Homme à tout faire. Le père de Barbara est mort soudainement. De façon totalement inattendue. Il s’est éteint en trois petits mois, emporté par une fichue maladie. Mais il s’est battu jusqu’au dernier souffle. Il avait un rêve : voir sa fille unique mariée et heureuse. Malheureusement, son rêve ne s’est pas réalisé. Le père de Barbara est parti en hiver, juste après Noël. — Il n’aura au moins pas gâché la fête à la petite pour toute sa vie, murmuraient les voisins en hochant tristement la tête. Le rêve est resté inaccompli, car Barbara n’avait personne dans sa vie. À part peut-être cet admirateur sur Internet avec qui elle échangeait mollement des messages depuis plusieurs années, mais rien de plus qu’un ou deux rendez-vous mensuels. Son père savait qu’il laissait sa fille seule au monde. La mère de Barbara les avait quittés alors qu’elle était encore enfant, partie “faire sa vie” en Italie. Au début, elle envoyait de l’argent, des jouets et des friandises ensoleillées de Florence à sa chère Barbiche. Mais au fil du temps, les colis et les lettres devinrent de plus en plus rares, jusqu’au jour où Barbara a reçu, à l’âge de dix ans, une lettre d’adieu. Elle lui expliquait qu’elle avait trouvé l’amour avec un Italien, Lorenzo. Ils étaient mariés à présent et vivaient dans son domaine hors de la ville. Elle demandait au père de la fillette de ne plus lui écrire : son mari était possessif. “Il faut me pardonner et comprendre, je ne pourrai plus rien vous envoyer.” — L’essentiel, c’est que la petite reste avec son père, qui doit subvenir à ses besoins, pas vivre aux crochets d’une femme — concluait la lettre. Mais le père de Barbara n’avait jamais rien demandé à son ex-femme. Avec sa fille, ils se débrouillaient comme ils pouvaient. Tantôt électricien, tantôt plombier, ouvrier sur les chantiers, il acceptait tout, même s’il avait fait des études supérieures. Mais il avait toujours tout fait pour que Barbara ne manque de rien d’essentiel, même si elle n’a jamais connu les fastes ou les petits luxes. Parfois, il renonçait à une paire de chaussures ou un nouveau pull. Et puis, pourquoi faire des chichis dans son métier ? — Un plombier ne va pas travailler en costume, disait-il à Barbara adulte chaque fois qu’elle lui offrait un pull neuf ou un portefeuille en cuir. Il refusait obstinément. — Tu donneras ça à ton mari, il en sera ravi, tu verras. Et moi, pour bricoler sous les éviers, un vieux chiffon suffit bien. Barbara ne se souvient même plus comment se sont écoulés les quarante jours après la mort de son père. Tous les jours se confondaient. Elle a commandé une messe à l’église, puis a décidé de rentrer chez elle à pied. Les discussions avec son père lui manquaient, les dessins animés qu’ils regardaient ensemble même après l’enfance, son soutien, ses attentions. Par exemple, quand les soirs de pluie, après sa journée, il l’attendait devant son bureau dans sa vieille Renault pour éviter qu’elle ne prenne froid… La nuit tombait, une pluie froide perlait à travers la boue grise et la neige fondue. Presque arrivée chez elle, Barbara aperçut dans la pénombre hivernale une minuscule tache orangée. En s’approchant, elle vit un minuscule chaton, trempé et grelottant, miaulant pitoyablement devant l’immeuble. — Encore un abandonné, pensa-t-elle avec chagrin. Leurs regards se croisèrent, et elle comprit qu’elle ne laisserait pas ce chaton mourir là. Une mort de plus ! Elle ramassa la minuscule boule de poils sous son manteau. Il se mit à ronronner et frotta son museau dans sa paume. — Faim ? demanda-t-elle. Le chaton la regarda d’un air si intelligent qu’elle en eut un frisson. — C’est la faim, se rassura-t-elle. Quand on veut vivre, on ferait n’importe quoi. Avec le chaton, la solitude était moins lourde. “C’est toujours mieux qu’être seule”, décida-t-elle en lui servant une gamelle, lançant son dessin animé préféré, celui visionné mille fois avec son père. Mais à sa surprise, le chaton affamé ne se précipita pas sur la nourriture ; il détourna la tête vers la télé et fixa l’écran, captivé par le héros animé. Alors Barbara lui déplaça la gamelle pour qu’il puisse manger tout en regardant le dessin animé. Ce compromis sembla parfait au chaton qui se jeta sur sa nourriture. — Presque comme papa, pensa-t-elle, et puis, il lui ressemble… En l’observant mieux, elle vit que les taches rousses du chaton ressemblaient aux taches de rousseur abondantes de son père, et, derrière l’oreille, une tache à la forme exacte de son grain de beauté. Même grands yeux gris… Un instant, Barbara en fut bouleversée. Mais, rationnelle et peu superstitieuse, elle chassa vite ces idées absurdes. Épuisée, elle s’endormit profondément, le petit chaton roulé contre elle. *** Finalement, mourir n’était pas si effrayant. Ce qui faisait peur, c’était de laisser tant de choses en suspens, surtout la plus importante : sa fille ! Comment partir tranquille en la sachant si seule au monde alors qu’elle faisait tout pour paraître forte ? Il voulait tellement voir des petits-enfants, leur raconter des histoires, leur apprendre à bricoler… Et puis tout s’effaça dans la lumière, dans la chaleur, dans la paix—jusqu’au moment où le visage de Barbara s’est imposé à sa mémoire. Non, il ne pouvait pas entrer dans la lumière, pas tant qu’elle restait seule. — Peu importe, il doit revenir ! La lumière s’éteignit soudain et il se retrouva dans le jardin de son enfance, mais tout y était différent et étrange, à la fois familier et nouveau. Sa famille l’attendait, jeune, sereine, à table sous un vieux pommier. Mais au fond du jardin, un mystérieux étang s’était formé où patientait une longue file de gens. “Voilà ce qu’il y a de nouveau.” Les villageois y plongeaient l’un après l’autre, disparaissaient dans la profondeur noire et personne ne refaisait surface, mais personne ne semblait s’en offusquer. — Grand-père, pourquoi plongent-ils tous, et ne remontent-ils jamais ? — C’est la porte pour rentrer à la maison. — Je pourrais y passer aussi ? Retourner là-bas ? — Pas sous ta forme d’avant, mais tu reviendras. Il faut changer de tenue, celle que tu portais est bien trop usée. — Où trouverai-je de nouveaux vêtements ? — Ne t’en fais pas, tout est prêt là-bas. On attend chacun de nous de l’autre côté. Le grand-père l’embrassa et, avant que sa femme ne s’aperçoive de son absence, le poussa malicieusement dans la profondeur abyssale… *** C’est la sonnerie du téléphone qui réveilla Barbara. Avec l’étincelle rousse, surnommée Vif-Argent, elle avait dormi profondément. Au bout du fil, une voix d’homme douce : — Salut ! Tu dors encore ? Tu veux passer ce soir ? Je me suis procuré ton vin préféré. Barbara n’avait aucune envie de sortir en cette soirée lugubre, pas même pour son “petit-ami”. Et puis, qui garderait le minuscule chaton qui suivait la conversation d’un air attentif… — Viens si tu veux, mais moi j’ai un chaton à soigner, répondit-elle. — Si tu veux souffrir, souffre… Des bips de tonalité seuls lui répondirent. Elle caressa Vif-Argent : — Tu crois vraiment que je finirai vieille fille ? Maintenant, j’ai toi au moins ! Mais le chaton ronronna simplement en clignant des yeux, approbateur. — On sera ensemble, alors. Et si ça continue j’aurai dix chats et je mourrai seule dans l’appartement ! Ils rirent. Prise dans ses pensées, elle en oublia ses obligations professionnelles, maudissant le chaton maladroit qui, en jouant avec le câble de l’ordinateur, venait de le mettre hors service. À bout de forces, elle fondit en larmes, suffoquée par la tristesse, l’impression de malchance tenace, l’angoisse montante. Le chaton, penaud, grimpa sur ses genoux et lécha ses joues, apaisant aussitôt sa peine. — Non mais tu m’aides, toi… Au matin, elle décida d’apporter son ordinateur au réparateur et, encore en pyjama sous son manteau à carreaux, se précipita dehors. Mais Vif-Argent en profita pour filer entre ses jambes et disparut dans la cave de l’immeuble. Paniquée, Barbara partit à sa poursuite. Dans la cave, au lieu de son chat, elle tomba sur un jeune homme affairé à réparer des canalisations, ceinture d’outils à la taille. — Vous n’auriez pas vu passer un chaton roux, tout petit, très rapide ? — Il s’est sauvé ? En quelques gestes, il termina son travail puis alluma sa lampe torche, éclairant le coin où se cachait le fugitif. — Tenez, c’est lui ? — Oui ! Merci mille fois ! Mais en remontant, Barbara réalisa soudain qu’elle avait claqué la porte, ses clés restant à l’intérieur. — Pas de panique ! Sourit le jeune homme. Peut-être que je peux vous aider. En une demi-heure, il réussit à rouvrir et réparer la serrure. — Vous pouvez rentrer chez vous ! Faites attention à votre farceur, désormais. — Je ne sais vraiment pas comment vous remercier… Je n’ai pas d’argent maintenant, et mon ordinateur vient de grimper parmi les victimes… Mais… il me reste des outils, hérités de mon père… Elle l’invita à entrer et chercha la mallette de ses souvenirs, qu’elle lui confia. — Votre père devait être un véritable bricoleur multi-tâches. — Lui aussi était plombier. Comme vous. — Je ne suis pas plombier, répondit-il avec un clin d’œil. Je suis “homme à tout faire” ! — Homme à tout faire ? — Oui, je viens sur appel et je répare, bricole, rénove ou emmène en réparation ce que je ne peux faire sur place ! Tout ce que l’on attend d’un mari, justement. — J’ai tenté ma chance comme prof, mais à Paris, on vit mieux en mettant les mains à la pâte… Barbara ressentit une bouffée de nostalgie, une impression de déjà-vu, comme un air de son enfance. Avant de partir, il lui donna sa carte : — Appelez si besoin ! Plus tard, de retour de la réparation express, elle trouva Vif-Argent qui lui apportait, tout fier, le portefeuille du jeune homme, abîmé. Gênée, elle l’appela pour s’excuser. Il répondit avec bonne humeur et revint chercher son bien perdu, apportant cette fois des jouets pour le chat et quelques douceurs pour elle : — Tenez, de quoi l’occuper et l’empêcher de faire d’autres bêtises. Elle remit le portefeuille endommagé et, soudain inspirée, lui tendit le portefeuille neuf, réservé à son père depuis toujours. — Vous avez toujours ce qu’il me faut, vous… Elle sourit : — Grâce à lui, dit-elle en désignant Vif-Argent. — Il y a un robinet qui goutte dans la cuisine, peut-être pouvez-vous jeter un œil ? — Ça tombe bien, j’ai du temps. Un thé, ça vous dirait, pour récompenser l’ouvrier ? — Thé vert avec du miel, si vous avez, répondit-il en souriant. Et soudain, l’appartement sembla baigné d’une chaleur douce, comme si tout avait toujours été ainsi. Vif-Argent, les paupières plissées de bonheur, semblait sourire aussi—d’un sourire qui ressemblait à celui de Dieu lui-même.

Le Mari dun Instant

Le père dÉglantine est décédé subitement. Vraiment sans prévenir. Trois petits mois, et il est parti, emporté par une fichue maladie. Mais il a lutté jusquà son dernier souffle. Son rêve ultime ? Voir sa chère fille mariée et heureuse. Alors, cest peu dire quil est parti avec un goût dinachevé. Cela sest passé juste après Noël, cet hiver-là.

Enfin, au moins il na pas gâché les fêtes de la demoiselle pour le restant de ses jours, murmuraient les voisins en hochant la tête dun air grave.

Son rêve ne sest jamais réalisé, car Églantine navait, en fait, personne dans sa vie. Enfin, à part peut-être cet admirateur rencontré sur Internet, avec qui elle échangeait des messages depuis des années, sans que ça ne dépasse un ou deux rendez-vous par mois (et encore, sur fond de pizza tiède). Son père lavait bien compris ; il savait quil laissait sa fille toute seule au monde.

La mère dÉglantine était partie travailler en Italie quand la petite était encore gamine. Au début, elle envoyait des euros, des peluches, des douceurs florentines ensoleillées à sa fillette adorée. Mais, au fil du temps, les colis et les lettres ont fini par disparaître. Le dernier message dItalie quÉglantine ait reçu, cétait à lâge de dix ans : une lettre dadieu, où sa mère lui expliquait quelle avait trouvé lamour auprès dun Italien nommé Lorenzo, quils sétaient mariés et vivaient désormais heureux dans la campagne toscane. Elle priait Églantine et son père de la comprendre, car son mari était jaloux et quelle ne pouvait plus rien envoyer, ni lettres ni petites douceurs.

Au moins, lenfant nest pas seule. Elle a son père, qui devrait pourvoir à tout au lieu de dépendre dune femme, ajoutait-on dans la lettre, comme une cerise sur le gâteau rassis.

Le père dÉglantine na jamais rien demandé à son ex-femme. Avec Églantine (quil appelait Ma poussinette même à vingt ans), ils se débrouillaient ; il faisait parfois électricien, parfois plombier, parfois homme à tout faire sur des chantiers, bien quil eût, tenez-vous bien, fait des études supérieures. Mais Églantine ne manquait de rien bon, elle ne se baignait pas dans le luxe, mais tout lessentiel y était. Il arrivait que son père refuse de sacheter des chaussures neuves ou un nouveau pull ; à quoi bon, pour bricoler dans des caves et tripoter des tuyaux ?

Les plombiers ne portent pas de costume-cravate sur les chantiers, répétait-il à Églantine chaque fois quelle lui offrait un nouveau portefeuille ou un pull-over un peu classe. Il refusait obstinément ses cadeaux :
Garde ça pour ton futur mari, tu verras, il adorera. Moi, tant que je peux jouer dans les tuyaux en vieux pantalon, ça va très bien.

Églantine ne se souvenait même plus comment avaient passé les quarante jours du deuil. Les journées senchaînaient, toutes identiques. Elle avait commandé une messe pour son père à léglise, puis, au lieu de prendre le métro, elle était rentrée à pied. Elle se sentait orpheline de ses conversations avec lui, de leurs dessins animés (quils regardaient à deux, adultes ou pas), de ses attentions, comme quand il attendait Églantine sous la pluie, dans sa vieille Renault 19 déglinguée, juste devant son boulot pour quelle ne mouille pas ses chaussures.

Il faisait nuit, un crachin froid tombait, la neige fondue faisait floush-floush sous ses pieds. Quand elle approcha de son immeuble, elle aperçut une petite lueur orangée, minuscule, au ras du sol dans la pénombre hivernale : cétait un minuscule chaton roux, transi, qui miaulait pitoyablement devant lentrée.

Ah, encore un chat abandonné, pensa Églantine, ennuyée.

Le chaton la fixa dun regard suppliant, elle lui rendit son regard et comprit que si elle le laissait là, il nallait pas passer la nuit. Elle nétait pas prête à voir une vie séteindre, pas de sitôt. Dun geste, elle le glissa sous son manteau chaud. Le chaton se blottit contre elle en ronronnant, frotta son petit museau humide dans la paume dÉglantine.

Tas faim ? demanda-t-elle.

Dans ses yeux, une intelligence inattendue. Cela mit Églantine franchement mal à laise, mais elle balaya langoisse.
La faim fait faire des miracles, se rassura-t-elle.

La présence du chaton rendit son appartement moins vide, moins froid.
À deux, cest quand même mieux que seule, se dit-elle, en posant une gamelle de croquettes et lançant son dessin animé préféré, celui vu mille fois avec papa.
Mais, surprise, le chaton, pourtant affamé, ne se rua pas sur la nourriture. Il tourna la tête vers la télé, et observa avec fascination. Églantine rapprocha la gamelle pour quil puisse grignoter tout en regardant les images. Satisfait, le chaton commença à engloutir son festin, les yeux fixés à lécran.

Comme papa, songea-t-elle. Il lui ressemblait tellement, le chaton, que cela en devenait troublant : les taches rousses sur les joues, comme les taches de rousseur de son père, la grande tache derrière loreille la copie conforme de son grain de beauté, et les yeux grisâtres, ronds, curieusement familiers. Ça la serra, un instant mais Églantine était une fille rationnelle. Elle chassa les idées bizarres, puis, épuisée, sendormit, le chaton blotti comme une petite flamme contre elle.

***
Mourir, finalement, ce nétait pas si effrayant. Ce qui était bien pire, cétait de sen aller en laissant tant de choses inachevées Surtout sa fille : comment aurait-il pu partir tranquille, en sachant quÉglantine allait rester seule au monde ? Elle paraissait solide, mais il la connaissait : sous la carapace, rien quune boule démotions prête à seffondrer. Il aurait voulu voir les petits-enfants, leur raconter des histoires, leur apprendre à bricoler. Mais on ne choisit pas

Voilà que, son dernier souffle envolé, le soulagement sinstalla. Il se sentit soudain léger, léger comme lair, emmené par une spirale de lumière, chaleureuse, douce, faite damour et de chaleur divine. Là, tout semblait vivant arbres, montagnes, cailloux, étoiles, univers entier tout baignait dans la même matière, la même tendresse, et lui, il comprenait quil était infime, mais partie du grand Tout.

Tout allait bien, et pour la première fois, il se sentit complètement en sécurité. Sauf que Le visage dÉglantine le traversa. Non, pas question de disparaître dans cette lumière. Il ne lavait pas abandonnée petite. Il resterait encore.

Quoi quil en soit, il fallait repartir, se dit-il.

Aussitôt, la lumière séteignit aussi vite quun disjoncteur, il se retrouva dans un jardin son jardin denfant, mais un peu différent. La maison de sa grand-mère, le potager, le verger en pleine floraison, la lumière dorée du soir. Sa mère et son père, radieux, laccueillirent bras ouverts, suivis de cousins disparus. Et là-bas, un vieux puits, un drôle détang tout neuf où salignaient des gens.

Quest-ce quils font là, ceux-là ? pêchent-ils ou se baignent-ils ? marmonna-t-il.

Il fit coucou à ses parents, assis à table sous le vieux pommier, (sa grand-mère lui sortit déjà la nappe et les petits-fours, parce quon ne se refait pas).
Quest-ce que je suis content de vous retrouver ! Alors, la vie ici, ça va ?

Oh, tu sais, cest tranquille, répondit grand-mère, en arrangeant sa coiffe comme si elle transpirait, et pourtant, non.
« Le soleil du soir devrait déjà être couché, » pensa-t-il, puis oublia.
Maman, pourquoi ne pas mavoir signalé que tout allait bien ici ?
Grand-père sourit de ses lèvres fines :
On voudrait bien, fiston, mais le réseau passe mal. Depuis quon a installé la ligne, elle est toujours en panne. De temps en temps, à Noël, on arrive à joindre la famille. Mais bon, rien de grave.

Et tout le monde vit ensemble ici ?
Mais non ! On sest réunis pour te faire honneur. Chacun a sa petite propriété, son coin de jardin. Voilà loncle Paul qui attend son épouse (elle a promis de venir bientôt remettre de lordre), et là-bas le cousin Michel sest récemment remariésoi-disant. Bref, chacun ses histoires. Quant à Sabatier, il est parti à létang et on na plus de nouvelles.
Il sest noyé ?
Pas vraiment. Il a plongé et il nest plus remonté, voilà tout.

Un doute le prit :
Mais cet étang, il nexistait pas avant.
Cest vrai, dit le grand-père, tout nest pas pareil ici. Viens, je te montre.

Ils longèrent le verger jusquà létang : cétait plus un grand trou noir, sans rive ni fond. Leau, glaciale, vous traversait, mais pas denvie de retirer la main, au contraire, ça donnait envie dy plonger. Les gens, lun après lautre, sy immergeaient, disparaissaient sans jamais refaire surface, et personne ne sinquiétait.

Grand-père, pourquoi ?
Long silence.
Ça, cest la porte, tu comprends. Celui qui veut rentrer chez lui, il plonge.
Et on peut revenir ?
Pas ressusciter, non. Mais revenir. Pas dans la même forme, chacun doit changer de tenue avant de plonger. Va falloir thabiller autrement.
Où je trouve un autre costume ?
Tinquiète, à la traversée, ils fournissent. On a tout prévu.

Bon, alors, je peux y aller, tu ne men veux pas ?
Vas-y. Ta grand-mère va râler que tu partes sans goûter, mais bon Cest ta décision.

Et toi, grand-père ?
Ah, ça, Dieu seul sait quand mon tour viendra
Et il le bénit, puis, hop, dun geste habile, poussa gentiment son fils dans leau profonde. Il fut happé par la nuit et grand-père resta au bord, content, profitant des derniers rais du soleil éternel.

***
Un coup de fil réveilla Églantine. Avec Flamme, (cest comme ça quelle baptisa le chaton), elles dormaient si profondément quil fallut trois sonneries pour la sortir de son demi-coma.
À lautre bout, une voix masculine :

Salut ! Je te réveille ? Il serait temps de se lever, tu vas dormir ta vie ! Ça te dit de passer me voir ? Tu me manques.

Églantine navait aucune envie de sortir à cette heure, pas même pour un rendez-vous galant. Son humeur nétait pas franchement romantique, puis qui garderait Flamme ? Lui, scrutait le téléphone de ses grands yeux, lair de jauger lautre bout du fil.

Allez, ma jolie, viens. Il faut tourner la page, tu ne vas pas pleurer toute ta vie. Tout le monde finit par perdre ses parents, la vie continue. Dailleurs, jai acheté une bonne bouteille de Sancerre pour toi. Tu viens ?
Malgré sa proposition enivrante, ce flot de paroles sonnait comme laboiement dun vendeur de polices dassurance difficile à avaler alors que la douleur était encore vive.

Elle regarda Flamme qui lui fit un câlin.
Non, pas ce soir. Jai un chaton à surveiller, on verra plus tard.
Si tu veux te vautrer dans la solitude, libre à toi, lâcha la voix, avant de raccrocher net.

Églantine ravala un sanglot et fixa son nouveau compagnon.
Tu penses que je vais finir vieille fille, seule toute ma vie ? Remarque, maintenant, jai toi.

Le chaton, hilare, ronronnait à fond, œil fermé, tout soutien pour sa décision.
Parfait on restera ensemble. Plus tard, jaurai dix chats et je mourrai solitaire lança-t-elle en riant malgré elle.

Elle en oublia les rapports de boulot en retard, qui auraient dû déjà être envoyés à son chef. Il allait falloir sy coller.
Je vais me faire un thé, reste sage ! lança-t-elle à Flamme en quittant la pièce.

Flamme, lui, entama du sport de salon avec sa queue, puis, allumé par la lumière du PC, se mit à cavaler sur la touche du clavier, croquant le câble du chargeur à pleine dents.
Mince, nom dune pipe ! grommela Églantine, découvrant la catastrophe. Stupide bestiole, tu aurais pu prendre le jus ! Jétais tranquille, moi

Elle seffondra sur le sol, fatigue et chagrin en vague lourde et les larmes jaillirent, incontrôlables.
Mais ça sarrêtera quand, cette guigne ? Papa parti, un mec qui me largue, lordi HS, plus un centime pour en racheter un Si je nenvoie pas mes rapports à temps, je vais finir au chômage ! déplora-t-elle devant le jeune criminel à moustache, qui semblait comprendre mais pas réparer.

Flamme, pour se faire pardonner, vint lécher ses larmes, efficace comme du Rescue. Sa maîtresse sécha alors ses yeux et sourit à demi au chat coupable.
Que vais-je faire de toi ? Comme si javais besoin de tuiles en plus.
Puis elle embrassa son pelage roux, déclenchant une frénésie de toilette féline.

Cest déjà le matin marmonna-t-elle, renversant par mégarde les croquettes dans la gamelle.
Je fonce faire réparer le PC. Et toi, tu restes sage ici, OK ?

En guise de réponse, Flamme sattaqua à la gamelle avec enthousiasme.
À la va-vite, elle enfila son manteau écossais rouge sur un pyjama pingouin, attrapa lordi meurtri et ouvrit la porte. Pas eu le temps de dire ouf que Flamme fila dehors, Églantine sur ses talons, laissant tout choir.

Flamme, reviens ici, petit monstre !
Le chaton, fuyant au sous-sol dun immeuble, profita de la porte restée ouverte. Églantine, haletante, lui courut après.

Reviens, sale bête, tout est de ta faute !
Mais, au sous-sol, elle tomba sur un jeune homme réparant quelque chose.

Pardon, vous nauriez pas vu passer un chaton roux, vif comme léclair ? demanda-t-elle à lartisan.

Le gars, bien que barbouillé de cambouis, avait lair presque chic. Une clé anglaise à la ceinture, un torchon à la main, pile comme son père.
Ça me rappelle quelquun pensa-t-elle, sans rien dire.

Je termine et je vous aide à chercher. OK ?

Dun tour de main, il ajusta un truc, sourit, attrapa sa lampe, éclaira derrière les tuyaux et hop, aperçu, le chaton fugitif !

Là ! Attrape-le !
Le jeune homme récupéra Flamme par la peau du cou et le remit à Églantine.
À vous ?
Merci infiniment !

Elle était radieuse, puis son visage sassombrit.
Un souci ? demanda-t-il.
Ben je peux pas rentrer chez moi, jai claqué la porte, les clés sont dedans.
Pas de panique, sourit-il, je vais voir ce que je peux faire.

Sérieusement ?
Montrez-moi la porte.

En trente minutes, il démonte la serrure, la remonte, la lubrifie du service de pro.
Vous pouvez rentrer chez vous, mais ne laissez plus filer ce petit malin.

Je ne sais comment vous remercier. Vous mavez sauvée deux fois ce matin !
Tout le plaisir est pour moi. Porter secours à une belle demoiselle, cest mon rayon, lança-t-il sur le ton de la taquinerie.

Églantine en rougit presque.
Côté finances, cest la dèche Je nai rien pour vous payer. Mon ordi est mort, mais jai les outils de mon père, intacts. Vous voulez voir ?

Elle linvita à entrer. Le jeune resta dans le couloir, Flamme le fixant sévèrement. Le garçon avait de larges épaules, des yeux bleu clair, de cheveux châtains bien coupés, un look entretenu malgré loutillage de plombier à la taille. Comment faisait-il pour être aussi propre avec son boulot ? Mystère.

Il gratouilla loreille de Flamme qui ronronna avec vigueur.
Voilà, dit Églantine, lui donnant la trousse à outils paternelle.
Eh bien ! Votre père, cétait un vrai touche-à-tout, non ?
Plombier, comme vous, sourit-elle.

Pas tout à fait. Je suis Homme à tout faire à lheure, répondit-il, un clin dœil en prime.
Pardon ?
Je répare, dépanne, transporte, bricole, tout ce quun homme fait pour son épouse, je le fais pour celles qui nen ont pas. Depuis deux ans sur Paris, jai laissé tomber lÉducation Nationale pour être mon propre patron. Cest bien payé, et puis il y a toujours du boulot, confie-t-il.

Tout cela lui rappelait son enfance. Un drôle de sentiment, comme si le passé venait la frôler.
Et, cette clé-là, je ne lavais pas encore, ajouta-t-il, admirant loutil du père.

Tenez, une carte, si un jour ça vous sert.
Églantine glissa la carte dans sa poche.
Merci. Ce serait possible, mais en attendant, je dois déjà faire réparer mon ordi.

Elle désigna le câble mâchouillé du laptop.
Je peux vous déposer chez un réparateur génial, et pas ruineux. Vous verrez, avec ce que vous pouvez me offrir, je pourrais bosser chez vous une semaine entière plaisanta-t-il.

Laissez-moi filer me changer (je suis en pyjama) bafouilla-t-elle.

Le soir, son PC réparé sans que ça lui coûte un bras, elle rentra radieuse, accueillie par Flamme qui traînait un objet sombre dans la gueule.

Seigneur ! Mais cest le portefeuille du gars ! Il a dû le perdre ce matin chez moi.

Le porte-cartes, mâchuré mais cartes et billets en euros pratiquement intacts (miracle), était ravagé.

Quest-ce que je vais lui dire, quelle honte.

Flamme battit des cils, innocent de toute malice. Puis Églantine repensa à la carte de visite. Elle appela. Au bout du fil, la voix connue :
Antoine, jécoute.
Bonsoir, Antoine. Cest la fille au chaton. Je crois que tu as oublié ton portefeuille chez moi.
Sa voix se fit aussitôt joyeuse.
Je le cherche partout depuis ce matin, tu me sauves. Je passe !
Elle hésita.
Un souci ? Je peux revenir plus tard, si tu préfères
Non, cest juste que mon chaton a un peu dévoré le cuir. Enfin, disons beaucoup.
Cest pas grave, je viens quand même.

Elle courut à la cuisine, saisit le portefeuille neuf quelle destinait autrefois à son père, tout beau, tout propre, qui sentait encore la maroquinerie neuve.
Papa, tu serais daccord, hein ? lança-t-elle au chat.
Flamme ronronna et fit cliqueter la vaisselle.

Tu suggères le thé pour le visiteur ?
Silence complice.

La sonnette retentit, plus tôt que prévu.
Le jeune homme arrivait, chargé dun sachet daccessoires pour chat.
Tenez, cest pour votre fripouille, histoire quil laisse vos affaires tranquilles. En dessous, cest des gourmandises pour vous.

Églantine lui remit le portefeuille neuf, en échange du vieux, tout griffé.
Ah, vous avez toujours ce quil me faut juste au bon moment, sétonna Antoine.

Elle sourit.
Cest grâce à lui, en désignant Flamme du menton. Dites, jai un robinet qui fuit dans la cuisine, vous pensez pouvoir jeter un œil ?
Pas de souci, jai du temps.

Parfait, parce que la bouilloire est déjà en route. Thé vert ou café ?
Thé vert, avec du miel, si vous avez, répondit-il avec un sourire.

Tout à coup, lappartement sembla se remplir dune douce chaleur, comme sils avaient toujours vécu là, ensemble. Et Flamme sétira, rieur et content, rayonnant dans la lumière du soir comme un chat qui sait très bien quil est le vrai maître des lieux. Églantine crut discerner, alors, le sourire de Dieu lui-même.

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Homme à tout faire. Le père de Barbara est mort soudainement. De façon totalement inattendue. Il s’est éteint en trois petits mois, emporté par une fichue maladie. Mais il s’est battu jusqu’au dernier souffle. Il avait un rêve : voir sa fille unique mariée et heureuse. Malheureusement, son rêve ne s’est pas réalisé. Le père de Barbara est parti en hiver, juste après Noël. — Il n’aura au moins pas gâché la fête à la petite pour toute sa vie, murmuraient les voisins en hochant tristement la tête. Le rêve est resté inaccompli, car Barbara n’avait personne dans sa vie. À part peut-être cet admirateur sur Internet avec qui elle échangeait mollement des messages depuis plusieurs années, mais rien de plus qu’un ou deux rendez-vous mensuels. Son père savait qu’il laissait sa fille seule au monde. La mère de Barbara les avait quittés alors qu’elle était encore enfant, partie “faire sa vie” en Italie. Au début, elle envoyait de l’argent, des jouets et des friandises ensoleillées de Florence à sa chère Barbiche. Mais au fil du temps, les colis et les lettres devinrent de plus en plus rares, jusqu’au jour où Barbara a reçu, à l’âge de dix ans, une lettre d’adieu. Elle lui expliquait qu’elle avait trouvé l’amour avec un Italien, Lorenzo. Ils étaient mariés à présent et vivaient dans son domaine hors de la ville. Elle demandait au père de la fillette de ne plus lui écrire : son mari était possessif. “Il faut me pardonner et comprendre, je ne pourrai plus rien vous envoyer.” — L’essentiel, c’est que la petite reste avec son père, qui doit subvenir à ses besoins, pas vivre aux crochets d’une femme — concluait la lettre. Mais le père de Barbara n’avait jamais rien demandé à son ex-femme. Avec sa fille, ils se débrouillaient comme ils pouvaient. Tantôt électricien, tantôt plombier, ouvrier sur les chantiers, il acceptait tout, même s’il avait fait des études supérieures. Mais il avait toujours tout fait pour que Barbara ne manque de rien d’essentiel, même si elle n’a jamais connu les fastes ou les petits luxes. Parfois, il renonçait à une paire de chaussures ou un nouveau pull. Et puis, pourquoi faire des chichis dans son métier ? — Un plombier ne va pas travailler en costume, disait-il à Barbara adulte chaque fois qu’elle lui offrait un pull neuf ou un portefeuille en cuir. Il refusait obstinément. — Tu donneras ça à ton mari, il en sera ravi, tu verras. Et moi, pour bricoler sous les éviers, un vieux chiffon suffit bien. Barbara ne se souvient même plus comment se sont écoulés les quarante jours après la mort de son père. Tous les jours se confondaient. Elle a commandé une messe à l’église, puis a décidé de rentrer chez elle à pied. Les discussions avec son père lui manquaient, les dessins animés qu’ils regardaient ensemble même après l’enfance, son soutien, ses attentions. Par exemple, quand les soirs de pluie, après sa journée, il l’attendait devant son bureau dans sa vieille Renault pour éviter qu’elle ne prenne froid… La nuit tombait, une pluie froide perlait à travers la boue grise et la neige fondue. Presque arrivée chez elle, Barbara aperçut dans la pénombre hivernale une minuscule tache orangée. En s’approchant, elle vit un minuscule chaton, trempé et grelottant, miaulant pitoyablement devant l’immeuble. — Encore un abandonné, pensa-t-elle avec chagrin. Leurs regards se croisèrent, et elle comprit qu’elle ne laisserait pas ce chaton mourir là. Une mort de plus ! Elle ramassa la minuscule boule de poils sous son manteau. Il se mit à ronronner et frotta son museau dans sa paume. — Faim ? demanda-t-elle. Le chaton la regarda d’un air si intelligent qu’elle en eut un frisson. — C’est la faim, se rassura-t-elle. Quand on veut vivre, on ferait n’importe quoi. Avec le chaton, la solitude était moins lourde. “C’est toujours mieux qu’être seule”, décida-t-elle en lui servant une gamelle, lançant son dessin animé préféré, celui visionné mille fois avec son père. Mais à sa surprise, le chaton affamé ne se précipita pas sur la nourriture ; il détourna la tête vers la télé et fixa l’écran, captivé par le héros animé. Alors Barbara lui déplaça la gamelle pour qu’il puisse manger tout en regardant le dessin animé. Ce compromis sembla parfait au chaton qui se jeta sur sa nourriture. — Presque comme papa, pensa-t-elle, et puis, il lui ressemble… En l’observant mieux, elle vit que les taches rousses du chaton ressemblaient aux taches de rousseur abondantes de son père, et, derrière l’oreille, une tache à la forme exacte de son grain de beauté. Même grands yeux gris… Un instant, Barbara en fut bouleversée. Mais, rationnelle et peu superstitieuse, elle chassa vite ces idées absurdes. Épuisée, elle s’endormit profondément, le petit chaton roulé contre elle. *** Finalement, mourir n’était pas si effrayant. Ce qui faisait peur, c’était de laisser tant de choses en suspens, surtout la plus importante : sa fille ! Comment partir tranquille en la sachant si seule au monde alors qu’elle faisait tout pour paraître forte ? Il voulait tellement voir des petits-enfants, leur raconter des histoires, leur apprendre à bricoler… Et puis tout s’effaça dans la lumière, dans la chaleur, dans la paix—jusqu’au moment où le visage de Barbara s’est imposé à sa mémoire. Non, il ne pouvait pas entrer dans la lumière, pas tant qu’elle restait seule. — Peu importe, il doit revenir ! La lumière s’éteignit soudain et il se retrouva dans le jardin de son enfance, mais tout y était différent et étrange, à la fois familier et nouveau. Sa famille l’attendait, jeune, sereine, à table sous un vieux pommier. Mais au fond du jardin, un mystérieux étang s’était formé où patientait une longue file de gens. “Voilà ce qu’il y a de nouveau.” Les villageois y plongeaient l’un après l’autre, disparaissaient dans la profondeur noire et personne ne refaisait surface, mais personne ne semblait s’en offusquer. — Grand-père, pourquoi plongent-ils tous, et ne remontent-ils jamais ? — C’est la porte pour rentrer à la maison. — Je pourrais y passer aussi ? Retourner là-bas ? — Pas sous ta forme d’avant, mais tu reviendras. Il faut changer de tenue, celle que tu portais est bien trop usée. — Où trouverai-je de nouveaux vêtements ? — Ne t’en fais pas, tout est prêt là-bas. On attend chacun de nous de l’autre côté. Le grand-père l’embrassa et, avant que sa femme ne s’aperçoive de son absence, le poussa malicieusement dans la profondeur abyssale… *** C’est la sonnerie du téléphone qui réveilla Barbara. Avec l’étincelle rousse, surnommée Vif-Argent, elle avait dormi profondément. Au bout du fil, une voix d’homme douce : — Salut ! Tu dors encore ? Tu veux passer ce soir ? Je me suis procuré ton vin préféré. Barbara n’avait aucune envie de sortir en cette soirée lugubre, pas même pour son “petit-ami”. Et puis, qui garderait le minuscule chaton qui suivait la conversation d’un air attentif… — Viens si tu veux, mais moi j’ai un chaton à soigner, répondit-elle. — Si tu veux souffrir, souffre… Des bips de tonalité seuls lui répondirent. Elle caressa Vif-Argent : — Tu crois vraiment que je finirai vieille fille ? Maintenant, j’ai toi au moins ! Mais le chaton ronronna simplement en clignant des yeux, approbateur. — On sera ensemble, alors. Et si ça continue j’aurai dix chats et je mourrai seule dans l’appartement ! Ils rirent. Prise dans ses pensées, elle en oublia ses obligations professionnelles, maudissant le chaton maladroit qui, en jouant avec le câble de l’ordinateur, venait de le mettre hors service. À bout de forces, elle fondit en larmes, suffoquée par la tristesse, l’impression de malchance tenace, l’angoisse montante. Le chaton, penaud, grimpa sur ses genoux et lécha ses joues, apaisant aussitôt sa peine. — Non mais tu m’aides, toi… Au matin, elle décida d’apporter son ordinateur au réparateur et, encore en pyjama sous son manteau à carreaux, se précipita dehors. Mais Vif-Argent en profita pour filer entre ses jambes et disparut dans la cave de l’immeuble. Paniquée, Barbara partit à sa poursuite. Dans la cave, au lieu de son chat, elle tomba sur un jeune homme affairé à réparer des canalisations, ceinture d’outils à la taille. — Vous n’auriez pas vu passer un chaton roux, tout petit, très rapide ? — Il s’est sauvé ? En quelques gestes, il termina son travail puis alluma sa lampe torche, éclairant le coin où se cachait le fugitif. — Tenez, c’est lui ? — Oui ! Merci mille fois ! Mais en remontant, Barbara réalisa soudain qu’elle avait claqué la porte, ses clés restant à l’intérieur. — Pas de panique ! Sourit le jeune homme. Peut-être que je peux vous aider. En une demi-heure, il réussit à rouvrir et réparer la serrure. — Vous pouvez rentrer chez vous ! Faites attention à votre farceur, désormais. — Je ne sais vraiment pas comment vous remercier… Je n’ai pas d’argent maintenant, et mon ordinateur vient de grimper parmi les victimes… Mais… il me reste des outils, hérités de mon père… Elle l’invita à entrer et chercha la mallette de ses souvenirs, qu’elle lui confia. — Votre père devait être un véritable bricoleur multi-tâches. — Lui aussi était plombier. Comme vous. — Je ne suis pas plombier, répondit-il avec un clin d’œil. Je suis “homme à tout faire” ! — Homme à tout faire ? — Oui, je viens sur appel et je répare, bricole, rénove ou emmène en réparation ce que je ne peux faire sur place ! Tout ce que l’on attend d’un mari, justement. — J’ai tenté ma chance comme prof, mais à Paris, on vit mieux en mettant les mains à la pâte… Barbara ressentit une bouffée de nostalgie, une impression de déjà-vu, comme un air de son enfance. Avant de partir, il lui donna sa carte : — Appelez si besoin ! Plus tard, de retour de la réparation express, elle trouva Vif-Argent qui lui apportait, tout fier, le portefeuille du jeune homme, abîmé. Gênée, elle l’appela pour s’excuser. Il répondit avec bonne humeur et revint chercher son bien perdu, apportant cette fois des jouets pour le chat et quelques douceurs pour elle : — Tenez, de quoi l’occuper et l’empêcher de faire d’autres bêtises. Elle remit le portefeuille endommagé et, soudain inspirée, lui tendit le portefeuille neuf, réservé à son père depuis toujours. — Vous avez toujours ce qu’il me faut, vous… Elle sourit : — Grâce à lui, dit-elle en désignant Vif-Argent. — Il y a un robinet qui goutte dans la cuisine, peut-être pouvez-vous jeter un œil ? — Ça tombe bien, j’ai du temps. Un thé, ça vous dirait, pour récompenser l’ouvrier ? — Thé vert avec du miel, si vous avez, répondit-il en souriant. Et soudain, l’appartement sembla baigné d’une chaleur douce, comme si tout avait toujours été ainsi. Vif-Argent, les paupières plissées de bonheur, semblait sourire aussi—d’un sourire qui ressemblait à celui de Dieu lui-même.
Друзья исчезли из чата, когда я попросила скинуться на новогодний стол!