Donc, ce sont des déplacements professionnels, cest ça ?
Je ne peux pas tépouser. Tu ty attendais, non ?
Comment est-ce quÉlise nest pas tombée dans les pommes, elle ne sait toujours pas. Tous ces clichés du genre « un éclair dans un ciel bleu » et « un poignard dans le cœur » faisaient pâle figure à côté de ce quelle a ressenti à ce moment précis.
Elle navait aucune idée que son amoureux était déjà marié !
Oui, il disait toujours partir en déplacement, mais après tout, cétait le boulot
Élise avait quitté sa petite commune de la Creuse à seize ans et ne comptait pas y remettre les pieds.
Sa mère, Françoise Dubois, exténuée par la vie et par son poste harassant à la volaille locale, navait absolument rien contre le départ de sa fille.
Franchement, pourquoi rester ? Trimer toute sa vie dans le même abattoir et ne jamais voir la lumière du jour ?
Du coup, pendant les premières années en ville, Françoise aidait sa fille dès quelle pouvait.
Mais Élise a commencé à se débrouiller toute seule quand elle a fini son BTS et trouvé un emploi dans une petite boîte de logistique.
Coup de chance incroyable : une vieille tante dont ni elle, ni sa mère navaient jamais entendu parler avait laissé à Françoise un petit deux-pièces en héritage.
Évidemment, Françoise la aussitôt offert à Élise.
Restait une zone dombre : le mariage.
Élise, elle, rêvait vraiment dun mari, pas dun riche « papounet » comme certaines de ses copines. Mais bizarrement, aucun prétendant valable pour le poste ne se présentait.
Deux de ses histoires se sont finies aussi vite quelles avaient commencé, sans quelle y trouve la moindre satisfaction, et surtout, sans conduire au fameux mariage.
Un jour, un petit gars de la rue voisine la fixait avec une telle admiration que cen était presque gênant.
Élise sen fichait complètement à lépoque, mais ce regard-là, elle ne la jamais oublié.
Aucun de ses amoureux suivants na posé ce genre de regard sur elle. Ils préféraient regarder des comédies stupides, le foot et comparer les prix de la bière. Bref, pas le rêve dÉlise.
Mais alors Mathieu grand, séduisant, sûr de lui et de seize ans son aîné la regardait, lui, comme dans ses souvenirs.
Il disait les bons mots, il agissait avec assurance.
Évidemment, elle sest persuadée quil était son destin et elle en est tombée raide dingue.
Elle simaginait déjà en robe blanche, sur la route de leur lune de miel, avec leur futur bébé au creux des bras Mais le destin, farceur, a choisi de commencer son scénario par la toute fin.
Je suis enceinte ! a-t-elle annoncé, radieuse, à Mathieu au bout de six mois de relation, en posant sur lui un regard plein dattente.
Il était censé lui demander sa main sur-le-champ.
Ah bah celle-là a soufflé Mathieu. Puis, se reprenant : Cest fabuleux, mais mauvais timing.
Pourquoi ?
Je ne peux pas tépouser. Tu ty attendais, non ? Le truc cest je suis marié.
Comment Élise a fait pour ne pas tourner de lœil à ce moment, mystère.
Les éclairs dans le ciel, les drames déchirants tout perdu en intensité face à ce quelle ressentait. Elle ne se doutait pas une seconde que son cher et tendre avait déjà une épouse !
Certes, il partait souvent en « déplacement », mais bon, cétait le taf !
Voyant son visage se modifier, Mathieu sest empressé de lui promettre quil allait divorcer très vite.
Daprès lui, avec sa femme, cétait déjà fini depuis longtemps. Il avait juste des scrupules par rapport à leur fille de quinze ans, Alice.
Mais bon, Alice est grande, elle pourra rester avec sa mère pendant que lui soccupe de son nouveau rejeton ; il assure quil en a la force.
Élise nétait pas franchement convaincue, mais trois mois plus tard, il lui met le jugement de divorce sous le nez, et un mois après, ils se marient à la mairie.
Pas de banquet, pas de voyage, mais tout de même, le plan dÉlise tombe à peu près en place.
Mathieu sinstalle dans son petit appartement impossible, voyons, de continuer à partager lancien avec son ex, « pas de ça chez les mecs ! » et ils coulent des jours heureux.
Le petit Romain arrive dans les temps, et leur bonheur grandit encore.
Mathieu continue ses déplacements les vrais cette fois et assure un revenu tout à fait convenable à la famille, sans oublier de verser sa pension à Alice.
Élise gère le bébé de son côté sans trop se plaindre.
Élise ? demande une voix masculine, douce, à la sortie de la supérette. Je peux taider ? Un jeune homme soulève habilement la poussette avec Romain dans les escaliers, ce qui lui laisse le temps de le reconnaître.
Nicolas ? sexclame-t-elle. Pardon, tu es peut-être plutôt Monsieur Nicolas, à présent ? Elle détaille son ancien soupirant avec plaisir.
Oui, cest bien ce Nicolas-là : le gamin de la rue dà côté, celui qui lui lançait ce regard amoureux il y a pff, si longtemps.
Fini le gringalet timide, cest à présent un jeune homme assez chouette.
Il a quoi, 25 ans ? Si elle en a 26 mais le temps file à une vitesse !
Nicolas les raccompagne jusquà lentrée de limmeuble.
Pas question de linviter plus loin, même si ses sacs de courses pèsent un âne mort.
Pas la peine de donner du grain à moudre aux voisines ni une raison à Mathieu de devenir jaloux.
Ils ont déjà discuté presque une heure au parc, avec le môme sur la balançoire, ça suffit.
Nicolas ne semble pas vexé, il réclame juste son numéro « au cas où ». Elle prend aussi le sien, histoire de, mais ne compte pas rappeler.
Les deux mois suivants, étrangement, Nicolas se retrouve « par hasard » dans le quartier ; ils promènent Romain, discutent de tout et de rien. Pour Élise, cest clair : pas de flirt. Et lui, visiblement, sen fiche ; il la fait rire, joue avec le petit.
Un jour, le gamin a une fièvre de cheval. Médecin, ordonnance, panique à bord, bref, elle attend Mathieu de pied ferme, puisquil doit rentrer de déplacement dune minute à lautre.
Tu arrives bientôt ? lappelle-t-elle. Il faut passer à la pharmacie, Romain est malade. Je tenvoie la liste des médicaments.
Papa ? Tes où ? Viens, on a faim, maman et moi ! entend-elle en arrière-plan une voix de fille.
Tu es où ? La voix dÉlise meurt, pleine de mauvais pressentiments.
Je suis chez ma fille, tu vois le problème ? Ça te dérange ? bougonne Mathieu.
Papa, on ta attendu hier soir à table et aussi ce soir ! Dépêche-toi ! sécrie de nouveau Alice.
Je vois Élise raccroche la première.
Elle tremble de colère, mais dabord, trouver les médicaments, grâce à la voisine qui accepte de veiller sur Romain.
Mathieu débarque trois heures plus tard.
Je vais pas me justifier, lance-t-il à peine entré. Je taime, jaime notre fils, mais ma première famille me manque. Ouais, ces six derniers mois je dormais parfois là-bas. Si ça te va pas, tant pis.
Ça ne me va pas ? répète Élise, complètement retournée. Je pensais quon saimait, quon était une vraie famille et toi, toi Tes un traître, voilà ! Je ne veux plus jamais te revoir !
Sil avait eu la décence de sexcuser, prétendu que tout ça nétait quune (très) mauvaise blague, ou juré que jamais, jamais plus peut-être quelle lui aurait pardonné.
Mais Mathieu traverse la pièce, regarde leur fils endormi, fait sa valise et sen va.
Inquiète-toi pas, je verserai la pension.
Et fiche-moi la paix ! Elle claque si fort la porte quelle réveille Romain.
Pendant trois jours, Élise pleure, ignorant coups de téléphone et messages. De toute façon, ce nest pas Mathieu qui rappellerait.
Mais à force de sonner, elle finit par ouvrir.
Ça va, Élise ? Et Romain ? Nicolas la serre dans ses bras, tremblant. Tu réponds plus, jétais inquiet !
Elle se remet à pleurer de plus belle.
Par la suite, Nicolas lui fait boire des gouttes affreuses, écoute ses histoires embrouillées, la câline en répétant que tout va bien se passer.
Il refuse de partir, sinstalle sur le canapé, et au petit matin, prépare le petit-déj avant de filer au boulot.
Toute la semaine suivante, il traîne dans son appart, fait les courses (à ses frais), répare je ne sais quoi, mitonne des plats.
Tas pas de boulot, toi ? demande-t-elle mollement.
Jai posé des jours.
Une semaine encore et ils partagent le lit. Bah, pourquoi pas ? Mathieu ne donne plus signe de vie, à part un virement mensuel.
Élise se dit que Nicolas conviendrait mieux comme mari que ce traître de Mathieu.
Nicolas na pas déménagé pour de bon ils attendent le divorce officiel, censé arriver dans un mois mais il dort souvent là.
Pas quÉlise soit amoureuse, mais elle se sent bien avec lui. Et il sentend à merveille avec Romain.
Le visage du presque-ex-mari, croisé lors dune balade en trio, valait le détour !
Le cœur dÉlise fait un bond il va comprendre, sexcuser, supplier ?
Même pas. Il détourne les yeux, puis se retourne, la salue poliment, et soccupe de leur fils.
Bon, cest que la nouvelle vie avec Nicolas est bien la bonne, alors.
Et là, débarque la mère.
Un coup de fil alors quelle arrive à limproviste en taxi devant limmeuble « Viens maider avec les sacs ! »
Nicolas vient de partir bosser, il serait peut-être temps de lui parler des récents bouleversements dans sa vie.
Pendant le petit-déj, entre deux banalités, Françoise jette subitement :
Il habite ici aussi, le Nicolas à Lucienne, non ?
Élise se fige. « Lucienne », c’est la mère de Nicolas.
Pourquoi tu dis ça ?
Je lai croisé tout à lheure, quel brave garçon ! Là-bas à la campagne, tsais, ya pas de travail, tous les mecs partent à Paris, mais lui il a refusé. Il ma dit : Je veux rester près de mes filles. Il envoie même de largent à sa famille, et il revient tout le temps !
Je tavais dit quil sétait marié ya trois ans, non ? Et quil a une fille, Sophie ?
Les paroles de sa mère résonnent dans la tête dÉlise comme dans du coton.
Elle sécroule sur son tabouret.
Deux fois ! Deux ! Elle na même pas pensé, encore, à demander si ce nouvel homme était marié
Comment avoir confiance ? Ou alors, ne jamais faire confiance à personne ?
Élise a viré Nicolas avec fracas, refusant même découter ses promesses de divorce « dès que la petite sera un peu plus grande ».
Visiblement, le bonheur conjugal nest pas fait pour Mademoiselle ÉlisePendant plusieurs semaines, Élise a vécu en pilote automatique, tournant en rond dans son petit appartement trop calme, bercée par les pleurs de Romain et lamertume qui lui collait à la gorge. Plus personne ne venait la secourir, préparer le petit-déj, ni partager les courses, et cétait tant mieux : il le fallait.
Mais un soir, alors que Romain sendormait enfin et que le silence pesait, elle sassit sur le tapis, le dos appuyé contre le canapé, et pour la première fois, elle cessa de compter les trahisons des hommes, les absences, les promesses vides. Elle se souvint delle-même, petite, dans la Creuse, bien avant quun regard amoureux ou quune vie rêvée vienne sinterposer elle se rappela la fillette qui nattendait personne pour tailler la haie, peindre des nuages sur les volets, ou courir derrière les poules juste pour le plaisir.
Ce soir-là, devant la fenêtre entrouverte, elle décida darrêter de se définir en creux, dattendre quun autre répare ce qui nallait pas. Elle allait lever la tête, ramasser sa vie feuille à feuille, et apprendre une bonne fois à sen contenter, telle quelle était : cabossée, peut-être, mais à elle. Ce ne serait ni robe blanche, ni nid trop douillet, mais cela lui appartenait.
Le lendemain, Élise mit Romain dans la poussette, laissa un mot sec à lex-mari, changea de numéro, et alla déposer son CV dans une crèche au coin de la rue.
Elle croisa Nicolas, penaud, devant la boulangerie. Cette fois, elle lui tendit la main sans colère ni reproche, juste comme on salue un voyageur sur un quai de gare.
Bonne route, Nicolas.
Puis, le cœur un peu plus léger, elle remonta la rue, son fils riant à pleins poumons. Ce nétait pas le conte de fées, ni même le film du dimanche soir, mais cétait déjà le début dune belle histoire la sienne.

