Tu las sortie de la petite section, celle-là? Les femmes normales ne tintéressent plus? Elle sait faire quoi, celle-ci? Elle connaît quoi à la vie? siffle avec mépris Pascal Lefèvbre, jetant un regard glacé vers la jeune épouse de son fils. À quoi elle peut bien servir, franchement?
«Et dire que cest elle qui va devoir soccuper de lui», pense Antoine, alors il répond, dun ton ferme:
Papa, elle ne remplacera jamais maman, mais elle est ma femme! Alors je voudrais quau moins tu montres un minimum de respect.
Et alors, il est comment, le pot-au-feu? demande Élodie.
Claire le fait bien meilleur! rétorque Pascal Lefèvbre. Plus savoureux, plus riche! Mais bon, on mangera celui-là aussi, on ne va pas jeter.
Vous vous moquez de moi, là? sinsurge Élodie.
Bah, il manque un petit truc, grimace Antoine. Je ne sais pas, cest infime, mais sans ça, ce nest pas pareil, tu vois?
Toi, mon cher mari, je ne tattendais pas là-dessus! Élodie arrache son foulard. Si vous préférez les plats de Claire, eh bien, allez-y! Moi, la cuisine, cest fini.
Et tu comptes manger où alors? ricane le beau-père.
Figurez-vous, monsieur Lefèvbre, que la cantine du quartier est très bien! Claire soccupe du service, et cest pour ça que je la paie! sénerve Élodie.
Bon ça suffit! tape du poing Pascal Lefèvbre. Madame la bourgeoise! Tu nas rien à faire ici, tes aussi étrangère quelle! Et fais gaffe, cest pas elle que je mettrai à la porte, cest toi!
Papa, sois un peu plus digne, cest ma femme! sexclame Antoine.
Cest elle qui joue les princesses grommelle Pascal Lefèvbre. Quelle range ses caprices, sinon, retour direct chez ses parents dans leur HLM qui donne sur la zone industrielle de Roubaix!
Eh ben, tu changes de ton, maintenant! soupire Élodie. Pourtant, quand je te changeais tes bas comme à un gamin, tétais beaucoup plus doux.
Oui, mais tétais pas aussi théâtrale! ricane Pascal Lefèvbre.
Papa, cest pas sympa pour Élodie, intervient Nicolas, le cadet. Elle fait de son mieux!
Claire, elle a dix ans de plus! De lexpérience, et déjà trois divorces au compteur! Elle sait comment te cuisiner un pot-au-feu ensorceleur Alors quÉlodie, cest une autre histoire!
Arrête un peu avec ta morale! récidive un coup sec du patriarche sur la table. Tu dégages de la maison plus vite que prévu!
Ta mère ta légué un studio en banlieue? Cest là-bas que tu iras pleurer, tas compris?
Antoine, tu dis rien? souffle Nicolas en poussant son frère.
Quoi? réplique Antoine. Claire cuisine vraiment mieux!
Tu ne penses quà bouffer, toi! lâche Nicolas en se tournant. Et cest ta femme quon descend ici!
Quelle arrête de se mêler de tout! grogne Antoine en replongeant sa cuillère. Il veut en finir vite avec le pot-au-feu. Le plat principal, cest Claire qui la préparé.
Merci, Nicolas! susurre Élodie. Le seul vrai homme de cette maison, merci!
Nicolas rougit comme un morceau de betterave, puis suit lexemple de son frère en sacharnant sur son assiette.
Eh, finissons tout ça, conclut Pascal Lefèvbre. Froid, ça doit être abominable!
Élodie a envie de hurler un «Bouffez-le, votre pot-au-feu!», mais elle se ravise. Elle se lève, la tête haute, et quitte la salle à manger.
Quelle insolente! siffle Pascal, montrant la porte du menton. Elle avait lair tellement gentille, avant!
Ah, largent, ça change les gens!
Fais gaffe, Antoine, elle va faire de toi un vrai spécimen: un porte-monnaie ambulant, et tu seras à ses ordres!
Ça jamais! se fend Antoine en serrant le poing.
Tu veux me faire rire, là, ricane son père.
On na pas à parler comme ça à une femme, marmonne Nicolas.
Tes quun donneur de leçons! balance Antoine. Occupe-toi de tes affaires! Tas vingt-cinq ans, rien accompli, toujours à courir après la thune, tu viens quémander chez moi, puis chez papa!
Jai ma start-up, bredouille Nicolas, tête basse. On aura bientôt nos premiers profits.
Cette année ou tu veux faire poireauter jusquau siècle prochain? rigole Pascal Lefèvbre. Bref, te vexe pas!
La discussion aurait pu durer des heures. Depuis la disparition de la maîtresse de maison il y a trois ans, le père nen finit plus de grincer.
Harceler les siens est son seul passe-temps.
Justement, voilà que Claire débarque dans la salle:
Monsieur Lefèvbre, il est lheure de votre séance de kiné! Vous savez, le rythme!
Oui, Clairette, dit-il en se levant Allons à la santé et au bonheur, guide-moi!
Antoine se raidit, rougit.
Monsieur Antoine, ajoute Claire en croisant le regard du fils aîné, je passe après chez vous revoir votre ongle incarné. Faudrait pas finir à lhôpital!
Le visage dAntoine se détend soudain, un sourire béat y flotte.
Merci, Clairette!
Seul Nicolas regarde la scène avec un mépris à peine dissimulé.
Tu ne devrais pas lui en vouloir, dit Nicolas dès que le père et Claire sont sortis, elle est bien, tu sais. Et le père il retrouve un peu de vie, grâce à elle.
Occupe-toi de tes affaires, moraliste siffle Antoine. Commence par avoir une vie au lieu de jouer les conseilleurs!
Nicolas nattendait que ça pour séclipser. Cinq minutes plus tard, il frappe à la porte de la chambre dami au fond du couloir.
Élodie, ma belle! On sen va dici ensemble!
Pour aller où? De quoi vivra-t-on?
Je trouverai bien!
Commence par trouver
Tu supportes ça encore longtemps?
Jai le choix?
***
Chaque famille a une force qui la tient. Quand elle disparaît, tout seffondre, morceau par morceau, jusquà ce quil ne reste plus rien. Chez nous, ce ciment, cétait Anne Lefèvbre.
Femme dévouée, maman attentionnée, cuisinière hors pair. Elle la été jusquà seffacer, la cinquantaine à peine passée.
Voilà, à trop être irremplaçable, elle sest usée. Le soir elle sest couchée, le matin elle ne sest pas réveillée.
Et là, tout le monde a mesuré à quel point ils dépendaient delle. Ni les fils, ni le père ne savaient quoi faire. Après les obsèques, cétait la stupeur.
Non, chacun avait son travail. Ils faisaient leur part. Mais le vide était immense, il rongeait.
Jai vendu la boîte, viré largent sur le compte, je veux plus rien faire, déclare Pascal Lefèvbre.
Papa, tu plaisantes! Ty as mis tout ton cœur, dans cette entreprise!
Mon cœur Il ny a plus rien! Jai voulu transmettre la société aux fils, mais toi tu bosses à ton compte, et ton frère fait dieu sait quoi Personne ne veut de mon affaire!
Et toi alors? Tu vas faire quoi?
Rien. Je vais rester là, couché. Les économies suffiront à ma retraite. Ce qui reste, vous vous le partagerez, Nicolas et toi! Ah, il est où, dailleurs?
Jen sais rien, hausse les épaules Antoine. Avec sa fameuse start-up…
Bah, tout ça, cest plus mon problème, soupire Pascal.
Antoine et Nicolas assistent, impuissants, à la lente extinction de leur père.
Il faut lui prendre une aide à domicile, propose Nicolas. Sinon il va faire une bêtise.
Tu veux payer, toi? ironise Antoine.
Il a de quoi
Essaie donc de le convaincre, toi, quil accepte une aide! Il nous enverra balader, toi et la dame!
Jpeux pas moccuper de lui, jai ma start-up. Toi, tu pourrais déménager?
Jy pense, soupire Antoine. Je voulais me marier, maman nest plus là. Cest un signe, peut-être, que ce nest pas le moment
Tu veux dire
QuÉlodie, ma copine, enfin, on vit ensemble de temps en temps. Elle est infirmière, et bonne à la maison. Mais cest monotone, tu vois? Bref.
Tu crois quelle remplacerait maman?
Là, on aurait déjà besoin de nimporte qui, pour sauver lapparence. Mais personne ne remplacera jamais maman.
La discussion fut sans résultat apparent, mais elle changea tout.
Antoine revient vivre chez son père, amenant avec lui Élodie, sa jeune épouse.
Voilà, cest notre maison, dit-il à Élodie. Tu comprends maintenant pourquoi jai tardé pour la demande, et pourquoi on na pas vraiment fait de fête?
Oui, je comprends, murmure-t-elle timidement.
Jai même honte de te le demander, mais on na jamais eu de personnel domestique ici. Juste ma mère.
La voix dAntoine se brise.
Ce nest rien, sourit Élodie. Je nai plus à aller travailler, maintenant…
Oui, oui! Tu as accès au compte, utilises ce dont tu as besoin!
Larrivée de la jeune maîtresse de maison nest pas bien reçue par tout le monde. Nicolas, lui, ladopte, propose son aide. Mais le père
Tu las sortie de la crèche, celle-là? Les vraies femmes ne tintéressent plus? Elle sait faire quoi, celle-là? Pascal Lefèvbre la détaille, plein de dédain. À quoi elle sert?
«Cest pourtant elle qui va devoir soccuper de lui», pense Antoine et répète:
Papa, elle ne remplacera jamais maman, mais elle est ma femme! Je te demande juste un peu de respect.
Je promets rien, ronchonne Pascal. On verra bien si elle tient la route!
Si Élodie avait su ce quelle aurait à affronter ces deux années, elle naurait jamais passé le seuil de cette maison.
Pour les tâches ménagères, aucun souci: appareils dernier cri partout, des boutons à presser et basta. Mais les vraies difficultés venaient du beau-père.
Était-ce de la maladresse ou de la malveillance? Impossible à trancher. Mais il ne perdait pas une occasion de faire des remarques assassines à Élodie, sur tout et rien.
Comme on la vu, elle a tout supporté deux ans. Puis même les encouragements dAntoine ne suffisaient plus. Elle a réuni tous les hommes:
Faites ce que vous voulez, mais jembauche une aide-ménagère. Jai déjà trouvé, et elle ne prendra dordres que de moi.
Et elle a son caractère, la Claire: on ne la balade pas! Et ce quelle dit, cest comme si cétait moi!
Si cest une autre incapable, je vous vire toutes les deux tout de suite! prévient Pascal Lefèvbre.
Mais Antoine et Nicolas appuient Élodie. Ils voient bien ce quelle endure avec leur père.
Larrivée de Claire ne fut pas vraiment célébrée. Elle lança un regard perçant, marmonna un truc, puis se mit au travail.
Ce que les hommes ignoraient, cest quen plus, Élodie avait passé un marché avec Claire: user de son charme auprès de Pascal Lefèvbre.
À cinquante-sept ans, lhomme pouvait encore impressionner, et Claire en avait trente-sept.
Si léthique avait sa place, elle dormait au fond dun tiroir. Et tout fonctionna comme prévu. Mieux même, car Claire ne montra pas dattention quà Pascal Lefèvbre, mais aussi à Antoine, son contemporain.
Élodie le remarqua, bien sûr, mais elle neut pas de prise. Antoine lui coupa laccès au compte commun, lui imposant un plafond. Il senvolait dailleurs quasi intégralement chez Claire.
Élodie trouve alors du réconfort dans les bras du cadet, Nicolas, qui la toujours secrètement aimée.
Ils auraient fui ensemble, mais il leur manquait juste de quoi vivre. Quitter une maison, oui, mais sélancer dans le vide, non.
Alors, dans la chambre du fond, ils se consolaient, autant que possible.
***
Tu saurais pas à quel point je les hais! gémit Élodie, nichée contre la poitrine de Nicolas.
Cest ignoble, je suis daccord. Honte à ma famille, murmure Nicolas.
On a quà tout avouer et partir. Quils règlent leur compte sans nous!
Pourquoi pas! Surtout que ma start-up vient de décrocher un gros contrat! Enfin la liberté!
Ils fuient, Élodie et Nicolas, comme des voleurs. Derrière eux, la maison se transforme en champ de bataille.
Quand Pascal Lefèvbre fait le bilan, la main sur le cœur:
Mon aîné me pique la femme de ménage, et mon cadet la femme de laîné! Famille modèle, tiens! Encore heureux que Claire nait pas sauté sur Nicolas lui aussi!
Les reproches volent, la vaisselle aussi, les meubles trinquent; chacun accuse tout le monde.
Cette famille que chérissait Anne Lefèvbre part en miettes. Car cest elle, la maîtresse de maison, qui savait tenir ses hommes en respect, les rassembler. Sans elle, ils ont plongé dans le confort et la facilité, là où réfléchir demande trop defforts.
