Alors, tas changé davis sur la séparation ? Tu reviens la tête basse ?
Élodie esquisse un sourire moqueur, le portable calé contre loreille. Dehors, le ciel de décembre vire au gris, et dans la cour de limmeuble, des gamins ségosillent déjà, dévalant la pente sur leurs luges.
Rêve toujours, Laurent. Je tappelle pour autre chose.
Un silence lourd sinstalle. Elle imagine son ex-mari, les sourcils froncés, cherchant la raison de ce coup de fil. Depuis quelle est partie, trois mois plus tôt, avec Camille, ils ne se parlent que pour les papiers : divorce, partage, pension. Froid, sec, sans un mot de trop.
Noël approche, lâche Élodie, voix posée. Camille veut le sapin.
Achète-lui en un.
Elle veut celui de lan dernier. Celui avec les guirlandes intégrées. Tu te rappelles ? Il est à la cave.
Laurent ne répond pas. Élodie entend sa respiration, lourde, calculatrice. Elle connaît la technique : laisser le silence sinstaller pour la faire craquer.
Mais elle ne bronche pas.
Je te le rends, finit-il par lâcher. Mais jai une condition.
Laquelle ?
On fête Noël ensemble. Toi, moi, Camille. Comme avant.
Élodie éloigne le téléphone, vérifie le numéro. Non, elle na pas rêvé.
Hors de question.
Alors pas de sapin.
Elle coupe court, balance le portable sur le canapé, puis va sappuyer contre la vitre glacée, paupières closes.
Trois mois. Trois mois à sortir la tête de leau. Et voilà quà cause dun sapin en plastique, il tente de revenir dans sa vie.
Non. Pas question…
Le bistrot est bondé. Élodie, assise face à Claire, sa vieille copine, réchauffe ses mains autour dun grand bol de cappuccino. Dehors, la neige tombe par à-coups, les passants filent emmitouflés, et au fond, un vieux jazz annonce les fêtes.
Laisse tomber ce sapin, soupire Claire en cassant un bout de tarte Tatin. Prends-en un autre, y en a plein chez Monoprix.
Élodie hausse les épaules.
Camille ne veut que celui-là. Tous les soirs, elle me demande : « Maman, cest quand quon met NOTRE sapin ? Celui qui sallume tout seul ? » Et ses yeux…
Claire secoue la tête, compatissante.
Tas appelé Laurent juste pour ça ?
Jai dû ravaler ma fierté, grimace Élodie. Tu sais ce que cest, supplier quelquun quon ne veut plus voir ?
Je vois, répond Claire, posant sa main sur la sienne. Il a toujours été spécial, ton Laurent. Tu te rappelles ton anniversaire…
Quand il a pété un câble parce que Thomas de la compta ma prise dans ses bras ?
Oui, il ta fait une scène tout le trajet du retour.
Élodie boit une gorgée, lamertume du café la calme.
Huit ans, Claire. Huit ans à supporter. Surveillance, questions. Où jallais, avec qui, pourquoi je répondais pas tout de suite. Il surveillait chaque centime, commentait chaque achat. « Pourquoi cette robe ? Tu vas où comme ça ? »
Et après tout ça, il ta trompée, souffle Claire.
Élodie hoche la tête, la gorge serrée, mais elle tient bon. Pas ici, pas maintenant. Les larmes, elle les a déjà versées en découvrant ses messages.
Le pire, cest quil se pose encore en victime. « Tu ne maimais plus, alors jai cherché ailleurs. » Tu te rends compte ?
Claire lâche un rire amer.
Classique. Tous les infidèles sortent ça. Tas bien fait de partir. Beaucoup seraient restées…
Pour lenfant. Pour la stabilité. Pour ne pas admettre léchec. Mais je pouvais plus. Cétait trop.
La neige sintensifie dehors. Noël approche. Et quelque part, dans une cave du quinzième, un sapin en plastique attend, seul objet réclamé par Camille.
Élodie regarde les flocons, se disant que lamour dune mère, cest parfois accepter limpossible. Même parler à celui quon voudrait effacer.
Camille, assise sur le tapis du salon, entourée de feutres et de feuilles, dessine un sapin : triangle vert, étoile dorée, petits points jaunes et orange pour les lumières.
Maman, il arrive quand notre sapin ?
Élodie saccroupit, passe la main dans les cheveux doux de Camille, qui sentent la fraise. Bientôt, ma puce.
Cest papa qui va lapporter ?
Élodie hésite, cherche ses mots. Comment expliquer à une petite de cinq ans que son père ne peut pas juste débarquer avec le sapin ? Pourquoi les adultes compliquent-ils tout, franchement ?
Papa est occupé, souffle-t-elle. Mais le sapin sera là, promis.
Camille hoche la tête, retourne à son dessin, rajoute des paquets colorés sous larbre. Élodie la regarde, prête à tout pour ce petit bout.
Même à rappeler Laurent.
Le soir venu, quand Camille dort enfin, Élodie compose le numéro quelle connaît par cœur. Les sonneries sétirent, interminables. Finalement, Laurent décroche.
Ah, tas fini par rappeler.
Sa voix, pleine de suffisance, hérisse Élodie.
Le sapin, cest pour Camille. Pas pour moi.
Je sais.
Cest Noël, Laurent. Tu pourrais juste…
Jai posé mes conditions. Tu les connais.
Cest du chantage.
Cest la vie. Tu mas pris ma famille, Élodie. Ma fille. Lappart…
Lappart était à ma mère ! Elle se retient de crier, pense à Camille qui dort. Et cest pas moi qui ai tout cassé. Tu veux que je te rappelle avec qui tu échangeais des messages ?
Tu recommences…
Le sapin, Laurent. Donne-le, cest tout.
Jai déjà dit non.
Tu gâches la fête de ta fille.
Non, cest toi. Parce que tu refuses de céder. Tu pourrais faire un effort pour Camille.
Élodie serre le téléphone si fort que ses doigts blanchissent.
Tu tentends ? Tu utilises le sapin pour me manipuler ! Pour tincruster dans ma vie !
Dans notre vie. On nest pas encore divorcés ! Camille est notre fille.
Que tu vois un week-end sur deux !
Parce que tu las emmenée !
Élodie balance le téléphone sur la table, seffondre dans la cuisine, la tête dans les mains. Trois mois à essayer de se reconstruire, et chaque échange avec Laurent la ramène en arrière.
Non. Plus jamais il naura ce pouvoir.
Trois jours dangoisse.
Chaque matin, Camille réclame le sapin. Laurent bombarde de messages : « Tu vas arrêter de faire ta tête de mule ? », « Pense à lenfant », « Jattends ta réponse ».
Le troisième soir, Élodie écoute Camille raconter la maternelle, son amie Lucie, le cadeau quelle veut demander au Père Noël. Et le sapin, toujours le sapin.
Quand Camille sendort, Élodie reste longtemps à fixer la table. Laurent veut venir à Noël. Impossible. Mais Camille veut ce sapin. Et Laurent le sait.
Soudain, une idée lui traverse lesprit.
Elle attrape son ordi, file sur Le Bon Coin. Retrouve une photo de lan dernier : Camille devant le sapin illuminé. Elle poste une annonce : « Cherche sapin identique avec guirlande intégrée. Urgent ».
Vingt minutes plus tard, le téléphone vibre. Premier message.
Deux jours de recherches, cinq appels, une virée au marché de Clignancourt où un type essaie de lui refourguer un sapin tout pelé. Finalement, à Versailles, une dame dune cinquantaine dannées vend exactement le même modèle.
Ma fille a grandi, maintenant elle veut un vrai, explique-t-elle en aidant Élodie à charger la boîte dans le taxi. Que ce sapin fasse encore le bonheur de quelquun.
Élodie paie, rentre, traîne la boîte jusquà lappart. Le soir, quand Camille rentre de la maternelle, le sapin trône dans le salon. Presque le même. Parfaitement vert, doux au toucher, et surtout, illuminé de petites lucioles dorées.
Camille reste bouche bée, puis sécrie :
Mon sapin ! Il est là !
Elle se jette dessus, lenlace, la joue contre les branches. Élodie, debout dans lembrasure, sourit à sen faire mal aux joues.
Elles passent deux heures à décorer larbre, suspendant boules et guirlandes, posant létoile tout en haut. Camille dirige, Élodie obéit. Puis elles éteignent la lumière et sassoient, émerveillées devant les lumières dansantes.
La magie de Noël renaît…
…Le dimanche, il fait un froid de canard. La mère dÉlodie emmène Camille à la patinoire, puis manger des crêpes.
Élodie savoure le silence. Un café, un film, emmitouflée dans un plaid. Dehors, la neige recouvre Paris dun manteau blanc.
On sonne.
Élodie fronce les sourcils. Elle nattend personne. Un coup dœil au judas, et son sang se glace.
Laurent. Avec une énorme boîte.
Elle entrouvre, la chaîne tirée au max.
Quest-ce que tu veux ?
Laurent sourit, ce sourire quelle a aimé, quelle déteste maintenant.
Jai apporté le sapin. Puisque tu ne viens pas, je me déplace. Il ne te reste quà accepter ma condition.
Élodie le fixe. Cette assurance, ce rictus de vainqueur. Il croit avoir gagné, lavoir coincée.
Tu sais, Laurent, on a déjà un sapin.
Son sourire sefface.
Quoi ?
Un sapin identique. Trouvé sur internet. Camille est ravie. Elle entrouvre la porte, laisse entrevoir le salon où brille larbre. Je ne tinvite pas à entrer.
Laurent reste planté, la boîte dans les bras, le visage cramoisi.
Tu las fait exprès…
Jai fait ce quil fallait pour ma fille. Sans toi, sans conditions, sans chantage.
Ce nest pas du chantage ! Je voulais juste…
Me contrôler, coupe Élodie, calme. Comme toujours. Mais cest fini, tu ny arriveras plus.
Laurent sapproche. Élodie ne bouge pas.
Écoute-moi…
Nessaie même pas de venir à Noël. Je te mettrai dehors. Et la prochaine fois que tu veux voir Camille, préviens à lavance. Comme il se doit. Plus de surprises.
Elle claque la porte, sy adosse, yeux fermés.
Silence.
Élodie inspire à fond, rouvre les yeux, contemple le sapin. Les lumières dorent les murs. Cétait la dernière tentative de Laurent pour la manipuler. Raté.
Elle sapproche de la fenêtre. En bas, Laurent range la boîte dans sa voiture.
Élodie sourit. Le divorce sera prononcé avant la fin de lannée. Plus jamais elle ne laissera Laurent empoisonner leur vie. Ni la sienne, ni celle de Camille.
Ce Noël sera lumineux. Parce que parfois, la liberté sachète au prix du courage, et lamour dune mère trouve toujours un chemin.

