Le beau-père refuse d’accepter sa belle-fille — Tu l’as ramenée de la maternelle ou quoi ? Les femmes normales ne t’attirent donc plus ? Qu’est-ce qu’elle sait faire ? Elle connaît quelque chose au moins ? — lança Monsieur Philippe Dupont d’un ton méprisant à sa belle-fille. — Mais à quoi peut-elle bien servir ? «Et c’est justement sur elle que repose la surveillance de papa», pensa André, avant de dire : — Papa, elle ne remplacera jamais maman, mais c’est MA femme ! Un peu de respect, s’il te plaît. — Alors, ce pot-au-feu, il est comment ? — demanda Victoire. — Celui de Brigitte est meilleur ! — répondit Philippe Dupont. — Plus savoureux ! Mais allons, on va bien finir celui-là, on ne va pas gaspiller non plus ! — Vous vous moquez de moi ? — s’indigna Victoire. — Il manque quelque chose… — fit remarquer André en grimaçant. — Je sais pas trop quoi, mais sans, c’est pas pareil ! — Toi alors, mon cher époux, je ne t’attendais pas à ce niveau ! — rétorqua Victoire en retirant son foulard. — Si la cuisine de Brigitte vous plaît tant, qu’elle vous cuisine donc ! Moi, la cuisine, terminé ! — Et manger, alors ? — ricana le beau-père. — Pour manger, Monsieur Dupont, figurez-vous que la cantine, ça existe, et votre Brigitte pourrait même me servir là-bas ! Je la paie pour ça, non ? — s’énerva Victoire. — Bon ! — Philippe Dupont tapa du poing sur la table. — Madame la Duchesse ! T’es aussi étrangère ici qu’elle ! Et gare à toi, ce n’est pas elle que je mettrai dehors, mais toi ! — Papa ! — s’exclama André. — Tu pourrais être un peu plus correct ? C’est ma femme ! — Et qu’elle arrête de jouer la… ! — souffla Philippe Dupont. — Qu’elle range ses airs de bourgeoise d’où elle vient ! Sinon elle retournera vite dans son HLM avec vue sur la Z.I. Renault ! — Vous avez changé, vous… — secoua la tête Victoire. — Quand je m’occupais de vous comme d’un enfant, vous étiez plus sympa ! — Tu laissais ta fierté au placard à l’époque ! — ironisa Philippe Dupont. — Papa, faut pas parler comme ça à Victoire, — demanda Nicolas, le benjamin. — Elle fait de son mieux, franchement ! Brigitte a dix ans de plus ! Elle a de l’expérience, trois divorces derrière elle ! Elle sait comment piéger un mec avec son pot-au-feu ! Victoire, c’est différent ! — Assez de leçons ! — nouveau coup de gueule du patriarche. — Tu vas vite te retrouver dehors ! Ta mère t’a laissé un studio en banlieue ? Va donc y rejoindre ta solitude ! Compris ? — André, dis quelque chose ! — lança Nicolas en bousculant son frère. — Bah, c’est vrai que le pot-au-feu de Brigitte est meilleur ! — répondit André. — T’as qu’à penser qu’à bouffer, toi ! — maugréa Nicolas. — Mais et ta femme ? — Qu’elle ne se mêle pas de ça ! — André attaqua son plat à la cuillère. Il y avait de la blanquette pour suivre, et elle, c’est Brigitte qui l’avait faite. — Merci, Nico ! — glissa Victoire. — Le seul homme de la maison ! Merci au moins pour ça. Nico vira au rouge comme la soupe dans son assiette et se mit à manger à son tour. — Allez, mangeons — acquiesça Philippe Dupont. — Froid, ce sera sûrement immonde ! Victoire hésita à leur lancer : «Bon appétit, étouffez-vous !», mais se retint. Digne, elle quitta la salle à manger. — Elle a pris le melon, pas possible ! — grommela Philippe Dupont, indiquant Victoire du doigt. — Avant, c’était une fille bien ! L’argent change les gens ! Fais attention, André, elle va faire de toi un vrai “homme” : un portefeuille et deux oreilles, emprisonné sous ses ordres ! — Jamais de la vie ! — s’emporta André. — Je saurai la tenir ! (il serra le poing). — Ne me fais pas rire — balaya Philippe Dupont. — On ne traite pas une femme comme ça — maugréa Nicolas. — Tu ne me demandes pas mon avis ! — rétorqua André à son frère. — Occupe-toi de toi ! T’as déjà 25 ans et toujours rien fait de ta vie ! Tu cours après l’argent : chez moi, chez papa ! — J’ai une start-up, — baissa la tête Nicolas. — Bientôt elle rapportera… — Cette année, ou on attend le siècle prochain ? — s’esclaffa Philippe Dupont. — Bon, pas vexé, hein ! La discussion aurait pu durer des heures. Depuis que la maîtresse du foyer avait disparu trois ans plus tôt, le patriarche était devenu aigri. Sa seule joie : user les nerfs de son entourage. Mais c’est alors qu’entra Brigitte, évoquée à maintes reprises : — Monsieur Dupont, l’heure des soins ! Vous connaissez la routine ! — Je sais, ma Brigitte — répondit Philippe Dupont en se levant. — Allons-y, mon bijou, vers la forme et le bonheur ! André rougit, tendu. — Monsieur André, — Brigitte tourna son regard vers le fils aîné, — je passerai vous voir ensuite ! Je dois vérifier votre ongle incarné. Sinon, c’est direction l’hôpital ! André reprit son air habituel, mais afficha un large sourire béat. — Très bien, Brigitte ! Nicolas observait ça avec un profond mépris. — Tu es dur avec elle — glissa Nicolas lorsque le père et la nurse s’éclipsèrent. — Brigitte est sympa. Papa sort la tête de l’eau, au moins. — Occupe-toi de tes affaires, moraliste ! — siffla André. — Toi non plus t’as rien fait de ta vie, tu viens donner des leçons ! Nicolas sauta sur l’occasion et fila se réfugier dans la chambre d’amis la plus loin. Cinq minutes après : — Victoire, viens, on s’en va, fuyons ces gens ! — On irait où ? On vivrait de quoi ? — Je gagnerai de l’argent ! — Commence déjà par en gagner… — Et tout supporter, tu y arrives ? — Ai-je vraiment le choix ? *** Dans chaque famille, il y a un ciment. Quand il s’effrite, tout s’effondre. C’était Annick, la maîtresse de maison, qui faisait tenir tout ce petit monde. Elle était une épouse aimante, une maman bienveillante, une cuisinière hors pair. Elle s’est épuisée à être la meilleure et, un soir, ne s’est pas réveillée. Sa disparition fit comprendre tout ce qui reposait sur elle dans la famille. Ni ses fils, ni son mari n’y arrivaient. Après les funérailles, ils étaient paralysés. Chacun travaillait, tant bien que mal. Mais le vide les rongeait. — J’ai vendu la boîte, mis l’argent à la banque, j’ai plus envie de rien — annonça Philippe Dupont. — Papa, t’es sérieux ? Toi qui t’es tant investi dans cette entreprise ! — J’ai plus d’âme ! — répondit-il. — Je pensais transmettre à mes fils, mais toi t’as monté ta boîte, ton frère on sait pas ce qu’il fait ! Et ma société, ça ne vous intéresse pas ! — Et toi, tu vas faire quoi ? — Plus rien. Je vais rester là, allongé. L’argent suffira pour finir mes jours. Ce qui restera, à vous deux. Où est encore ton frangin, d’ailleurs ? — Je sais pas, — répondit André. — Il bosse sur sa start-up. — Peu importe, — soupira Philippe Dupont. — À quoi bon, maintenant. André et Nicolas voyaient leur père s’éteindre à petit feu. — Il lui faut une aide à domicile — dit Nicolas. — S’il lui arrive malheur ! — Tu veux payer ? — ironisa André. — Mais… il peut… — Commence par le convaincre d’en accepter une ! — Je peux pas, j’ai la start-up ! — répondit Nicolas. — Tu ne veux pas venir vivre ici, toi ? — J’y pense… Mais je voulais me marier, maman n’est plus là. Je sais plus. C’est peut-être un signe… — C’est-à-dire ? — Victoire, tu sais, l’infirmière avec qui je vis. Elle est sérieuse, mais franchement, on s’ennuie. Et… — Tu crois qu’elle pourrait être comme maman ? — Personne ne remplacera maman. Mais ça ferait semblant. On a trop besoin de ça… Après cette conversation, tout changea. André revint vivre au foyer familial avec sa jeune épouse : — Voilà, c’est notre maison désormais — expliqua-t-il à Victoire. — Tu comprends pourquoi je t’ai si longtemps cachée, et pourquoi il n’y a pas vraiment eu de mariage ? — Oui, je comprends, — souffla Victoire. — Je ne sais pas comment te demander, mais il n’y a jamais eu de personnel ici. Maman… — son ton s’éteignit. — Ça va, — sourit Victoire. — Je n’ai plus à aller travailler, désormais… — Bien sûr ! Tu as accès au compte. Sers-toi, n’hésite pas ! L’arrivée de la jeune épouse fut accueillie diversement. Nicolas la soutint et proposa son aide, mais le beau-père… — Tu l’as ramenée de la maternelle ou quoi ? Les femmes normales ne t’attirent donc plus ? Qu’est-ce qu’elle sait faire ? — Philippe Dupont fulminait. «Et c’est elle qui devra s’occuper de lui», pensait André, qui protesta : — Papa, elle ne remplacera pas maman, mais c’est ma femme ! Alors, du respect ! — Je ne promets rien — bougonna Philippe Dupont. — On verra ce qu’elle vaut. Si Victoire avait su ce qui l’attendait ces deux années, jamais elle n’aurait franchi le seuil de cette maison. Dans la vie quotidienne, rien ne manquait, le foyer était parfaitement équipé. Mais c’est le beau-père qui posait problème. Était-ce délibéré ou non ? Impossible à dire, mais il se montrait perpétuellement insatisfait et repoussa toute tentative de rapprochement. Victoire tint deux ans. Puis, même les encouragements d’André cessèrent de l’apaiser. Un soir, elle réunit les hommes de la maison : — Que vous en éclatiez, j’en ai assez : j’embauche ma propre aide-ménagère ! Et je l’ai déjà trouvée ! Son caractère : là où elle s’assied, personne ne la déloge ! Et elle, elle n’aura de comptes à rendre qu’à moi ! J’espère que c’est bien compris ! — Si elle est aussi incompétente que toi, vaut mieux vous virer toutes les deux ! — râla Philippe Dupont. Mais André et Nicolas soutinrent Victoire. Ils voyaient bien sa souffrance. L’arrivée de Brigitte ne fut pas fêtée, mais elle s’installa efficacement. Un détail échappait aux hommes : Victoire et Brigitte avaient un accord secret : Brigitte devait charmer Philippe Dupont à tout prix. Il avait 57 ans, encore fringant, et elle, 37. Si on oubliait les principes (désormais rangés au placard), tout était possible. — Ce “vieux ronchon” doit s’adoucir ! Ou Brigitte ne mérite pas sa paye ! Le plan marcha parfaitement. Trop même : Brigitte ne s’occupa pas que de Philippe, mais aussi d’André, son égal en âge. Victoire l’avait-elle remarqué ? Bien sûr. Mais elle ne pouvait rien : André lui coupa l’accès au compte commun, établit un budget… qui partait entièrement chez Brigitte. Victoire trouva réconfort dans les bras de Nicolas, transi d’amour pour elle depuis le début. Ils auraient fui ensemble, mais comment vivre sans argent ? Quitter ce chaos dans l’incertitude leur faisait peur. Dans la chambre d’amis, ils se consolaient, tant bien que mal. *** — Si tu savais comme je les déteste ! — soufflait Victoire lovée contre Nicolas. — C’est horrible, mais je suis d’accord. J’ai même honte d’être leur fils ! — soupirait Nicolas. — Et si on disait tout et qu’on partait ? Qu’ils s’entre-dévorent eux-mêmes ! — Chiche ! — accepta Nicolas. — D’autant que j’ai décroché une grosse commande aujourd’hui, ma start-up décolle ! On ne sera pas sans rien, cette fois… Et ils s’enfuirent, comme poursuivis. Le vrai drame, cependant, se jouait dans la maison. Quand Philippe Dupont, la main sur le cœur, prit conscience de tout ça : — Mon fils aîné m’a “piqué” ma femme ! Mon cadet a volé la femme de l’aîné ! Belle famille ! Et cette Brigitte, à quand son tour avec Nicolas ? ! Il y eut des cris, de la vaisselle cassée, des meubles brisés, des reproches à la pelle. Plus rien n’avait de sens. La famille si bien tenue par Annick s’effondra. Car c’était elle, la maîtresse de maison, qui savait garder ses hommes dans le droit chemin. Sans elle, ils étaient retombés à leur plus bas instinct, incapables de réfléchir autrement.

Tu las ramenée de la maternelle, ou quoi ? Les vraies femmes ne tattirent plus ? Quest-ce quelle sait faire ? Quest-ce quelle connaît ? Paul-Émile regardait sa bru avec mépris à travers ses lunettes épaisses. Cest à quoi, au juste, quelle sert ?

«Cest pourtant à elle quil faudra veiller sur lui», pense Arnaud, alors il répond :
Papa, elle ne remplacera jamais maman, mais cest ma femme ! Je te demanderai juste un minimum de respect.

Et la soupe, elle est comment ? demande Victoire.

Mieux vaut celle de Claire ! rétorque sèchement Paul-Émile. Plus goûteuse ! Mais bon, celle-ci, on la mangera aussi, faut pas gâcher !

Vous vous moquez de moi ?! sécrie Victoire, vexée.

Il manque un truc, grimace Arnaud. Sais pas quoi, mais cest pas pareil sans.

Tu métonnes, cher mari ! Victoire retire le foulard de ses cheveux, furieuse. Si la cuisine de Claire te plaît tant, demande-lui de ten faire, la prochaine fois ! Parce que moi, je remets plus un pied dans cette cuisine !

Et tu vas manger où alors ? se marre Paul-Émile.

Au restaurant universitaire, monsieur Morel ! Avec Claire aux fourneaux, pour ce que je la paye, elle peut bien me servir là-bas ! grogne Victoire.

Eh bien ! Paul-Émile frappe du poing sur la table. Tas le toupet, toi ! Mais tu restes ici à mes conditions ! Et si je vire quelqu’un, ce sera toi, pas Claire !

Papa ! soffusque Arnaud. Tu pourrais faire un effort, cest ma femme, tout de même !

Elle na quà pas se conduire comme une duchesse ! ricane le beau-père. Faut quelle range ses manières à Versailles, celle-là !

Va donc voir ses parents dans leur deux-pièces vue sur la fabrique Michelin !

Tas changé ton discours ! secoue la tête Victoire. Pourtant, quand je te soignais comme un gamin, tétais bien content !

Eh ben, avant, tu jouais pas les grandes dames ! Paul-Émile ironise.

Papa, sois gentil avec Victoire, intervient Nicolas, le plus jeune fils. Elle fait vraiment de son mieux !

Claire a dix ans de plus quelle, elle en a vu ! Trois divorces derrière elle… Cest pas la même expérience !

Claire sait bien comment attendrir quelquun avec une soupe ! Victoire, cest pas son genre.

Cest ça, fais-moi la morale ! un nouveau coup sur la table résonne. Tes à deux doigts de dégager, toi aussi !

Ta mère ta laissé un studio en banlieue ? Tu sais où aller ! Tas compris ?

Arnaud, tu dis rien ? souffle Nicolas à son frère.

Bah quoi ? Cest vrai, la soupe de Claire est meilleure, marmonne Arnaud.

Tas que lestomac, celui-là ! Nicolas se détourne, indigné. Même pas pour défendre ta femme…

Si elle soccupe pas de moi, cest pas la peine ! Arnaud sactive à finir son assiette. Au second plat, il y aura un ragoût, fait par Claire.

Merci, Nico, glisse Victoire. Toi, au moins, tas du cœur. Heureusement quil y a un homme dans cette maison !

Nicolas rougit jusquaux oreilles, puis il se plonge dans sa soupe, imitant son frère.

Faut finir, conclut Paul-Émile. Froide, elle doit être immangeable celle-là !

Victoire aimerait balancer un « étouffez-vous avec ! », mais se retient, se lève avec dignité et quitte la salle à manger.

Elle prend la grosse tête ! Paul-Émile fait mine de désigner la porte par où sa bru vient de sortir. Dommage, elle était bien avant ! Largent change vraiment les gens…

Fais gaffe, Arnaud, elle va faire de toi un vrai pantin portefeuille, deux oreilles et tu courras au moindre ordre !

Ça narrivera pas ! semporte Arnaud, qui serre déjà les poings.

Ne me fais pas rire, soupire Paul-Émile.

On traite pas une femme comme ça, marmonne Nicolas.

Personne ta rien demandé, coupe Arnaud. Commence par toccuper de toi ! Tas vingt-cinq ans et tas encore rien construit, à courir après largent, auprès de moi ou de papa !

Jai un projet entrepreneurial, murmure Nicolas, baissant les yeux. Bientôt, on sera bénéficiaires…

Cette année ou au siècle prochain ? sesclaffe Paul-Émile. Allez, va, le prends pas mal !

Les discussions de ce genre pouvaient durer des heures. Depuis la mort de la maîtresse de maison, il y a trois ans, le caractère du chef de famille avait empiré. Il ne semblait plus trouver de joie que dans lart de provoquer les autres.

Justement, à ce moment-là, Claire, dont on parlait si souvent, entre dans la salle à manger :

Monsieur Morel, il est temps daller aux soins ! Vous savez, le programme…

Je sais, ma Clairette, répond Paul-Émile en se levant. Allez, emmène-moi vers la vitalité et la jeunesse éternelle !

Arnaud pâlit et détourne les yeux.

Arnaud Paul-Émile, Claire le regarde droit dans les yeux, après, jirai voir votre ongle incarné. Sinon, cest direction lhôpital !

Le visage dArnaud se détend et se pare même dun sourire ravi.

Très bien, Claire !

Nicolas, lui, ne cache pas son expression dégoûtée.

Tu la juges trop vite, glisse Nicolas après le départ des deux autres. Elle est gentille, et le père va mieux depuis quelle est là.

Toi, le donneur de leçon, occupe-toi de tes affaires, riposte Arnaud. Tu nas rien, et tu viens mapprendre la vie ? Commence par réussir, après tu causeras !

Nicolas attendait une occasion pour séclipser discrètement. Cinq minutes plus tard, dans la chambre damis la plus éloignée, il glisse à Victoire :

Victoire, viens, fuyons ce nid de vipères !

Où irait-on ? On na pas un sou devant nous…

Je gagnerai de quoi vivre !

Montre-le dabord…

Tu comptes vraiment supporter tout ça ?

Est-ce que jai le choix ?

***

Dans chaque famille, il existe une force qui unit. Quand cette force disparaît, la famille seffiloche, se fragmente, jusquà laisser le vide. Pendant des années, cette force fut Anne-Marie Morel.

Elle fut une épouse exemplaire, une maman tendre, une maîtresse de maison inégalée. Mais voilà : à cinquante-deux ans, elle sest éteinte, tout simplement. Partie sans bruit. Le soir, vivante et présente ; le matin, absente à jamais.

Sa disparition fit ressentir combien tout tenait à elle. Ni ses fils, ni son mari, ne surent faire tourner la maison. Après lenterrement, ils restèrent hébétés.

Certes, chacun avait son travail. Mais de retour à la maison, un vide dévorant les rongeait.

Jai vendu lentreprise, mis tout sur le compte, je nai plus envie de rien, dit Paul-Émile.

Papa, mais pourquoi ? Toute ta vie, tu tes investi là-dedans ! sindigne Arnaud.

Jai plus lâme à rien ! répond le père. Jespérais passer la boîte à mes fils, mais toi, tu as créé la tienne, et ton frère, il fait on ne sait pas quoi ! Mon entreprise, personne nen veut !

Et toi, quest-ce que tu vas faire ? demande Arnaud.

Rien ! Je vais mallonger et attendre ! lâche Paul-Émile. Largent sur le compte me suffit pour finir mes jours, et le reste, vous partagerez avec Nico ! Dailleurs, il est où, encore, ton cher frère ?

Jen sais rien, hausse les épaules Arnaud. Il bricole avec son projet…

Bah, tout mest égal… soupire Paul-Émile. Je men fous de tout, désormais.

Arnaud et Nicolas observent, impuissants, leur père décliner.

Il lui faudrait une aide à domicile, souffle Nicolas. Sil fait une bêtise, ce sera trop tard…

Qui va payer ? ironise Arnaud.

Il a de largent… hésite Nicolas.

Essaye dabord de lui en parler, fait remarquer Arnaud. Il ira plus loin pour tenvoyer promener, toi et laide-soignante !

Je peux pas, moi, jai mon projet… soupire Nico. Tu ne pourrais pas venir vivre ici ?

Jy pense… avoue Arnaud. Mais je devais me marier… Maman nest plus là. Peut-être que tout ça, cest un signe…

Un signe de quoi ?

Victoire, tu sais, ma copine, celle avec qui je vis, elle est infirmière, bonne ménagère aussi. Mais, je mennuie avec elle… Bref…

Tu penses quelle pourrait tenir la maison, comme maman ? questionne Nicolas.

Il faudrait au moins quelquun pour faire semblant… répond Arnaud. Jamais personne ne remplacera maman.

Aucune solution nest décidée, mais après cette discussion, tout bascule.

Arnaud revient habiter chez son père avec son jeune épouse :

Maintenant, cest chez nous, dit-il à Victoire. Tu comprends pourquoi javais tant tardé à te proposer le mariage, pourquoi on na pas vraiment fait de fête ?

Oui, je comprends, murmure Victoire.

Je ten demande beaucoup, on na jamais eu de domesticité, cétait toujours ma mère… La voix dArnaud séteint.

Ce nest rien, sourit Victoire. Je nai plus à aller travailler…

Tu as accès au compte ! On achètera tout ce quil faut, sempresse-t-il.

Larrivée de la jeune maîtresse de maison divise la famille. Nicolas laide et laccueille, tandis que Paul-Émile, lui, lance sans détour :

Tu las ramenée de la maternelle ? Tas perdu goût aux femmes ? Elle sait faire quoi, ta femme ?

«Cest pourtant à elle quil faudra veiller sur lui», repense Arnaud et répète :

Papa, elle ne remplacera jamais maman, mais elle est ma femme ! Au moins, montre-lui du respect !

On verra sur pièces, lance Paul-Émile.

Si Victoire avait su ce qui lattendait, jamais elle naurait franchi la porte de la maison familiale.

Pour la gestion de la maison, aucune difficulté : lappartement regorge dappareils électroménagers. Il suffisait dappuyer sur les boutons. Les contrariétés, en revanche, cétait le beau-père.

Moqueur, cassant, jamais content : il ne cessait de répéter que Victoire ferait mieux dapprendre deux ou trois choses !

Elle a tenu deux ans. Plus tard, même Arnaud narrivait plus à lapaiser. Un soir, elle annonce à lassemblée :

Faites ce que vous voulez, mais jengage une aide-ménagère ! Déjà trouvée ! Ce sera ma responsabilité, à moi !

Claire est du genre à imposer son style, et ne rendra de comptes quà moi ! Ce quelle dit, cest moi qui le dis !

Si elle est aussi maladroite que toi, on vous met toutes les deux à la porte ! grogne Paul-Émile.

Arnaud et Nicolas soutiennent la décision de Victoire. Ils voient bien que la situation avec leur père devient intenable.

Larrivée de Claire nest pas une fête. Elle examine silencieusement ses nouveaux employeurs, puis se met au travail, efficace.

Les hommes ignorent un point : Victoire et Claire ont conclu un accord secret. Claire doit, par son charme, amadouer Paul-Émile.

À cinquante-sept ans, Paul-Émile nest pas encore vieux. Claire, trente-sept, sait ce quelle veut. Si les principes gênent, on les range dans un tiroir.

Ce vieux doit enfin sadoucir ! Sinon, Claire ne touchera jamais son salaire de ministre ! pensait Victoire.

Et tout a fonctionné à merveille. Sauf que Claire a fait plus encore : non seulement elle veillait sur Paul-Émile, mais elle sintéressait aussi beaucoup à Arnaud, son égal en âge.

Victoire la-t-elle compris ? Évidemment. Mais elle ne pouvait rien faire : Arnaud lui a coupé laccès au compte familial, lui laissant seulement un petit budget… qui finissait dans la poche de Claire.

Heureusement, Victoire trouva du réconfort auprès de Nicolas, amoureux delle depuis le premier jour.

Ils auraient fui ce nid de guêpes, sils en avaient eu les moyens. Mais la perspective de partir sans rien les terrifiait.

Dans la chambre damis, ils cherchaient un peu de répit.

***

Tu saurais comme je les déteste ! soupirait Victoire, la tête sur la poitrine de Nicolas.

Je comprends tellement ! Ce sont des monstres, jai honte dêtre leur fils ! répond Nico.

On leur dit tout et on sen va ? Quils se débrouillent avec leurs querelles ?

Allons-y ! acquiesce Nicolas. Mon projet a enfin marché, grand contrat aujourdhui ! On aura de quoi vivre !

Leur fuite ressembla à une cavale. La vraie guerre avait lieu dans la maison. Quand Paul-Émile, le cœur serré, fit le compte de la situation :
Mon aîné menlève ma femme, et le benjamin vole la femme de son frère ! Belle famille, vraiment ! Et cette Claire, comment na-t-elle pas tenté Nicolas !

Les cris résonnaient, la vaisselle volait, les meubles volaient en éclats, les reproches pleuvaient de partout. La maison ne ressemblait plus à rien.

La famille, quAnne-Marie avait bâtie avec tant damour, seffondrait. Elle seule savait tenir ses hommes dune main ferme, sans perdre le sourire. Mais sans elle, ils sont tombés dans la facilité, vivant à linstinct, incapables de réfléchir.

Оцените статью
Le beau-père refuse d’accepter sa belle-fille — Tu l’as ramenée de la maternelle ou quoi ? Les femmes normales ne t’attirent donc plus ? Qu’est-ce qu’elle sait faire ? Elle connaît quelque chose au moins ? — lança Monsieur Philippe Dupont d’un ton méprisant à sa belle-fille. — Mais à quoi peut-elle bien servir ? «Et c’est justement sur elle que repose la surveillance de papa», pensa André, avant de dire : — Papa, elle ne remplacera jamais maman, mais c’est MA femme ! Un peu de respect, s’il te plaît. — Alors, ce pot-au-feu, il est comment ? — demanda Victoire. — Celui de Brigitte est meilleur ! — répondit Philippe Dupont. — Plus savoureux ! Mais allons, on va bien finir celui-là, on ne va pas gaspiller non plus ! — Vous vous moquez de moi ? — s’indigna Victoire. — Il manque quelque chose… — fit remarquer André en grimaçant. — Je sais pas trop quoi, mais sans, c’est pas pareil ! — Toi alors, mon cher époux, je ne t’attendais pas à ce niveau ! — rétorqua Victoire en retirant son foulard. — Si la cuisine de Brigitte vous plaît tant, qu’elle vous cuisine donc ! Moi, la cuisine, terminé ! — Et manger, alors ? — ricana le beau-père. — Pour manger, Monsieur Dupont, figurez-vous que la cantine, ça existe, et votre Brigitte pourrait même me servir là-bas ! Je la paie pour ça, non ? — s’énerva Victoire. — Bon ! — Philippe Dupont tapa du poing sur la table. — Madame la Duchesse ! T’es aussi étrangère ici qu’elle ! Et gare à toi, ce n’est pas elle que je mettrai dehors, mais toi ! — Papa ! — s’exclama André. — Tu pourrais être un peu plus correct ? C’est ma femme ! — Et qu’elle arrête de jouer la… ! — souffla Philippe Dupont. — Qu’elle range ses airs de bourgeoise d’où elle vient ! Sinon elle retournera vite dans son HLM avec vue sur la Z.I. Renault ! — Vous avez changé, vous… — secoua la tête Victoire. — Quand je m’occupais de vous comme d’un enfant, vous étiez plus sympa ! — Tu laissais ta fierté au placard à l’époque ! — ironisa Philippe Dupont. — Papa, faut pas parler comme ça à Victoire, — demanda Nicolas, le benjamin. — Elle fait de son mieux, franchement ! Brigitte a dix ans de plus ! Elle a de l’expérience, trois divorces derrière elle ! Elle sait comment piéger un mec avec son pot-au-feu ! Victoire, c’est différent ! — Assez de leçons ! — nouveau coup de gueule du patriarche. — Tu vas vite te retrouver dehors ! Ta mère t’a laissé un studio en banlieue ? Va donc y rejoindre ta solitude ! Compris ? — André, dis quelque chose ! — lança Nicolas en bousculant son frère. — Bah, c’est vrai que le pot-au-feu de Brigitte est meilleur ! — répondit André. — T’as qu’à penser qu’à bouffer, toi ! — maugréa Nicolas. — Mais et ta femme ? — Qu’elle ne se mêle pas de ça ! — André attaqua son plat à la cuillère. Il y avait de la blanquette pour suivre, et elle, c’est Brigitte qui l’avait faite. — Merci, Nico ! — glissa Victoire. — Le seul homme de la maison ! Merci au moins pour ça. Nico vira au rouge comme la soupe dans son assiette et se mit à manger à son tour. — Allez, mangeons — acquiesça Philippe Dupont. — Froid, ce sera sûrement immonde ! Victoire hésita à leur lancer : «Bon appétit, étouffez-vous !», mais se retint. Digne, elle quitta la salle à manger. — Elle a pris le melon, pas possible ! — grommela Philippe Dupont, indiquant Victoire du doigt. — Avant, c’était une fille bien ! L’argent change les gens ! Fais attention, André, elle va faire de toi un vrai “homme” : un portefeuille et deux oreilles, emprisonné sous ses ordres ! — Jamais de la vie ! — s’emporta André. — Je saurai la tenir ! (il serra le poing). — Ne me fais pas rire — balaya Philippe Dupont. — On ne traite pas une femme comme ça — maugréa Nicolas. — Tu ne me demandes pas mon avis ! — rétorqua André à son frère. — Occupe-toi de toi ! T’as déjà 25 ans et toujours rien fait de ta vie ! Tu cours après l’argent : chez moi, chez papa ! — J’ai une start-up, — baissa la tête Nicolas. — Bientôt elle rapportera… — Cette année, ou on attend le siècle prochain ? — s’esclaffa Philippe Dupont. — Bon, pas vexé, hein ! La discussion aurait pu durer des heures. Depuis que la maîtresse du foyer avait disparu trois ans plus tôt, le patriarche était devenu aigri. Sa seule joie : user les nerfs de son entourage. Mais c’est alors qu’entra Brigitte, évoquée à maintes reprises : — Monsieur Dupont, l’heure des soins ! Vous connaissez la routine ! — Je sais, ma Brigitte — répondit Philippe Dupont en se levant. — Allons-y, mon bijou, vers la forme et le bonheur ! André rougit, tendu. — Monsieur André, — Brigitte tourna son regard vers le fils aîné, — je passerai vous voir ensuite ! Je dois vérifier votre ongle incarné. Sinon, c’est direction l’hôpital ! André reprit son air habituel, mais afficha un large sourire béat. — Très bien, Brigitte ! Nicolas observait ça avec un profond mépris. — Tu es dur avec elle — glissa Nicolas lorsque le père et la nurse s’éclipsèrent. — Brigitte est sympa. Papa sort la tête de l’eau, au moins. — Occupe-toi de tes affaires, moraliste ! — siffla André. — Toi non plus t’as rien fait de ta vie, tu viens donner des leçons ! Nicolas sauta sur l’occasion et fila se réfugier dans la chambre d’amis la plus loin. Cinq minutes après : — Victoire, viens, on s’en va, fuyons ces gens ! — On irait où ? On vivrait de quoi ? — Je gagnerai de l’argent ! — Commence déjà par en gagner… — Et tout supporter, tu y arrives ? — Ai-je vraiment le choix ? *** Dans chaque famille, il y a un ciment. Quand il s’effrite, tout s’effondre. C’était Annick, la maîtresse de maison, qui faisait tenir tout ce petit monde. Elle était une épouse aimante, une maman bienveillante, une cuisinière hors pair. Elle s’est épuisée à être la meilleure et, un soir, ne s’est pas réveillée. Sa disparition fit comprendre tout ce qui reposait sur elle dans la famille. Ni ses fils, ni son mari n’y arrivaient. Après les funérailles, ils étaient paralysés. Chacun travaillait, tant bien que mal. Mais le vide les rongeait. — J’ai vendu la boîte, mis l’argent à la banque, j’ai plus envie de rien — annonça Philippe Dupont. — Papa, t’es sérieux ? Toi qui t’es tant investi dans cette entreprise ! — J’ai plus d’âme ! — répondit-il. — Je pensais transmettre à mes fils, mais toi t’as monté ta boîte, ton frère on sait pas ce qu’il fait ! Et ma société, ça ne vous intéresse pas ! — Et toi, tu vas faire quoi ? — Plus rien. Je vais rester là, allongé. L’argent suffira pour finir mes jours. Ce qui restera, à vous deux. Où est encore ton frangin, d’ailleurs ? — Je sais pas, — répondit André. — Il bosse sur sa start-up. — Peu importe, — soupira Philippe Dupont. — À quoi bon, maintenant. André et Nicolas voyaient leur père s’éteindre à petit feu. — Il lui faut une aide à domicile — dit Nicolas. — S’il lui arrive malheur ! — Tu veux payer ? — ironisa André. — Mais… il peut… — Commence par le convaincre d’en accepter une ! — Je peux pas, j’ai la start-up ! — répondit Nicolas. — Tu ne veux pas venir vivre ici, toi ? — J’y pense… Mais je voulais me marier, maman n’est plus là. Je sais plus. C’est peut-être un signe… — C’est-à-dire ? — Victoire, tu sais, l’infirmière avec qui je vis. Elle est sérieuse, mais franchement, on s’ennuie. Et… — Tu crois qu’elle pourrait être comme maman ? — Personne ne remplacera maman. Mais ça ferait semblant. On a trop besoin de ça… Après cette conversation, tout changea. André revint vivre au foyer familial avec sa jeune épouse : — Voilà, c’est notre maison désormais — expliqua-t-il à Victoire. — Tu comprends pourquoi je t’ai si longtemps cachée, et pourquoi il n’y a pas vraiment eu de mariage ? — Oui, je comprends, — souffla Victoire. — Je ne sais pas comment te demander, mais il n’y a jamais eu de personnel ici. Maman… — son ton s’éteignit. — Ça va, — sourit Victoire. — Je n’ai plus à aller travailler, désormais… — Bien sûr ! Tu as accès au compte. Sers-toi, n’hésite pas ! L’arrivée de la jeune épouse fut accueillie diversement. Nicolas la soutint et proposa son aide, mais le beau-père… — Tu l’as ramenée de la maternelle ou quoi ? Les femmes normales ne t’attirent donc plus ? Qu’est-ce qu’elle sait faire ? — Philippe Dupont fulminait. «Et c’est elle qui devra s’occuper de lui», pensait André, qui protesta : — Papa, elle ne remplacera pas maman, mais c’est ma femme ! Alors, du respect ! — Je ne promets rien — bougonna Philippe Dupont. — On verra ce qu’elle vaut. Si Victoire avait su ce qui l’attendait ces deux années, jamais elle n’aurait franchi le seuil de cette maison. Dans la vie quotidienne, rien ne manquait, le foyer était parfaitement équipé. Mais c’est le beau-père qui posait problème. Était-ce délibéré ou non ? Impossible à dire, mais il se montrait perpétuellement insatisfait et repoussa toute tentative de rapprochement. Victoire tint deux ans. Puis, même les encouragements d’André cessèrent de l’apaiser. Un soir, elle réunit les hommes de la maison : — Que vous en éclatiez, j’en ai assez : j’embauche ma propre aide-ménagère ! Et je l’ai déjà trouvée ! Son caractère : là où elle s’assied, personne ne la déloge ! Et elle, elle n’aura de comptes à rendre qu’à moi ! J’espère que c’est bien compris ! — Si elle est aussi incompétente que toi, vaut mieux vous virer toutes les deux ! — râla Philippe Dupont. Mais André et Nicolas soutinrent Victoire. Ils voyaient bien sa souffrance. L’arrivée de Brigitte ne fut pas fêtée, mais elle s’installa efficacement. Un détail échappait aux hommes : Victoire et Brigitte avaient un accord secret : Brigitte devait charmer Philippe Dupont à tout prix. Il avait 57 ans, encore fringant, et elle, 37. Si on oubliait les principes (désormais rangés au placard), tout était possible. — Ce “vieux ronchon” doit s’adoucir ! Ou Brigitte ne mérite pas sa paye ! Le plan marcha parfaitement. Trop même : Brigitte ne s’occupa pas que de Philippe, mais aussi d’André, son égal en âge. Victoire l’avait-elle remarqué ? Bien sûr. Mais elle ne pouvait rien : André lui coupa l’accès au compte commun, établit un budget… qui partait entièrement chez Brigitte. Victoire trouva réconfort dans les bras de Nicolas, transi d’amour pour elle depuis le début. Ils auraient fui ensemble, mais comment vivre sans argent ? Quitter ce chaos dans l’incertitude leur faisait peur. Dans la chambre d’amis, ils se consolaient, tant bien que mal. *** — Si tu savais comme je les déteste ! — soufflait Victoire lovée contre Nicolas. — C’est horrible, mais je suis d’accord. J’ai même honte d’être leur fils ! — soupirait Nicolas. — Et si on disait tout et qu’on partait ? Qu’ils s’entre-dévorent eux-mêmes ! — Chiche ! — accepta Nicolas. — D’autant que j’ai décroché une grosse commande aujourd’hui, ma start-up décolle ! On ne sera pas sans rien, cette fois… Et ils s’enfuirent, comme poursuivis. Le vrai drame, cependant, se jouait dans la maison. Quand Philippe Dupont, la main sur le cœur, prit conscience de tout ça : — Mon fils aîné m’a “piqué” ma femme ! Mon cadet a volé la femme de l’aîné ! Belle famille ! Et cette Brigitte, à quand son tour avec Nicolas ? ! Il y eut des cris, de la vaisselle cassée, des meubles brisés, des reproches à la pelle. Plus rien n’avait de sens. La famille si bien tenue par Annick s’effondra. Car c’était elle, la maîtresse de maison, qui savait garder ses hommes dans le droit chemin. Sans elle, ils étaient retombés à leur plus bas instinct, incapables de réfléchir autrement.
Предостережение от подруги: важный совет для жизни