Bon pour Tous

Dis donc, François Dupont, tu vis tout seul? Personne ne vient te voir?
Ah non, répond le vieux, y a toujours du monde qui vient.

Mais vos enfants, ils sont si froids! soupire la voisine, ils ne pensent même plus à leur père. Et vous, toujours le cœur grand comme ça, à aider tout le monde.

***

Sur létagère dÉlodie trônait une toute nouvelle poupée. Elle était rose bonbon, revêtue dune robe à paillettes qui sentait le parfum de sa maman. En fait, Élodie avait déjà piqué le flacon de sa mère.

Le weekend, leur grandmère maternelle, Marceline, est arrivée avec un sac plein de surprises.

Ma petite colombe! sest exclamée la vieille dame en déboulant dans le couloir étroit, trébuchant sur les bottes de son mari et ses outils quil ne range jamais, regarde ce que je tai apporté!

Et voilà quapparut, derrière le dos de Marceline, la poupée. Elle était gigantesque, plus haute que le genou dÉlodie. Les yeux dun bleu éclatant, des cils duveteux, des boucles dorées coiffées en chignon. Sa robe! Une robe à plusieurs couches, brillante comme les feux dartifice, avec un fil de perles de coton autour du cou.

Maman, murmura Inès, où astu trouvé une chose pareille? Jaimerais bien jouer avec.

Oh, ne dis rien, ma petite! répond Marceline en caressant le costume scintillant, je nen voyais que sur les dessins quand jétais petite. Ce nest pas le moment de jouer, mais pour toi, ma chérie, je lai achetée. Ça ma coûté, bien sûr, la moitié de ma pension, mais pour ma petitefille, je ne compte pas. Présentela vite à tes autres poupées.

Merci, mamie! souffle Élodie, les yeux rivés sur le cadeau.

Elle touche le bord de la robe, la poupée est impeccable.

Comment elle sappelle? demande Élodie.

Tu peux lappeler comme tu veux, répond Marceline, je dois filer, je vais papoter un peu avec ta mère.

Bastien, le petit frère, a reçu des petites voitures, mais aucune ne vaut cette poupée!

Les deux jours suivants, Élodie na plus lâché la poupée dune seconde. Dabord, elle la contemplait, puis elle lui brossait les cheveux, lui mettait des bijoux, la glissait dans un petit litboîte (une vieille boîte à chaussures décorée), la nourrissait dans une minuscule assiette en plastique quon nutilisait plus, et même la traînait à la cuisine «pour aider maman».

Quand Bastien a cassé sa voiture, il sest approché de la poupée. Sous le regard strict dÉlodie, il a même pu la regarder.

Élodie, pourquoi ses pieds sont si gros? demandetil en observant les petites souliers.

Cest pour quelle puisse danser, répondelle, des danses de bal. Et elle sait chanter, a dit grandmaman.

Chanter? sécrie Bastien, Tu las entendue?

Pas encore, avoue Élodie, mais je suis sûre que ça arrivera, il faut juste trouver le bon bouton.

Le weekend suivant, ils sont allés rendre visite à grandmère. Le dimanche soir, quand le train électrique les attendait, Marceline les a embrassés :

Au revoir, mes amours! ne partez pas sans moi. Et ta poupée, cest un vrai trésor, gardela bien.

Promis, mamie! assure Élodie.

Elle na pas mis la poupée dans leurs bagages, de peur quelle se salisse ou se perde.

De retour à la maison, Élodie a couru vers la poupée.

Tu vas rester où? demande la maman, je la mets au lit et je reviens.

Mais la chambre était vide. Personne pour la coucher. Élodie a pensé que son frère faisait une blague, mais Bastien navait même pas encore lavé ses mains.

Où tes? crieelle en fouillant sous le lit, derrière les rideaux, Mimi? Où te cachestu?

Bastien, qui la suivait, sest arrêté, perdu.

Tu ne las pas vue? demande Élodie.

Tu lavais mise sur létagère

Élodie fouilla la pièce encore, cherchant un recoin où la poupée pourrait se tapir, mais elle était bien trop grande pour se cacher.

Maman! hurleelle en sortant de la chambre, où est la poupée?

Sa mère, qui venait juste darriver, répond:

Quelle poupée, ma chérie?

La mienne, celle de mamie! Elle a disparu!

Inès regarde sa fille, étonnée.

Disparaît? Comment? Elle était là.

Maman se joint à la recherche, mais la poupée ne pouvait pas sortir dellemême.

Elle aurait pu se cacher dans le placard?

Si tu lavais laissée sur létagère, non.

À ce moment, la porte dentrée sest ouverte avec fracas.

Cest François, le père dÉlodie et de Bastien, qui rentre. Aujourdhui il a son jour de congé, mais il fait aussi du bricolage à la demande des voisins, réparant des voitures. Il a le doigt bandé dun pansement.

Salut la famille! comment se passent vos weekends? Et ta bellemaman? Pourquoi vous avez lair si perplexes?

François! sinterrompt Inès, la poupée a disparu! Celle que ma mère a apportée!

Le visage de François se tend.

Disparaît? Cest bizarre

Tu étais à la maison quand on est partis chez mamie! Tu ne sais pas où elle pourrait être?

Il se gratte larrière de la tête, gêné.

Non, je sais pas

Mais jai limpression que tu le sais. François, où est la poupée? Si tu la perds, on devra en racheter une.

Il soupire.

En fait je je lai donnée.

Donnée? à qui? sétonne Inès.

À Violette, répondil, un petitcousin. Cétait son anniversaire, on a apporté des cahiers et des feutres et quand Violette a vu la poupée, elle a fondu en larmes, elle en rêvait depuis toujours. Je nai pas pu refuser. Elle est petite comme Élodie.

Elle a le même âge que notre fille, marmonne Inès, à demivoix.

Pas de conversation en têteàtête. Élodie, les larmes aux yeux, écoute son père.

Mais cest ma poupée! Cest mamie qui me la offerte!

Ma petite, ne pleure pas, ce nest quune poupée. Violette en a besoin, elle na pas de jouets comme les tiens.

Mais je lai perdue! Cest la mienne!

Inès fixe François du regard. Il ne comprend toujours pas quil vient de prendre le bien de sa fille.

Tu te rends compte de ce que tu fais? Cest le cadeau de ma mère! Comment on peut enlever un jouet à son enfant?

François hausse les épaules.

Tu exagères, répondil. Élodie a plein de poupées, elle en oubliera une demain. Il faut aider les proches, Violette ne pourra pas soffrir plein de jouets, alors quÉlodie en a plein. On pourra toujours en acheter une autre, plus simple.

Élodie pousse un cri :

Je veux pas dautre! Je veux la mienne!

Inès, furieuse, le regarde.

François, tu comprends ce que tu as fait? Tu as donné le cadeau de ma mère à quelquun dautre!

François, de son côté, continue à justifier.

Ce nest pas la fin du monde, ce nest quun jouet.

Leur problème ne sarrête pas là. Inès a longtemps économisé pour offrir à ses enfants des choses importantes, mais François mettait toujours «ma gentillesse» en premier.

Ils ont cherché un appartement plus grand. Leur petite deuxpièces était devenue trop étroite. Inès avait déjà repéré un petit troispièces près de lécole, avec balcon.

François, on a une bonne annonce, ditelle, si on se décide rapidement, on pourra lacheter.

François, qui bricolait le vieux frigo, lève les yeux.

Un appartement? Ça peut être bien, mais

Mais quoi? sinquiète Inès.

Jai déjà dépensé largent. Ma sœur a appelé, mon neveu va se marier, ils nont nulle part où vivre. Jai donc donné largent.

Tu naurais pas pu, François! sécrie Inès, rendsle tout de suite!

François explique que largent était pour la famille, que leur deuxpièces suffit.

Les enfants, Élodie et Bastien, restent dans leur petite chambre. Des temps plus durs sont venus, où ils navaient même pas assez pour le pain. Inès faisait les courses, triant les pâtes bon marché et les légumes les moins chers.

François, de son côté, aidait ses parents à rembourser un prêt quils avaient contracté pour leur fille Sophie.

François, on a à peine de quoi arriver à la fin du mois! sexclame Inès.

Mes parents ont une petite retraite, ils doivent rembourser le crédit, sinon les huissiers arrivent. Ils ont besoin de mon aide.

Et nos enfants? demande Inès.

Ils auront ce quil faut, répondil, pas besoin des choses les plus chères.

Les économies de la famille ont finalement remonté lannée où Élodie finissait le lycée. François a arrêté de réparer les voitures à prix dami pour devenir mécanicien pour des clients normaux. Inès préparait les dossiers pour ladmission dÉlodie à luniversité. Elle voulait la médecine, mais les critères étaient très élevés, alors ils envisageaient une formation payante.

Cette même année, la nièce de François, Violette, allait aussi passer le bac. Les difficultés financières de la famille de Sophie ont refait surface.

Inès, il faut aider Violette, ditil, elle a besoin de notre soutien.

Et notre fille? répond Inès, on a économisé pour elle.

Si Élodie nest pas admise, ce nest pas si grave, propose François.

Inès, exaspérée, regarde sa fille qui écoute en douce.

Papa, si tu fais ça, je ne te pardonnerai jamais, promet Élodie.

François, surpris, reste muet un instant.

Comment peuxtu être si froide? sétonneil. Elles sont ta famille, tu sais que je compte sur le bourse, mais Violette a plus besoin.

Et moi? demande Élodie, je ne suis pas pour toi?

François reste sur ses positions.

Vous avez tout, finitil.

Inès souffle,«Je le savais».

Malgré tout, Élodie a finalement été acceptée à luniversité grâce à une bourse. Sa mère la soutenue financièrement pendant les études. Bastien, un peu à lécart des soucis familiaux, a trouvé sa voie.

Le père ne réapparaît plus dans leur vie. Un jour, Inès donne à François un sac avec quelques affaires pour un court séjour.

Prendsça pour deux jours, puis tu rendras le reste, répondelle.

Il répond:

Tu te plains pour si peu ce sont mes sous.

Et cest mon appartement.

François, aujourdhui, vit dans la maison de sa sœur à la campagne, pas gratuit, mais à loyer. Les enfants le voient rarement, juste pour les obligations.

Il marche sur une route de terre. Deux voisines arrivent avec des paniers de champignons.

Oh, François, vous êtes tout seul? Personne ne vous rend visite?

Pas vraiment, répondil, jai toujours du travail.

Vos enfants sont si indifférents, soupire lautre, ils ne pensent même plus à vous. Vous avez toujours été si généreux.

François sourit, ne comprenant pas comment, en aidant tout le monde, il sest retrouvé seul.

Quelque part, dans une autre ville, ses enfants vivent. Peutêtre quun jour ils lui pardonneront, ou peutêtre pas.

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Bon pour Tous
La Faiseuse de Destins – Entre, ma chérie. Oui, je vais tout te dire, tout te révéler. Donne-moi ta main. Mamie Maroussia ne ment jamais, elle dit la vérité. Comment t’appelles-tu ? Tatiana ? Tania, alors ? Très bien ! Quelle petite main, presque enfantine. Toute douce… Et ces lignes, on dirait un livre. Si tu veux demander quelque chose, n’hésite pas, parle. Sinon Mamie Maroussia va lire ta paume, et tu n’entendras pas ce qu’il faut. Tout te dire ? D’accord ! Ton amour sera pur, lumineux. Tu te marieras. Ton mari sera un homme bien, sérieux. Il te traitera avec bonté. Tu vois ? Cette ligne-là, c’est l’amour… Vous aurez un fils, merveilleux. Il finira brillamment l’école, puis l’université. Oui, tout est écrit sur ta paume. Ensuite, il travaillera au ministère ou à l’étranger. Il gagnera beaucoup d’argent. Il vous aidera, toi et ton mari. Tu auras aussi une fille, adorable. Sa vie sera facile. Elle aura une famille. Elle te donnera des petits-enfants. Avec les enfants, tout ira bien… Le travail… Ma petite, je vois une évolution pour toi. Tu dis qu’il n’y a pas de place pour avancer ? Il y en a toujours. Tu dis ça maintenant, mais tu te souviendras de Mamie Maroussia, tu iras à l’église et tu allumeras une bougie pour ma santé… Tu auras beaucoup d’argent. Regarde, tu vois ? Tu ne comprends pas ? Il n’y a rien à comprendre… Ta santé – tu sais, ce n’est pas la meilleure. Mais qui va bien aujourd’hui ? Tu verras un médecin, il te dira mieux que moi comment te soigner. C’est un spécialiste, oui. Tu le rencontreras bientôt… Non, pas à cause d’une maladie, juste dans une bonne compagnie. Il te dira. Tu vivras longtemps, plus que moi. Et Mamie Maroussia est déjà âgée. Combien ? Presque quatre-vingts… Oui, on ne dirait pas. J’ai connu la guerre, la faim. Mais ce n’est pas de moi qu’il s’agit ! Regarde, ce sont tes intérêts. Tu vas bientôt découvrir quelque chose de nouveau, peut-être en science, ou ailleurs. Cela t’apportera gloire et chance. Les gens viendront te demander de l’aide. Tout est là, sur ta paume. Toute douce… Non, Tania, je ne peux pas dire grand-chose sur tes parents. Seulement… Ta mère t’écrira, elle te demandera pardon. Respecte-la, elle est âgée. Elle ne voulait pas t’abandonner, c’est le destin. Et ton père… Je ne le vois plus. Mais ta grand-mère est encore vivante ? Je te le dis, elle est vivante ! Qu’elle ait la santé ! Elle dansera à ton mariage ! Elle ne marche plus ? Comment ça ? Je la vois danser ! Peut-être que le médecin pourra l’aider ? Celui que tu vas rencontrer ! Tu as appris tout ce que tu voulais ? Bon, Tania. Je ne vais pas te raccompagner, j’ai mal aux jambes… Où mettre le petit cadeau ? Sur la table, sous la nappe. Merci, ma fille, va, tout ira bien pour toi ! Raconte à tes amies ce que Mamie Maroussia t’a dit, à ta grand-mère aussi. Peut-être que d’autres viendront me voir… *** – Qu’est-ce que tu regardes, sale tête moustachue ? Tu fais les gros yeux… Tu n’aimes pas que je dise la vérité ? Mais la petite viande et la crème, tu aimes ? Tu fais la fine bouche devant le « Whiskas », il te faut du poisson cher, tu ne veux pas de merlan ! Et d’où Mamie Maroussia aurait-elle autant d’argent ? Voilà ! Tout le monde veut payer pour du beau, pas pour la vérité ! Qu’aurais-je dû lui dire ? Que son fiancé est un porc comme on n’en a jamais vu ? Qu’ils se feront attaquer par des voyous dans une ruelle et que le fiancé s’enfuira ? Lui, ça ne lui fera rien ! Qu’un mois plus tard, il se fiancera avec sa copine parce que son père est un homme d’affaires ? Que Tania tombera enceinte après cette agression, et que la grand-mère de la petite mourra un mois plus tard ? C’est ça que j’aurais dû dire ? Que le fils que Tania aura deviendra comme son père, traînera dans les rues, deviendra toxicomane à quatorze ans, battra sa mère, lui fera du mal ? Qu’elle finira en psychiatrie, perdra son travail. Qu’ils vivront dans la misère jusqu’à ce qu’elle devienne femme de ménage. Qu’à quarante-cinq ans, on lui trouvera un cancer ? C’est ça que je devrais dire ? Et qu’elle ne survivra pas à l’opération ? C’est ça que je devrais lui raconter ? Et après ça, elle me donnerait un cadeau ? Et puis, moi, je pense, moustachu, – son vrai destin, seuls toi et moi le connaissons. Celui que j’ai inventé, maintenant je le sais, Tania aussi, ses amies, sa grand-mère. Ne plisse pas les yeux, je sais qu’elle racontera tout, il faut juste qu’elle rentre chez elle ! Tu vois combien ! Plus que nous deux ? Plus ! Tania m’a crue ? Elle m’a crue ! Alors, tout peut encore changer… *** Tania repartait de chez Mamie Maroussia, le sourire aux lèvres. Elle se sentait bien, légère. Même si son destin raconté ressemblait à un conte de fées, mais… Mais peut-être que ce sera ainsi ? On lui avait vanté cette voyante… Dans une ruelle sombre et déserte, la jeune fille entendit des pas et des rires derrière elle. Tania se mit à courir. Mais ils se rapprochaient… Et ils l’auraient rattrapée si, au tournant, elle n’était pas tombée sur un jeune homme avec un énorme chien. Le chien aboya, le maître sortit un gaz : – Reculez, sales types ! Sinon… Tania reprit son souffle, et son gentil protecteur sourit : – Je suis Vitali. Venez, Jack et moi allons vous raccompagner chez vous ? Et tout s’est arrangé. *** – Entre, ma belle ! Comment t’appelles-tu ? Olga ? Tania t’a conseillé de venir ? Je me souviens d’elle… Comment va-t-elle ? Elle s’est mariée ? Tant mieux ! Allez, donne ta main… Elle est douce, toute lisse…