Ne te laisse pas submerger par la tristesse, ma petite Camille, sèche donc tes larmes, ce garçon, Julien, ne mérite pas que tu taffliges pour lui, murmurait tendrement Grand-mère Geneviève à sa chère petite-fille. Je tavais avertie avant la noce, ce Julien nétait pas fait pour toi Mais tu parlais de passion, tu clamais que vous étiez inséparables. Et maintenant, dis-moi, où sest envolé ce grand amour ?
Oh, Mamie, je croyais que tu allais me réconforter, mais tu répètes toujours la même rengaine, pleurait Camille en frottant ses joues rougies.
Que pourrais-je dire dautre ? Féliciter ce Julien, qui ne ta apporté que des peines ? Voilà pourquoi tu sanglotes aujourdhui.
Mais Mamie, lamour alors ? Je lui faisais confiance, et il a ramené chez nous ma voisine, Sylvie, qui a sept ans de plus que lui, et elle sest même moquée de moi On na vécu ensemble que six mois, et déjà
Ce soir-là, Camille était rentrée plus tôt de la boulangerie, avait franchi la porte, et des éclats de rire lavaient menée jusquà la chambre. Ce quelle y vit la laissa sans voix. Julien, pris de court, la fixait, tandis que Sylvie, un sourire moqueur aux lèvres, lançait :
Quest-ce que tu fixes ? Jenseigne à ton mari les secrets de la passion, puis elle éclata dun rire sec.
Camille sétait enfuie, courant sans but, jusquà la maison de sa grand-mère.
Mais enfin, quel amour ? Quel amour, sil fait entrer une autre femme chez vous ? Quitte-le, divorce tant quil ny a pas denfant. Reste ici chez moi, insistait Geneviève.
Geneviève tentait de garder la voix assurée, mais son cœur se brisait. Sa petite-fille adorée, blessée par ce Julien, issu dune famille connue pour ses querelles et ses excès. Elle sy attendait, mais Camille navait rien voulu entendre.
Bien sûr, certains enfants de familles difficiles deviennent de belles personnes, autonomes et généreuses. Mais pas Julien. Depuis lenfance, il faisait des sottises, et adulte, il buvait trop, provoquait des disputes dont il sortait rarement vainqueur. Geneviève navait jamais voulu que Camille lépouse. Mais Julien était rusé, il avait compris que Camille était douce, travailleuse, attentionnée.
Camille, je te le promets, dès quon se marie, jarrête de boire, assurait-il en la demandant en mariage.
Naïve, elle lavait cru. Elle navait jamais eu de vrai petit ami, à part peut-être Paul au lycée, mais ce nétait quune amitié. Elle était tombée amoureuse de Julien, vraiment, comme sil nexistait personne dautre. Il avait quatre ans de plus, avait fait son service militaire.
Tout le monde avait tenté de la dissuader, même son amie Claire lui avait dit :
Je naime pas ton Julien, si tu lépouses, ne viens pas chez nous avec lui. Mon mari ne le supporte pas non plus, il dit que tu le regretteras.
Claire, arrêtez tous avec vos si, si Je serai heureuse, quoi quil arrive, avait répliqué Camille, quittant son amie, qui la regardait partir avec tristesse.
Geneviève fit de son mieux pour apaiser sa petite-fille. Elle prépara une infusion à la verveine, tenta de la distraire, mais voyait bien que rien ny faisait. Elle savait que, dans ces moments-là, aucun mot ne pouvait consoler. Il fallait du temps.
Au crépuscule, Julien fit irruption dans la cour, titubant, vociférant à qui voulait lentendre. Geneviève sortit sur le perron, armée dun bâton.
Que Camille sorte, sinon je la traîne dehors moi-même
Essaie donc, lança Geneviève en brandissant son bâton, tu verras, je ne suis pas si vieille que ça.
Geneviève se sentait courageuse, voyant les voisins rassemblés derrière la grille, et Claire, accompagnée de son mari Michel, déjà dans la cour.
Julien proférait des menaces, jurant de brûler la maison avec Camille à lintérieur, mais Michel sapprocha, le saisit par le col et le secoua si fort que Julien se tut, terrifié.
Tais-toi, on ta entendu menacer dincendier la maison, on va voir la police, maintenant dégage, il le poussa dehors, Julien tomba sur la chaussée, se releva péniblement et séloigna sans un mot.
Peu à peu, les voisins se dispersèrent. Camille sortit, Claire la serra dans ses bras. Michel fit un signe de la main et rentra chez lui. Geneviève sassit sur le banc sous la fenêtre, Camille et Claire à ses côtés.
Voilà lamour, voilà le bonheur, murmura Camille. Que faire, Mamie ? Dis-moi, toi qui sais tout de lamour. Tu as vécu cinquante ans avec Papi Jacques, tu disais que vous étiez en harmonie.
Mon Dieu, arrête avec ton amour. Je ne sais même pas ce que cest, lamour.
Camille et Claire échangèrent un regard, haussant les épaules, comme pour dire : si quelquun sait, cest bien Mamie Geneviève
Mamie, raconte comment tu as épousé Papi Jacques, demanda Camille. Geneviève accepta, ne serait-ce que pour détourner sa petite-fille de ses peines.
Je vous le dis tout de suite, je nai jamais connu de grand amour, ni de beaux mots, ni de galanteries, même pas de belle-mère. Mais je me suis mariée.
Geneviève sarrêta, plongée dans ses souvenirs
Avec Jacques, son futur mari, elle était dans la même classe, mais il venait dun autre village. Lécole était ici, au bourg, il faisait trois kilomètres à pied chaque jour, comme beaucoup dautres. Les enfants des hameaux venaient tous à lécole du village.
Après la septième, Jacques disparut, elle ne remarqua même pas son absence. À lépoque, elle ne faisait pas attention aux garçons. Elle resta au village après lécole, aînée dune fratrie de quatre, une sœur et deux frères.
Son père, malade depuis quil était tombé dans la rivière glacée au printemps avec le cheval et la charrette, ne travaillait plus que comme veilleur de grange. Sa mère, employée à la laiterie, partait à laube pour la traite, rentrait à midi, repartait le soir.
Prépare à manger, surveille les petits pour quils ne soient pas en retard à lécole, répétait la mère à Geneviève, qui accomplissait tout, responsable, digne de confiance.
Elle soccupait des petits, vérifiait les devoirs, lavait, raccommodait, cuisinait, nettoyait. Sa mère rentrait épuisée. Son père restait alité. Elle navait guère le temps daller au bal, mais parfois, elle sy rendait. Sa mère lui disait :
Va donc au bal, tu es jeune, le travail ne sarrête jamais, mais la jeunesse passe vite.
Un soir, elle y croisa Jacques, revenu après trois ans. Il avait changé, et bientôt, il tourna autour delle.
Je peux te raccompagner ? demandait-il.
Geneviève acceptait selon son humeur.
Si tu veux, et ils bavardaient devant la maison.
Si elle nétait pas dhumeur, elle rentrait sans un mot. Jacques la suivait, obstiné, presque entêté. Elle ne laimait pas vraiment, il était juste là. Ils restèrent amis près de trois ans.
Geneviève, je pars à larmée dans une semaine, tu mécriras ? demanda-t-il.
Si tu mécris, je répondrai, promit-elle.
Elle ne répondait pas à toutes ses lettres, il écrivait trop souvent. Mais elle ne voyait personne dautre, aucun garçon ne lui plaisait. Jacques revint de larmée à lhiver, plus large dépaules, sérieux. Ils recommencèrent à se voir.
Au printemps, alors que la neige fondait, Jacques proposa soudain :
On se fréquente depuis assez longtemps. Épouse-moi. Jen ai assez de faire la route entre le village et chez toi.
Daccord, répondit Geneviève sans hésiter.
Jacques ne lui avait jamais dit quil laimait, elle non plus. Il fallait se marier, cétait le moment. Jacques nétait pas bavard, un gars simple, pas un prince charmant.
Papa, Maman, je me marie. Jacques ma demandé.
Son père, déjà faible, ne dit rien. Sa mère fit une scène, même la grand-mère accourut en criant :
Pourquoi tencombrer dun pauvre type ? Il na rien, Geneviève pensait queux non plus nétaient pas riches. Cétait pareil.
Le mariage eut lieu dans le village de Jacques, joyeux, avec des chansons, des danses, des rires. Il faisait doux, tout fleurissait, il y avait beaucoup dinvités. On leur offrit trois poules, un coq, quelques sacs de blé, un sac de farine.
Ils décidèrent de vivre au village de Geneviève, le temps de construire leur maison. En attendant, elle logeait chez lui, avec son beau-père. Sa belle-mère était décédée tôt. Le beau-père et la famille bâtirent une petite maison en un été. Ils sy installèrent aussitôt. Puis ils construisirent une grange, prirent une vache et un porcelet.
Geneviève travaillait à la laiterie, Jacques conduisait le tracteur. Ils travaillaient dur, mais étaient jeunes, tout allait vite. Un fils naquit lannée suivante. Ils neurent pas dautre enfant.
Jaurais voulu une fille, une aide, soupirait-elle, mais ce ne fut pas possible.
Leur fils grandit, partit à Paris, devint ingénieur agronome, épousa une fille du coin, douce et posée. Puis naquit Camille, la petite-fille adorée de Geneviève. Ainsi, Geneviève et Jacques vécurent jusquà la retraite.
Nous étions bien ensemble, racontait Geneviève, Jacques était fiable, calme. Jamais il na élevé la voix. On ne se cachait rien. On se réjouissait de ce quon avait. On avait des ruches, les abeilles étaient la passion de Jacques, je laidais. Il pouvait passer des heures avec elles. Parfois, une abeille me piquait la joue. Il riait et disait :
On va mettre de leau froide, tu as la joue toute gonflée, on ne voit plus ton œil, mais tu restes belle.
Jacques aimait Geneviève en silence, sans mots tendres, mais il cueillait des framboises ou des fraises pour elle, la faisait rire. Il adorait lire, avait dévoré toute la bibliothèque du village, malgré le travail, il trouvait toujours du temps, parfois il lisait à voix haute.
Voilà, les filles, conclut Mamie Geneviève, on a vécu cinquante et un ans ensemble. On na jamais parlé damour, on ne sest jamais fait de grandes déclarations. On était là, lun pour lautre, on se soutenait, on prenait soin de lautre quand il était malade. Mais Jacques est parti, et mon conte sest achevé. Je vis seule dans cette maison.
Camille divorça de Julien, il ne la menaça plus et lévita. Peu après, elle trouva le bonheur auprès dun homme bien. Lessentiel, cest que Mamie Geneviève approuva son choix.
