“Je viens d’emménager dans ton appartement – a annoncé ma belle-sœur en m’envoyant une photo depuis mon canapé”

Il y a longtemps, je me souviens de ce soir où ma bellesœur mavait envoyé une photo depuis mon propre canapé. « Jai déjà emménagé dans ton appartement! » annonçaitelle, le sourire aux lèvres, tandis que je, encore à la cuisine, maccrochais à la porte du réfrigérateur comme si elle allait senvoler. « Tu as encore oublié le lait? », sécria Madeleine, notre mère, en se tenant la poignée ouverte. « Je tavais pourtant demandé ce matin! »

« Maman, jai eu la journée à la poste! », minterrompit Clémence, la plus jeune, en fouillant dans son sac sans même enlever ses chaussures. « Jai complètement oublié! »

« Toujours à tout perdre! Et le café à quoi je vais le boire ce matin? »

« Noir, comme dhabitude! Ou je reviens le chercher! »

« Où? Il est déjà neuf heures, les boutiques sont fermées! »

Clémence jeta ses souliers, traversa la cuisine pendant que Madeleine continuait à marmonner, trier le contenu du frigo. Elle seffondra sur une chaise, alluma son téléphone, dont la batterie nétait revenue à la vie quaujourdhui après une journée de travail.

Le vibreur se mit à bourdonner, les messages senchaînèrent : publicités, courriels de collègues, puis, enfin, celui de Régine.

Régine, la sœur de mon mari Vincent, était ma bellesœur. Jouvris le fil et lus :

« Bonjour, Clémontine! Jai déjà emménagé dans ton appartement. Voilà, je me suis installée. »

En dessous, une photo delle, toute satisfaite, affalée sur le canapé vert que Vincent et moi avions choisi trois mois auparavant, après avoir arpenté la moitié de la ville.

Un frisson me traversa. Je relis le message une fois, puis deux, jusquà en être presque étourdie.

« Maman? », appelaije, la voix étranglée.

« Quoi? », répondit Madeleine, tournée vers le frigo.

« Tu as donné les clés de lappartement à quelquun? »

« De quel appartement?»

« De notre appartement! De celui que Vincent et moi partageons!»

« Non, pourquoi feraitil cela? »

Les yeux rivés sur lécran, je voyais Régine allongée sur mon canapé. Comment étaitelle là? Jécrivis à toute vitesse :

« Régine, cest une erreur. De quel appartement sagitil? »

Sa réponse arriva immédiatement :

« Celui du 12 rue de la Sorbonne! Vincent ma dit que tu ny vois pas dinconvénient et que je pouvais rester chez maman pendant un mois. Pratique, nestce pas? »

Je bondis, attrapai mon manteau.

« Où vastu? », cria Madeleine en bloquant la porte. « Clémontine, que se passetil? »

« Régine est dans notre appartement! Vincent la laissée entrer!»

« Quelle Régine? Celle qui se plaint tout le temps?»

« Exactement!»

Je dévalai les escaliers, hurlai au chauffeur de taxi ladresse, ses doigts tremblaient. Le trajet sembla une éternité. Dans le taxi, je repensai à Régine, la petite sœur de Vincent, toujours à se plaindre, trentecinq ans, trois mariages derrière elle, une succession demplois où elle était toujours renvoyée.

Quand je lavais rencontrée, elle était douce, souriante, me souhaitait le bonheur. Puis les appels commencèrent: « Mon mari ma quitté, je nai plus dargent, je nai plus de toit». Vincent, toujours généreux, lui donnait de largent, linvitait à rester. Au début je ne protestais pas, mais je compris vite quelle abusait de notre hospitalité.

Chaque mois, elle arrivait, sinstalla pendant des semaines, envahissant lappartement de ses affaires, transformant la cuisine en champ de bataille, parlant au téléphone pendant des heures. Vincent me rappelait sans cesse quelle était seule et quil fallait laider.

Un jour, après un mois de séjour, je ne pus plus supporter. Jen parlai à Vincent, je lui dis que nous avions besoin de notre espace, que notre vie à deux était en jeu. Il accepta, demanda à Régine de partir. Elle se fâcha, ne nous contacta plus pendant trois mois.

Et voilà quelle revient, sans demander, comme si de rien nétait.

Le taxi sarrêta devant limmeuble. Je payai, courus les escaliers, ouvris la porte de notre appartement avec ma clé. Une odeur de parfum inconnu me frappait le nez. Dans le salon, Régine était toujours là, les yeux rivés sur la télévision, grignotant des chips.

« Oh, Clémontine! », sexclamatelle, ravie. « Vincent ma dit que tu serais chez maman tout le mois!»

« Tout le mois!?», ma colère bouillonnait. « Questce que tu fiches ici?»

« Jhabite, répond-elle en haussant les épaules. Vincent ma donné la permission.»

« Je my oppose! Où est Vincent?»

« Au travail, il a des urgences.»

Jappelai Vincent, il ne répondit pas. Je réessayai, il raccrocha.

« Pourquoi astu laissé Régine entrer?», tapaije.

« Clémontine, je ne peux pas parler, réunion. Plus tard, je texpliquerai,» réponditil enfin.

« Régine, sors dici,», disje froidement.

« Comment?Je nai nulle part où aller! Mon appartement a inondé, les travaux prendront un mois! Vincent ma dit que je pouvais rester!»

« Sans mon accord!», rétorquaije. « Ce logement est le nôtre, je nai jamais donné la permission!»

« Je nai pas besoin de ton permission!« répliquatelle. « Vincent est mon frère, il est ma famille! Et toi? Tu nes quune épouse, les épouses arrivent et repartent!»

Je restai bouchebée. Cette femme osait me dire que je nétais quune invitée passagère dans notre propre domicile!

« Demain matin, tu repartiras,», déclaraije, et elle cria :

« Je ne pars pas!Vincent ma donné un mois!»

Je claquai la porte, descendis les escaliers, massis sur le banc de lentrée, les mains tremblantes, la gorge serrée.

Vincent revint une heure plus tard, me vit et sarrêta.

« Clémontine, que faistu?»

« Jattends que tu mexpliques pourquoi Régine est dans notre appartement!»

Il sassit à côté de moi. « Calmetoi, on va régler ça calmement,» ditil.

« Calme?Tu as laissé ta sœur sinstaller sans mon avis! Tu lui as dit que je serais chez maman! Doù tienstu ces informations?»

« Tu disais souvent que maman était seule, quil fallait lui rendre visite plus souvent»

« Visiter! Pas emménager!Vincent, cest mon appartement aussi!»

« Régine na nulle part où aller! Son appartement a inondé, cest un cauchemar! Je ne pouvais pas la refuser!»

« Tu aurais pu me consulter dabord!»

Il baissa les yeux. « Je pensais que tu comprendrais»

« Je ne comprends pas!Pourquoi ta sœur estelle plus importante que moi?Pourquoi devraisje céder mon logement?»

« Ce nest que temporaire, un mois seulement,»

« Un mois!Vincent, tu te souviens de la dernière fois quelle a habité chez nous? Le désordre, les cris nocturnes, la cuisine devenue champ de bataille!Je ne veux pas revivre cela!»

« Elle a promis de se tenir tranquille»

Je ricanais, hystérique. « Elle promet toujours, puis fait ce quelle veut!»

Vincent resta silencieux, puis murmura :

« Je ne peux pas expulser ma sœur dans la rue.»

« Et moi?»

« Tu nes pas à la rue, tu es chez maman!»

« Je veux rentrer chez moi!Dans notre appartement!»

« Alors viens, Régine ny voit pas dinconvénient,»

« Pas dinconvénient?Elle ma dit que je ne suis quune épouse de passage, que sa sœur est éternelle!»

Vincent fronça les sourcils, visiblement troublé.

« Elle a dit ça vraiment?»

« Mot pour mot!»

« Ce nest pas par méchanceté»

« Émotionnelle!», sécriaije. « Sais-tu quoi, Vincent?Vis avec ta sœur, je men vais chez maman, pas pour un mois, mais pour toujours!»

« Clémontine, que faistu?»

Je courus vers la sortie. Vincent ne me suivit pas. Je me retournai, le vis, les épaules affaissées, puis je retournai à limmeuble, direction la porte de ma mère.

Je pris un taxi, arrivai chez Madeleine. Elle maccueillit, les yeux remplis dinquiétude.

« Ma fille, je te lavais dit, Vincent est le fils de maman,!»

« Jai tout supporté, aidé Régine, mais elle mappelle «épouse temporaire».»

« Régine quelle petite chose. Je me souviens, à votre mariage, elle tenait la main de Vincent comme si elle était la mariée.»

Je repensai à ces moments, à ses rires puis à ses larmes, à ses discours où elle se plaignait de perdre son frère. Je ny avais accordé que du poids à son émotion.

« Que faire maintenant?»

« Rien. Reste ici, laisse Vincent réfléchir.»

Je me couchai dans ma vieille chambre, le téléphone vibra sans cesse. Vincent mécrivait, appelait, je ne répondais pas.

Le matin, un message de Régine arriva : « Clémontine, ne ténerve pas! Jai fait des tartes, viens!». Je bloquai son numéro.

Les jours passèrent. Je rejoignais mon travail, rentrais chez ma mère chaque soir. Vincent me téléphonait chaque jour, implorait mon retour, promettait de parler à Régine. Je me taisais.

Un jour, ma vieille amie Sophie mappela.

« Clémontine, pourquoi ne vistu plus chez toi?»

« Comment le saistu?»

« Hier, je suis passée, jai vu Régine sur le balcon, elle agitait les bras, criant quelque chose sur son nouveau chezsoi.»

« Nouvelle maison?», répétaje, le sang qui bouillait à nouveau.

Je me rendis sur le boulevard SaintGermain, montai au troisième étage, ouvris la porte.

Lappartement était méconnaissable: les meubles déplacés, les rideaux changés, des vases alignés partout. Régine, en peignoir, me lança :

« Oh, Clémontine! Tu reviens?»

« Régine, questce que tu fais?»

« Je minstalle! Vincent ne sy oppose pas!»

« Où est Vincent?»

« Au travail, comme dhabitude.»

Je parcourus la chambre. Le lit était recouvert de son linge, les draps à peine pliés.

« Tu dors dans notre lit?»

« Et pourquoi pas? Ce nest pas comme si jétais une invitée!»

« Tu es une invitée!»

« Vincent ma dit que je pouvais rester aussi longtemps que je veux!»

« Vincent, Vincent!», criaje, arrachant les affaires de Régine du lit. « Cest notre appartement!Je tordonne de partir!»

Elle pâlit.

« Je nai pas le droit de texpulser!Lappartement est au nom de Vincent!»

« Mais cest aussi le mien!Je nai jamais donné mon accord!»

« Je nai besoin de rien de ta part!Vincent est mon frère, il est ma famille! Et toi? Tu nes quune épouse! Les épouses viennent et partent!»

« Quoi?»

« Exactement! Avant toi, il y avait Sophie, trois ans de relation, puis séparation!»

« Et Sophie dans tout ça?»

« Vincent est instable! Aujourdhui cest toi, demain une autre! Mais moi, je suis sa sœur, pour toujours!»

Je restai bouchebée, ne pouvant croire ces paroles. Cette femme, si audacieuse, sappropriait mon domicile et osait minsulter ainsi.

« Demain matin, tu pars,», déclaraije. « Pas question dattendre!»

« Je ne pars pas!Vincent ma donné un mois!»

Je claquai la porte, descendis, massis sur le banc de lentrée, le cœur battant, la gorge serrée.

Vincent rentra une heure plus tard, me vit.

« Clémontine, que se passetil?»

« Jattends que tu mexpliques pourquoi Régine est ici!»

Il sassit, me prit la main.

« Régine na nulle part où aller, son appartement a inondé. Je ne pouvais pas la laisser dehors.»

« Tu aurais pu me le dire!»

Il baissa les yeux, penaud.

« Je ne savais pas»

Je le regardai, le cœur brisé.

« Que fautil faire?»

« Lexpulser, immédiatement.»

Il acquiesça, se leva.

« On part?»

« Non. Tu toccupes de ta sœur, je ne reviendrai pas.»

Il repartit, laissant la porte claquer.

Je mallongeai sur le canapé, épuisée, les yeux se refermant.

Vincent revint tard, le visage pâle, les yeux rouges.

« Tu las expulsée?»

« Oui. Elle a crié, juré, mais jai montré les messages.»

« Et alors?»

« Elle ma dit que je lui avais détruit la vie, que je suis sa ennemie.»

« Et moi?»

« Jai dit que je ne voulais plus la voir, que je ne la considérais plus comme ma sœur.»

Je le regardai, sincère dans ses remords.

« Vincent, tu réalises que tu as failli me perdre?»

« Je le comprends, et je ne men pardonnerai jamais.»

« Je reviendrai, à une condition.»

« Laquelle?»

« Que Régine ne franchisse plus jamais le seuil de notre maison, sous aucun prétexte.»

« Promis.»

Une semaine plus tard, je repris lappartement. Vincent avait tout rangé, remis les meubles en place, jeté les affaires de Régine. Il sexcusa :

« Pardonnemoi, jai été laveugle.»

« Je lai pardonné, mais je ne veux plus que celaEt ainsi, nous retrouvâmes la paix, vivant enfin notre couple sans lombre de Régine.

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