigne Arnaud.
Jai plus lâme à rien ! répond le père. Jespérais passer la boîte à mes fils, mais toi, tu as créé la tienne, et ton frère, il fait on ne sait pas quoi ! Mon entreprise, personne nen veut !
Et toi, quest-ce que tu vas faire ? demande Arnaud.
Rien ! Je vais mallonger et attendre ! lâche Paul-Émile. Largent sur le compte me suffit pour finir mes jours, et le reste, vous partagerez avec Nico ! Dailleurs, il est où, encore, ton cher frère ?
Jen sais rien, hausse les épaules Arnaud. Il bricole avec son projet…
Bah, tout mest égal… soupire Paul-Émile. Je men fous de tout, désormais.
Arnaud et Nicolas observent, impuissants, leur père décliner.
Il lui faudrait une aide à domicile, souffle Nicolas. Sil fait une bêtise, ce sera trop tard…
Qui va payer ? ironise Arnaud.
Il a de largent… hésite Nicolas.
Essaye dabord de lui en parler, fait remarquer Arnaud. Il ira plus loin pour tenvoyer promener, toi et laide-soignante !
Je peux pas, moi, jai mon projet… soupire Nico. Tu ne pourrais pas venir vivre ici ?
Jy pense… avoue Arnaud. Mais je devais me marier… Maman nest plus là. Peut-être que tout ça, cest un signe…
Un signe de quoi ?
Victoire, tu sais, ma copine, celle avec qui je vis, elle est infirmière, bonne ménagère aussi. Mais, je mennuie avec elle… Bref…
Tu penses quelle pourrait tenir la maison, comme maman ? questionne Nicolas.
Il faudrait au moins quelquun pour faire semblant… répond Arnaud. Jamais personne ne remplacera maman.
Aucune solution nest décidée, mais après cette discussion, tout bascule.
Arnaud revient habiter chez son père avec son jeune épouse :
Maintenant, cest chez nous, dit-il à Victoire. Tu comprends pourquoi javais tant tardé à te proposer le mariage, pourquoi on na pas vraiment fait de fête ?
Oui, je comprends, murmure Victoire.
Je ten demande beaucoup, on na jamais eu de domesticité, cétait toujours ma mère… La voix dArnaud séteint.
Ce nest rien, sourit Victoire. Je nai plus à aller travailler…
Tu as accès au compte ! On achètera tout ce quil faut, sempresse-t-il.
Larrivée de la jeune maîtresse de maison divise la famille. Nicolas laide et laccueille, tandis que Paul-Émile, lui, lance sans détour :
Tu las ramenée de la maternelle ? Tas perdu goût aux femmes ? Elle sait faire quoi, ta femme ?
«Cest pourtant à elle quil faudra veiller sur lui», repense Arnaud et répète :
Papa, elle ne remplacera jamais maman, mais elle est ma femme ! Au moins, montre-lui du respect !
On verra sur pièces, lance Paul-Émile.
Si Victoire avait su ce qui lattendait, jamais elle naurait franchi la porte de la maison familiale.
Pour la gestion de la maison, aucune difficulté : lappartement regorge dappareils électroménagers. Il suffisait dappuyer sur les boutons. Les contrariétés, en revanche, cétait le beau-père.
Moqueur, cassant, jamais content : il ne cessait de répéter que Victoire ferait mieux dapprendre deux ou trois choses !
Elle a tenu deux ans. Plus tard, même Arnaud narrivait plus à lapaiser. Un soir, elle annonce à lassemblée :
Faites ce que vous voulez, mais jengage une aide-ménagère ! Déjà trouvée ! Ce sera ma responsabilité, à moi !
Claire est du genre à imposer son style, et ne rendra de comptes quà moi ! Ce quelle dit, cest moi qui le dis !
Si elle est aussi maladroite que toi, on vous met toutes les deux à la porte ! grogne Paul-Émile.
Arnaud et Nicolas soutiennent la décision de Victoire. Ils voient bien que la situation avec leur père devient intenable.
Larrivée de Claire nest pas une fête. Elle examine silencieusement ses nouveaux employeurs, puis se met au travail, efficace.
Les hommes ignorent un point : Victoire et Claire ont conclu un accord secret. Claire doit, par son charme, amadouer Paul-Émile.
À cinquante-sept ans, Paul-Émile nest pas encore vieux. Claire, trente-sept, sait ce quelle veut. Si les principes gênent, on les range dans un tiroir.
Ce vieux doit enfin sadoucir ! Sinon, Claire ne touchera jamais son salaire de ministre ! pensait Victoire.
Et tout a fonctionné à merveille. Sauf que Claire a fait plus encore : non seulement elle veillait sur Paul-Émile, mais elle sintéressait aussi beaucoup à Arnaud, son égal en âge.
Victoire la-t-elle compris ? Évidemment. Mais elle ne pouvait rien faire : Arnaud lui a coupé laccès au compte familial, lui laissant seulement un petit budget… qui finissait dans la poche de Claire.
Heureusement, Victoire trouva du réconfort auprès de Nicolas, amoureux delle depuis le premier jour.
Ils auraient fui ce nid de guêpes, sils en avaient eu les moyens. Mais la perspective de partir sans rien les terrifiait.
Dans la chambre damis, ils cherchaient un peu de répit.
***
Tu saurais comme je les déteste ! soupirait Victoire, la tête sur la poitrine de Nicolas.
Je comprends tellement ! Ce sont des monstres, jai honte dêtre leur fils ! répond Nico.
On leur dit tout et on sen va ? Quils se débrouillent avec leurs querelles ?
Allons-y ! acquiesce Nicolas. Mon projet a enfin marché, grand contrat aujourdhui ! On aura de quoi vivre !
Leur fuite ressembla à une cavale. La vraie guerre avait lieu dans la maison. Quand Paul-Émile, le cœur serré, fit le compte de la situation :
Mon aîné menlève ma femme, et le benjamin vole la femme de son frère ! Belle famille, vraiment ! Et cette Claire, comment na-t-elle pas tenté Nicolas !
Les cris résonnaient, la vaisselle volait, les meubles volaient en éclats, les reproches pleuvaient de partout. La maison ne ressemblait plus à rien.
La famille, quAnne-Marie avait bâtie avec tant damour, seffondrait. Elle seule savait tenir ses hommes dune main ferme, sans perdre le sourire. Mais sans elle, ils sont tombés dans la facilité, vivant à linstinct, incapables de réfléchir.
