Avec maman, il est plus heureux

Il était cinq heures trente du matin, et je me souviens que Mélisande, le regard fixé sur la fenêtre qui séclaircissait, terminait son « rêve à la pêche » tout en composant dune main tremblante le numéro familier. Voulaitelle vraiment entendre la réponse?

Angélina Thibault, il est chez vous?

Ne le retiens pas. Laissele partir.

Oui, Thibault était à elle. Cela devait être compris comme une réponse positive.

Qui le retient?

Toi. Il ne faut pas le rompre. Cest à toi de le briser. Il est plus heureux avec sa mère.

Bonne nuit à vous.

Mélisande devinait que cette nuit, Angélina navait pas fermé lœil.

«Ne pas retenir? » Mais Thibault se retenait déjà pour elle. Elle était tombée dans ce lien destructeur, et il sy accrocha encore plus fort. Cétait un tourbillon qui ne laissait aucune échappatoire.

Tout avait commencé lorsque Mélisande avait accepté un rendezvous avec un petit ami discret, loin dAntoine. Avec Antoine, cétait «pas une minute sans dispute». Il jetait des objets, renversait des tables, brisait même le sèchelinges. Mélisande répondait en hurlant, en brisant à son tour. Ces montagnesrusses émotionnelles les avaient tous consumés: elle, Antoine et même les voisins.

Elle voulait désormais un compagnon avec qui sasseoir et parler, et non déchirer les meubles.

Cest alors que Thibault est apparu.

Ils se sont disputés la même boîte de biscuits dans le rayon des douceurs. Ce petit commerce que Mélisande fréquentait en passant du travail à Lyon ne recevait des livraisons que deux fois par an.

Sans réfléchir, elle a attrapé la boîte, puis a compris que son geste pouvait lempêcher de la partager. Antoine aurait fait la même chose, mais il aurait explosé en la traitant de «incomprise».

Sexcusant, elle a dit:

Monsieur, pardonnezmoi, mais jadore ces biscuits. Ils sont délicieux, et je nen trouve jamais. On les reçoit tôt, et quand je vais au magasin, tout est déjà pris. Vous ne pourriez pas me les céder?

Les biscuits?

Oui, les biscuits.

Thibault a souri et a répondu:

Prenezles, je ne suis pas un fin gourmet. Jai simplement saisi ce qui mest tombé sous la main.

Contrairement à Antoine, Thibault était comme un prince de conte: jamais impoli, jamais violent, ne jetait jamais de meubles. Tous leurs différends se réglaient par le dialogue. On aurait cru que dire «sil vous plaît, ne jetez pas vos pantalons par terre» pouvait réellement les empêcher de le faire. Avec Antoine, elle aurait vu la chambre se transformer en dépotoir en un clin dœil.

Dans une papeterie, Mélisande a remarqué que la monnaie rendue était erronée.

Madame, a-t-elle dit à la caissière, vous ne mavez pas rendu toute la monnaie. Javais un billet de 50, les feutres coûtaient 3. Vous me devez 47 et non 44.

Pour commencer, je ne vous dois rien.

Pourquoi cette rudesse? Je ne demande que ma monnaie, pas votre salaire.

Ouvrez les yeux. Ces feutres sont à 6, pas 3. Qui imprime ces prix du matin au soir? Vous, qui vous perdez dans les trois chiffres? Ce nest pas vous qui vérifiez, mais les caissiers qui crient à la caisse.

Mélis, ils seront à 6, je paierai la différence, a murmuré Thibault, pourquoi sénerver pour 3?

Mais Mélisande arrachait déjà létiquette du présentoir.

3! Rendre ma monnaie.

Les étiquettes nont pas changé, a ajouté un autre vendeur, il faut accepter que les caissiers sont aussi humains, parfois débordés, avec des livraisons et des clients impatients. Payez 6 ou sortez.

Mélis, payons 6. Cest pour ta nièce. Pourquoi économiser sur lenfant?

Ma petite Natacha ne dessinera pas au musée avec ces feutres, mais elle colorera le soleil dans son album. Peu importe 3 ou 6. Mais je ne reviendrais pas si le service était si mauvais!

Pardonneznous, nous regrettons, Mélis, prenez les feutres, reprenez votre argent, et partons, a dit Thibault.

Pardon?! sest écriée Mélisande Si on me renverseait la soupe au restaurant exprès, tdiraistu la même chose? Espèce de remorqueur!

Elle a laissé exploser ses émotions. Thibault est reparti chez sa mère pour une semaine. Mélisande, nerveuse, lappelait, pleurait, suppliait son retour, ou le maudissait, ou annonçait dune voix plate que tout était fini. Aucun écho de Thibault.

Après sept jours, il est revenu comme si de rien nétait. Mélisande était à bout, mais leurs nondits restaient enfouis, non résolus.

Thibault fuyait désormais chaque dispute.

Tu me rends nerveuse! lançait-elle Avec Antoine, même sil était agaçant comme du radis amer, on pouvait crier, délester, puis se sentir soulagé. Avec lui, tout restait enfermé, il partait immédiatement chez sa mère! Au début, on discutait de tout, maintenant les disputes étaient plus graves, et il ne répondait plus. Il sautait dans le bus et sen allait!

Il revenait toujours avec la même phrase:

Tu tes déjà calmée?

Ils ne vivaient presque jamais ensemble. Thibault était chez elle, mais elle ne sinvitait pas chez lui à cause de sa mère.

Ne me charge pas tes brosses et tes peignes, disait-elle, laisseles chez moi.

Tu me réserveras une étagère dans la salle de bains?

Restetoimême.

Le jour de paie, quand Mélisande a demandé comment répartir les dépenses, Thibault a répliqué:

Je verse mon salaire à ma mère. Elle décide.

Mais comment faistu pour memmener à nos rendezvous?

Je lui demande, elle alloue ce quil faut.

Tu comprends quon ne peut vivre quavec mon salaire? Tu fais aussi partie de ce foyer.

Bien sûr, ma mère sait. Je lui demanderai ce quil faut, elle menverra largent. Dis juste quel jour on fait les courses.

Mélisande rêvait de vivre avec son compagnon, puis de se marier, pas avec la bellemère. Comment gérer son argent dans le portefeuille de quelquun dautre? Demander de largent pour le cinéma? Pour le déjeuner au café? Pour des tulipes?

Thibault, je dois établir un planning dachats? Et qui le signe? Toi ou ta mère? Je devrai alors tout valider avec elle, sinon cela ne fait que compliquer les choses.

Comme dhabitude, Thibault est retourné chez sa mère, absent pendant une semaine. Les valises saccumulaient à son escalier, mais un étrange attrait les ramenait lun vers lautre. Ils ne se criaient plus, ils séloignaient dans des appartements différents, essayant de «rééduquer» lautre, mais lattirance restait.

Pourquoi fuistu chez ta mère à chaque occasion? Je le vois, demandait Mélisande Ce nest pas seulement nos nondits, cest ton désir de repartir.

Je veux. Cest paradoxal. Quand je suis chez elle, tu me manques, et quand je suis ici, cest ma mère qui me manque.

Le père, dun ton brusque, a intervenu lorsquelle la appelé:

Elle est infantile, elle na jamais atteint la maturité relationnelle. Elle se cache derrière le jupon de sa mère. Cest pourquoi vous navez jamais vraiment parlé. Elle pourra peutêtre se débrouiller, mais auprès de sa mère, cest plus simple.

Mélisande nétait pas du genre à abandonner facilement.

Thibault revint avec une proposition:

Compromis! Ma mère a accepté de mettre la moitié de mon salaire à notre disposition. Si besoin, elle ajoutera un petit supplément, comme une aide. Je te donne son numéro, tu peux lappeler directement pour les achats urgents.

Donnemoi une raison valable pour que ton argent repose chez ta mère? Tu nas pas 13 ans. Ce nest pas une tirelire pour tout dépenser.

Cest raisonnable. Ma mère est plus sage, elle ne le dilapidera pas. Nous nachèterons pas de babioles inutiles, nous dépenserons intelligemment, car chez ma mère on ne flâne pas.

Mais je veux pouvoir dépenser mon salaire à ma guise!

Alors tu le fais, et moi je reste financièrement responsable, grâce à ma mère.

Ainsi sétaient arrêtés leurs débats. Quand Mélisande a reçu le premier virement dAngélina, cétait lourd, mais elle sest dite quelle sy habituerait. Elle ne se pliait pas aux manigances financières: les dépenses communes se payaient ensemble, mais les bijoux et les parfums restaient sur son compte. Elle ne faisait pas déconomies.

Les mains curieuses ont pourtant fouillé ses finances.

Mélis, tu dépenses trop, ce nest pas judicieux.

Quoi?

Jai jeté un œil à ton compte en ligne. Ma mère le pense aussi. Transfèrelui la moitié.

Certains de sa famille donnaient tout à leurs parents, mais cétait la mère de la femme, pas la bellemère. Elle se rappelait la fois où on avait supplié pour des couches: on leur répondait que les alèses pouvaient être lavées.

Non. Je sais gérer mon argent.

Tu ne sais pas.

Sujet clos!

La mère exige

Alors vasy!

Il est reparti, et il reviendra, comme toujours.

À cinq heures trente, après avoir parlé à Angélina, Mélisande sest demandé pourquoi insister. Il était plus heureux avec sa mère. Leur salaire était mieux réparti, leur compréhension parfaite. Pourquoi elle? Pour quémander des sous pour des couches? Non, pour appeler directement la mère en cas durgence. Quel inutile maillon? Le bébé vaut mieux avec sa mère.

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Avec maman, il est plus heureux
Cadeau d’un inconnu Un message surgit dans le chat d’équipe, par-dessus les tableaux Excel et les mails urgents, comme un jouet coloré dans un tiroir de paperasse : « Collègues, on lance le Secret Santa ! Échange anonyme de cadeaux pour la soirée d’entreprise. Budget : 20 euros max. Lien pour s’inscrire ci-dessous. » Arthur relut l’annonce en jetant machinalement un œil à l’horloge de son écran. Il restait dix jours ouvrés avant la fin de l’année, deux semaines avant la clôture du trimestre, trois jours avant le prochain prélèvement du prêt immobilier. Dans sa tête, tout était découpé en échéances. Les réactions pleuvaient déjà sur le groupe : un GIF de renne, un « Encore ? », des questions sur le budget. Katia, la RH, ajouta aussitôt : « Ce n’est pas obligatoire, mais fortement conseillé. Créons ensemble l’ambiance de Noël ! » Arthur termina son café froid et cliqua sur le lien. Nom, service, accord sur la protection des données. Le bouton « Participer » clignotait. Il hésita une seconde, imaginant une énième bougie ou un mug inutile s’ajouter à son bureau déjà surchargé. Puis il imagina son nom seul sur la liste des participants. Il valida. — Alors Arthur, tu t’inscris aussi au loto ? s’esclaffa Sébastien du service d’à côté en surgissant au-dessus du box. Moi, j’espère tomber sur un chef : j’ai déjà trouvé le cadeau parfait — un livre de gestion du temps. — C’est censé rester anonyme, rappela Arthur. — Bah, c’est encore plus drôle ! Imagine-le ouvrir ça… Arthur sourit poliment et retourna à son rapport. Les chiffres dansaient en une masse grise. Plus loin, on discutait coffrets cadeaux pour des partenaires, on hésitait entre chocolats de luxe ou ceux du supermarché. À la pause cigarette, on spéculait sur la prime de Noël : coupée ? Maintenue ? « En nature » via les fameux coffrets ? Tout ça tournait en fond, comme une tapisserie de fêtes de fin d’année : sapin d’entreprise au hall d’entrée, boules en plastique, cartes impersonnelles du style « Chers partenaires, nous vous souhaitons… » Arthur s’était fixé deux objectifs cette année. Le premier : décrocher son bonus en remplissant ses objectifs. Le second : ne pas s’énerver contre son fils à cause des notes. Les deux lui semblaient tout aussi difficiles. Le soir venu, un mail s’afficha : « Votre destinataire pour le Secret Santa ». Arthur l’ouvrit, compressé dans la rame de métro entre doudounes et sacs à dos. « Bonjour Arthur ! Votre destinataire : Arthur Martin, service analyses. » Il relut la phrase. Puis encore. La rame cahota, quelqu’un le bouscula. Dans le groupe, la frénésie des captures d’écran était lancée : « C’est un bug ? » « Moi aussi je me suis “tiré au sort” ! » « Messieurs-dames, voici le Secret Santa version introspective. » Katia réagit vite : « Oui tout le monde, il y a eu un souci technique. Trop tard pour corriger, les informaticiens disent que tout est relié aux identifiants. Je propose qu’on fasse comme si de rien n’était, gardez la surprise et l’esprit festif ! » « Quelle surprise si je sais que c’est moi ? » « Imagine que c’est un inconnu qui te connaît vraiment bien », répondit Katia avec un emoji sapin. Arthur ferma le chat, rangea son portable. Dans la rame, quelqu’un racontait bruyamment son « bouclage d’exercice ». Il croisa son reflet dans la vitre sombre. Quarante et un ans. Les tempes blanchies, cernes marqués. Blazer de chez Celio, montre en crédit, smartphone pris en promo « comme mon manager ». Un cadeau de soi à soi, mais de la part d’un inconnu, pensa-t-il. Que pourrait bien m’offrir cet inconnu ? Aucune idée. Le lendemain, la pause clope n’était consacrée qu’à ça. — Faut annuler, tranchait Paul le juriste, en secouant sa cigarette. Quand le Secret Santa n’est plus secret, c’est absurde. — Moi j’adore, rétorqua Anne du marketing. Au moins je peux enfin me faire un vrai cadeau utile. Pas un énième mug avec des rennes. — Mais tu te fais déjà plaisir toute l’année, non ? — Pas toujours. Il y a des trucs pour lesquels on hésite à dépenser, répondit Anne en souriant. C’est ça qui est chouette. Arthur écoutait en silence. Dans sa tête défilaient des idées : des écouteurs, une batterie externe, une nouvelle souris. Rien qu’il ne pouvait acheter à tout moment, au fond… et ça ne ressemblait pas à un vrai cadeau, juste une fourniture de plus. — Et toi, tu te ferais quoi comme cadeau ? demanda Sébastien dans l’ascenseur. — Je ne sais pas, admit sincèrement Arthur. — Moi j’aurais choisi une PS5 ! Mais le budget… Bon, je m’offre plutôt un coffret de bières artisanales avec, sur l’étiquette, “de la part du Père Noël”. Et moi ? pensait Arthur, regagnant son bureau. Qu’est-ce que je voudrais recevoir si quelqu’un me voyait — vraiment ? Pas juste comme salarié, payeur de crédit, ou père qui passe « pas assez » de temps. Comme… quoi ? Comme une personne ? Il s’aperçut qu’il était incapable de trouver le bon mot. Le soir, il alla faire un tour au centre commercial. Jeux de lumières, musique partout. Les boutiques vantaient leurs « cadeaux parfaits », « coffrets pour lui », « pour homme de réussite ». Sur chaque affiche, des hommes en beaux manteaux, visage confiant, sans cernes ni crédits. Il entra chez Darty. Un vendeur expliquait comment choisir le bon casque sans fil à un jeune homme. Arthur prit une boîte, l’examina. Le prix rentrait dans le budget, sauf pour la version haut de gamme. Mais c’est moi qui me l’achète. Où est la surprise ? Je m’offre déjà régulièrement ce qu’un homme de mon âge et de mon poste est censé avoir : téléphone, montre, chaussures, manteau. Est-ce ça, un cadeau ? Il reposa la boîte. Il fit un saut à la librairie, accueillante et chaude. À l’entrée, des piles de livres de développement personnel : « Devenez la meilleure version de vous-même », « Gérer son temps, réussir sa vie ». Il feuilleta distraitement, retrouva les mêmes formules sur la « zone de confort » et l’« efficacité ». Un soupir de lassitude lui échappa. Au fond, il s’arrêta au rayon littérature. Des auteurs connus sur le dos des livres. Autrefois il lisait beaucoup : à la fac, une nuit suffisait pour engloutir un roman. Puis le boulot, l’appart, la naissance de son fils, et la lecture était passée dans la liste des choses « à faire un jour ». Et un livre, alors ? Mais lequel ? Cet inconnu imaginaire lui offrirait-il quelque chose qu’il n’aurait pas le temps de lire ? Il sortit les mains vides, saturé par la pub et les spots. Chez lui, sa femme demanda : — Tu fais la tête ? — Non pas du tout, répondit-il en ôtant ses chaussures. Petit jeu au boulot. Cadeaux à se faire entre collègues. — Encore des bougies et des mugs ? soupira-t-elle. — Chacun doit se faire son propre cadeau cette fois. La plateforme a buggé. — Franchement, c’est une bonne idée ! Achète-toi ce que tu n’oses jamais t’offrir. — Comme quoi ? — Je ne sais pas, c’est toi qui sais. Il se tut. Son fils faisait semblant de relire son manuel scolaire au salon. — Alors ? La plupart du temps, tu as des envies précises. Un téléphone, une montre, un sac. Tu adores les gadgets. — Je m’achète tout ça au besoin, répliqua-t-il. Par nécessité plus que par envie. — Peut-être alors, un truc qui ne soit pas un objet ? suggéra-t-elle. Une séance de massage, une journée pour toi, un… — Une journée pour moi ne tient pas sur un bon d’achat, trancha-t-il. Ce qu’il me faudrait, c’est un chef qui n’envoie pas de mails le dimanche. Elle sourit. — Demande donc ça à ton Père Noël anonyme. — Hors budget, ironisa-t-il. La nuit venue, il tourna longtemps dans son lit. Dans sa tête défilaient vitrines, slogans, vœux : « succès professionnel », « nouveaux challenges », « prospérité financière ». Tout important, mais aussi superficiel que les guirlandes de Noël remisées en janvier. Qu’est-ce que je voudrais si personne ne me regardait, ni collègues, ni épouse, ni enfant, ni banque ? Pas de réponse. Une semaine avant la soirée, le bureau fourmillait. Les premiers paquets s’entassaient sur les tables. Certains cachaient leurs achats au fond d’un tiroir, d’autres les exhibaient fièrement. Le groupe discutait tenues, buffet, jeux. Katia annonçait : présence d’un animateur, d’un DJ, et « un moment spécial Secret Santa ». Arthur était toujours sans idée. — Tu traînes, remarqua Sébastien. Après, il ne restera que des trucs nuls. — Je réfléchis. — Faut pas trop réfléchir ! Moi, je me suis commandé un kit à barbecue. Toujours rêvé, jamais sauté le pas. Là, c’est l’occasion. Au déjeuner, il descendit s’installer au café du rez-de-chaussée. Les discussions tournaient autour des bilans, des enfants, des embouteillages. Sur l’écran au-dessus du comptoir défilait : « Offrez-vous un kit fête ! ». Il s’adossa à la baie vitrée, sortit son téléphone. Dans Google : « cadeau homme 40 ans ». Résultat immédiat : montres, portefeuilles, gadgets, coffrets whisky, bon pour un barbier. Ça, c’est pour l’image, pensa-t-il, pas pour ce que je ressens. Il ferma l’onglet, ouvrit sa messagerie perso. Notification d’une plateforme d’apprentissage à laquelle il s’était jadis inscrit : « Nouvelle session : cours de photographie. Inscriptions jusqu’à dimanche ». La photographie. Il pensa à son vieux réflex, acheté il y a dix ans, avant la naissance de son fils, quand le prêt immobilier semblait encore loin. À l’époque, il arpentait Paris avec, photographiant rues, vitrines, passants. Puis l’appareil finit au placard. Pas le temps, pas l’énergie, pas… sérieux. C’est naïf, murmura la petite voix critique. À quarante ans, se souvenir qu’on aimait prendre des photos ? Bientôt tu vas plaquer tout pour devenir artiste ? Ridicule. Il repoussa son plateau, gêné, comme surpris en flagrant délit de faiblesse. Je ne compte rien plaquer. Je voudrais juste… Mais il fut interrompu par un SMS du chef : « J’aurais besoin des chiffres Q3 ce soir ». Arthur soupira et remonta. Le soir, il fouilla l’armoire et retrouva son sac photo. L’appareil, lourd et froid, fonctionnait encore, mais la batterie était morte. Il retrouva le chargeur. Sa femme, curieuse, leva un sourcil : — Tu vas refaire des photos ? — Juste voir si je peux encore m’en servir. Quand la batterie fut suffisante, il sortit sur le balcon, fit quelques clichés du parking enneigé, des lampadaires, des autos. Rien d’extraordinaire. Mais quand il mit l’œil derrière le viseur, le vacarme dans sa tête se calma. Pas disparu, mais assourdi. Il se sentit mieux respirer. Peut-être que c’est ça, le cadeau ? Pas l’appareil en lui-même, mais l’autorisation de s’accorder du temps. Une heure par semaine. Juste pour ça. Sans se juger. Ça semblait à la fois enfantin et effrayant. Sa voix intérieure se moqua : À quoi bon un cours photo ? Rien ne changera. Mais une voix plus douce répondit : Pourquoi pas ? Tu dépenses bien sur des choses qui t’indiffèrent dans six mois. Ça, ça t’a déjà fait du bien. Il repartit sur son ordi, retrouva le mail pour le cours. Au programme : la lumière, la composition, la photo de rue. Séances en ligne, deux fois par semaine le soir. Tarif pile dans le budget Secret Santa, si on ne prenait pas la formule premium. Un cadeau de moi à moi, de la part d’un inconnu, pensa-t-il. Un inconnu qui se souvient de ce qui me faisait du bien et ne s’en moque pas. Il cliqua sur « Payer ». Restait la formalité du « paquet ». Selon le règlement du jeu, le cadeau devait être un objet remis de main à main. Difficile de dire en public « Je me suis inscrit à un cours en ligne ». Il fallait donc un « vrai » cadeau. Chez Monoprix, il acheta un carnet bleu nuit sans motif et une enveloppe. Il imprima la confirmation du cours, la glissa dans l’enveloppe. Sur la première page du carnet, il écrivit : « Pour les images que tu n’as pas encore prises ». Son écriture était hésitante mais lisible. Il hésita puis griffonna un mot. Il voulait que cela sonne comme les mots d’un humain, pas d’une pub de coaching. Après plusieurs versions raturées, il trouva : « Arthur, Parfois il est bon de se rappeler qu’on n’est pas que des bilans et des réunions. Prends un peu de temps pour voir le monde autrement. J’espère que tu le feras. Ton Santa » Il relut. Une petite boule au ventre. Ces mots semblaient étrangers, et pourtant, c’était tout ce dont il avait besoin. Ce “Santa” était plus bienveillant avec lui que lui-même d’habitude. Il rangea le tout dans du papier kraft et attacha un ruban rouge. Le paquet paraissait modeste. Sans logo, sans slogan. La soirée se passait dans une salle du centre d’affaires. Nappes blanches, guirlandes, DJ aux tubes usés. Costumes pour les uns, habits de tous les jours pour d’autres. Les cadeaux étaient alignés contre un mur, chacun une étiquette nominative. Arthur déposa son paquet. Autour, des sacs à logo, des boîtes, des formes étranges sous alu festif. — Alors, prêt pour la grande révélation ? lança Katia en passant. — Autant qu’on peut… À la moitié de la fête, l’animateur annonça le moment spécial. Musique plus douce, lumière tamisée. On riait déjà beaucoup, ambiance décontractée. — Cette année, Secret Santa l’a été pour de bon : chacun est devenu son propre magicien. Mais, bien sûr, faisons comme si de rien n’était ! Rires dans la salle. — Un à un, venez ouvrir votre paquet. N’oubliez pas, ce qui compte, ce n’est pas ce qu’il y a, mais ce que vous découvrez sur vous-même. Encore un qui parle en slogans, pensa Arthur. Quand ce fut son tour, une étrange appréhension le saisit. Il trouva son paquet, lut l’étiquette « Arthur Martin », retourna s’asseoir. — Alors ? Un énième kit barbecue ? chuchota Sébastien. Arthur ouvrit. Carnet, enveloppe. Son prénom manuscrit. Ses mains tremblaient. — Eh bien, c’est discret, ça au moins, commenta Sébastien. Arthur ouvrit, lut la lettre. Autour, on s’esclaffait devant des bon d’achats pour le spa, une boîte de jeux de société… Il aperçut la comptable Sylvie émue devant un livre de yoga, Katia riant d’un mug « Employé du mois ». Il lut à nouveau le billet. Les mots, écrits par lui-même, lui paraissaient tout à coup venus d’un autre. Tu n’es pas que des bilans et des réunions. Quelque chose remua désagréablement — une gêne d’avoir été vu. Mais, en même temps, un soulagement d’être compris sans jugement. — Alors, c’est quoi ? insista Sébastien. — Un cours. De photo. Et un carnet. — Punaise, t’as été gâté ! Ce doit être quelqu’un de créatif. On n’a pas le droit de demander qui… ? — Non, répondit Arthur. — Tant pis, répliqua Sébastien, déjà absorbé par son propre coffret barbecue. Tu feras les photos du prochain séminaire ! Arthur referma le carnet. L’animateur blaguait sur scène, certains dansaient. Autour, le bruit. Mais à l’intérieur, un calme inattendu. Un SMS de sa femme attendait sur l’écran : « Ça va ? ». Il répondit : « Oui, cadeaux rigolos. Je me suis offert un cours », puis effaça la dernière phrase et tapa : « Je te raconterai ». Il rentra tard. Dans l’immeuble, silence, odeur de clémentines. Sa femme lisait à la cuisine, son fils dormait déjà. — Alors ? Tu as eu quoi ? Il posa le carnet et l’enveloppe. — C’est tout ? — Il y a aussi quelque chose dedans, répondit-il en ouvrant la lettre. Elle lut, releva les yeux. — Tu t’es écrit à toi-même ? — Oui. J’ai aussi payé un cours de photo. Elle acquiesça, sans moquerie ni remarque. — Super cadeau. Tu adorais ça. — Ça date d’avant, murmura-t-il. — Et alors ? Avant ne veut pas dire fini. Il haussa les épaules mais sentit quelque chose bouger en lui. Comme un meuble qu’on ose enfin déplacer. — On verra. Le 1er janvier, il se leva sans réveil. Le matin était gris sur la cour remplie d’autos, plaques de neige. Il avait mal à la tête mais sans excès. Sa femme et son fils étaient partis réveillonner chez ses beaux-parents, il devait les rejoindre plus tard. Un silence paisible planait sur l’appart. Arthur prépara un café, ouvrit le carnet, relut : « Pour les images que tu n’as pas encore prises ». Il alluma l’ordi, retrouva le mail d’accès au cours. La première séance n’aurait lieu que dans une semaine, mais il put déjà visionner l’intro. Une voix tranquille parlait de capturer la lumière, pas d’efficacité. Il remarqua tout à coup qu’il ne pensait pas à ses mails pro. Son portable restait dans l’autre pièce, sans stress. Ensuite, il prit son appareil et descendit dans la cour. Air frais mais doux. On descendait les poubelles du Réveillon, on promenait le chien. Une vieille guirlande traînait sur l’aire de jeux. Il leva la caméra, visa. Des branches, des balcons, des fils électriques. Rien d’impressionnant. Mais en appuyant sur le déclencheur, il sentit que, pour une fois, il agissait pour lui. Pas pour un reporting, pas un KPI, ni une présentation. Juste pour lui. Il prit d’autres clichés, puis rentra, transféra les photos. Certaines loupées, d’autres banales. L’une d’elles l’intrigua pourtant : le reflet des fenêtres dans le pare-brise d’une voiture. Il zooma : son ombre tenait l’appareil dans la glace. Un cadeau d’un inconnu, pensa-t-il. Qui n’était autre que lui-même. Et c’est bien comme ça. Il referma le logiciel, termina son café. Bientôt la rentrée, les dossiers, les réunions. Mais aussi ce cours, ce créneau réservé, qu’il essaierait d’honorer. Il ouvrit le carnet, ajouta la date. Puis, sobrement : « Cour, matin, reflet sur pare-brise ». Une ligne simple, mais qui lui appartenait. Il posa son stylo et, sans s’en rendre compte, envisagea l’avenir autrement : pas seulement en termes d’échéances. Il y avait, dans ce futur, un minuscule espace où il pouvait juste regarder et choisir — pour lui. Ce n’était pas grand-chose. Mais ça suffisait pour mieux respirer. Il se resservit un café, ouvrit le planning du cours. En bas de page, un champ « Notes personnelles ». Il inscrivit : « Ne pas annuler pour le boulot ». Un sourire lui vint : la vie se débrouillerait bien pour chambouler ses plans. Mais désormais, il s’accordait au moins le droit d’essayer. Et ça aussi, c’était un cadeau.