Partie au bout du monde, laissant ma mère seule ici

Partie à lautre bout du monde, et voilà que maman se retrouve toute seule

Camille, si tu continues à traîner comme ça, on va rater lavion ! Pierre était planté dans lembrasure de la chambre, lépaule appuyée contre le mur.

Camille se retourna vers son mari, lui lança un sourire angélique.

Tu te souviens de notre premier vol ?

…Onze ans déjà. Cest le temps qui sest écoulé depuis quils ont embarqué dans cet avion. Pierre avait décroché un poste dans une boîte internationale, et ils avaient pris leur décision en trois semaines un record de spontanéité pour un tel saut. Camille maîtrisait la langue : sa grand-mère, persuadée que les langues étrangères ouvraient toutes les portes, lavait poussée à apprendre dès lenfance. Elle avait vu juste, même si elle na jamais su lesquelles sétaient ouvertes pour sa petite-fille.

Les premiers mois, Camille na pas bossé. Lentreprise leur avait trouvé un appart en location dans un quartier calme, vue sur le parc, et elle sest appliquée à transformer ce lieu impersonnel en vrai cocon.

Pierre, lui, démarrait de zéro avec la langue, rentrait du boulot avec la tête en compote, sécroulait sur le canapé en marmonnant des mots nouveaux dans son sommeil.
Je voudrais une bière, a-t-il lâché une nuit, et Camille a étouffé un rire dans son oreiller.

Ses premières phrases étaient dune efficacité redoutable : commander à manger, demander son chemin, expliquer ladresse au taxi. Camille, elle, lisait le journal local, papotait météo et politique avec la voisine, sétait inscrite à la médiathèque.

Trouver un job na pas été immédiat pour Camille. Dabord traductrice dans une petite agence, puis assistante administrative dans une clinique, et enfin ce poste quelle occupe toujours : coordinatrice de projets internationaux dans une fondation éducative.

Et puis, il y a eu la naissance de Manon.

Et voilà que Jacqueline, la mère de Camille, sest mise à sennuyer… Mais attention, pas nimporte comment : bruyamment, avec exigence et un soupçon de tragédie. Chaque coup de fil se transformait en montagnes russes émotionnelles : dabord des questions sur Manon, puis des plaintes sur sa tension, des larmes, des reproches.

Tu mas abandonnée, répétait sa mère, et ces mots senfonçaient dans Camille comme une écharde impossible à retirer. Partie au bout du monde, et moi, je suis là, toute seule.

Le bout du monde, cétait trois heures davion. Camille le rappelait à chaque fois, mais pour Jacqueline, la distance se mesurait en solitude, pas en kilomètres.

En onze ans, sa mère nest venue que deux fois. La première, pour le premier anniversaire de Manon. Deux semaines à critiquer tout : lappart (« trop petit »), la bouffe (« fade »), les voisins (« bizarres »), la météo (« déprimante »). La seconde, il y a quatre ans, et ça sest terminé en drame parce que Manon a répondu à sa grand-mère en allemand, faute de trouver le mot en français.

Tu lélèves comme une étrangère, accusait Jacqueline. Elle ne connaît même pas sa langue maternelle.

Manon noubliait rien. Elle jonglait entre deux langues, cétait presque magique. Mais expliquer ça à sa grand-mère, mission impossible.

Camille rendait visite à sa mère plus souvent une fois par an, parfois deux. Et chaque retour au bercail lui laissait une douleur sourde, qui partait du plexus et se répandait partout. Les rues familières, lodeur de la cage descalier, lappart de maman avec les mêmes papiers peints quil y a vingt ans tout ça réveillait la nostalgie et lenvie de repartir, là où sa vraie vie lattendait.

Tu te rappelles comme cétait bien avant ? demandait Jacqueline en feuilletant de vieilles photos. Regarde comme tu étais petite sur celle-ci. Tellement heureuse.

Camille ne se souvenait pas dune enfance particulièrement joyeuse. Elle se rappelait les disputes des parents, les cris de son père, les pleurs de sa mère. Elle se souvenait de ses rêves dévasion. Et elle a fini par sévader dabord à Paris, puis encore plus loin.

Mais en parler était impossible. Pour Jacqueline, le passé était une version retouchée, où tout était plus beau, plus propre, plus juste.

La seule chose que Camille pouvait faire, cétait aider financièrement. Chaque mois, elle virait léquivalent de la retraite de sa mère en euros. Elle payait les réparations quand le robinet fuyait, quand il fallait changer les fenêtres, quand le frigo rendait lâme. Cétait sa façon de solder une culpabilité quelle ne comprenait pas vraiment, mais qui ne la quittait jamais.

Jacqueline acceptait largent, mais répétait inlassablement : « Je nai pas besoin de tes virements, jai besoin de toi. »

Maman, a fini par lâcher Camille, à bout de patience. Viens vivre chez nous. On a une chambre. Petite, mais elle existe. Un jardin. Manon serait ravie. Je tapprendrai les bases de la langue, tu pourras maccompagner partout. On tente le coup ?

Elle avait prononcé ces mots plusieurs fois sincèrement, pleine despoir, cherchant une solution qui conviendrait à tout le monde. La chambre était bien là. Pas immense, mais douillette, avec une fenêtre à louest où le soleil se couchait magnifiquement lété. Dans le jardin, on pouvait planter des fleurs ou des légumes, Jacqueline aimait autrefois mettre les mains dans la terre.

Jacqueline refusait. À chaque fois.

Quest-ce que je ferais là-bas ? Assise à ne rien comprendre ? Cest ta vie, pas la mienne. Je suis née ici, et…

Elle ne finissait jamais sa phrase, mais le message était limpide.

Ce qui sidérait Camille, cest que sa mère navait rien qui la retenait en France. Des amies ? Aucune proche. Jacqueline sétait fâchée avec tout le monde, trouvant des offenses là où il ny en avait pas. Un boulot ? Retraitée depuis sept ans. Le père ? Parti il y a quinze ans, et tant mieux. Des hobbies ? Jacqueline méprisait « ces clubs de vieilles ».

Elle restait seule dans son appart, regardait la télé, allait au supermarché, appelait sa fille pour se lamenter.

Madeleine, la belle-mère, avait cinq ans de plus. Elle venait de fêter ses soixante-huit ans, vivait seule aussi, et son fils et sa belle-fille lui manquaient. Mais quelle différence entre ces deux femmes !

Madeleine cultivait des fleurs pour les vendre elle avait commencé avec une mini-serre dans le jardin, maintenant elle fournissait trois boutiques du coin en roses et chrysanthèmes. Elle sétait inscrite à des cours gratuits dinformatique, maîtrisait les appels vidéo, et chaque dimanche, ils se voyaient à lécran. Jamais elle ne demandait quand ils reviendraient. Elle disait : « Cest chouette que tout marche bien pour vous ! »

Maman, tu pourrais essayer de trouver une activité ? suggérait Camille, après une énième discussion sur les journées interminables de Jacqueline. Il y a des ateliers pour…
Je ne suis pas ta belle-mère, coupait sa mère. Je nai pas besoin de ça. Jai besoin de ma fille près de moi.

Impossible de discuter ce point. Cétait aussi solide quun mur en pierre.
Le téléphone de Camille a sonné sans prévenir. Le numéro de sa mère sest affiché.

Oui, maman ?
Camille… la voix était étrange. Pas larmoyante, mais étouffée. Camille, je ne vais pas bien du tout.

Le cœur de Camille a fait un plongeon.

Quest-ce qui se passe ? Tu es où ?
À la maison. Je… je me sens mal. Très mal. Viens. Sil te plaît.

Camille a serré le téléphone si fort que le plastique lui a fait mal à la main. La panique la submergée. Pierre a vu son visage changer, a pris Manon par la main, la éloignée.

Maman, tiens bon. Jarrive. Je serai là dans… elle a fait le calcul à toute vitesse. Sept heures, grand maximum. Tu peux parler ? Tu arrives à respirer ?
Viens, a gémi Jacqueline. Sil marrive quelque chose… je veux te voir.

Les heures suivantes sont floues pour Camille. Elle a traversé les aéroports, les correspondances, les taxis, les embouteillages.

Quand elle a ouvert la porte de lappart avec son vieux trousseau, gardé précieusement toutes ces années, Jacqueline était assise dans la cuisine, en train de boire du thé.

Pas dhôpital. Pas de perfusion. Juste la cuisine.

Ma chérie ! elle sest levée, bras ouverts. Tu es là ! Enfin !

Camille est restée figée sur le seuil. Quelque chose sest brisé en elle, tout doucement.

Tu… tu vas bien ?

Jacqueline a détourné le regard.

Jétais mal. Vraiment. Mais ça sest calmé.
Tu as dit quil y avait les urgences.
Eh bien, jai cru que… sa mère a hésité. Les médecins sont venus, ont vérifié. Ils ont dit que la tension était montée. Ils mont fait une piqûre, et voilà. Mais jétais vraiment mal, Camille. Vraiment.

Un silence épais a envahi la cuisine. Les papiers peints familiers, lodeur, la table avec la nappe à fleurs. Et sur le visage de sa mère, une expression inconnue.

Tu as menti, a murmuré Camille. Tu as menti pour que je vienne.
Je voulais te voir ! Tu ne viens jamais !
Je viens chaque année !
Ce nest pas assez ! Jacqueline a levé les bras. Tu dois être là ! Près de moi ! Je suis ta mère !
Ma vie est là-bas. Ma famille est là-bas. Ma fille est là-bas.
Ta fille est ma petite-fille ! a coupé Jacqueline. Et tu pourrais lélever ici, dans un vrai pays, avec des gens normaux qui parlent une vraie langue !

Camille a reculé. Les jambes flageolantes, elle sest assise sur le tabouret près de la porte.

Tu… tu comprends que jai cru… les mots se bousculaient. Jai tout laissé tomber. Jai pris lavion en pensant que je pourrais te perdre. Que je naurais pas le temps de te dire au revoir.
Voilà ! Jacqueline sest penchée en avant. Tu es venue parce que tu as eu peur ! Sans la peur, tu ne penserais même pas à moi !
Je pense à toi tous les jours. Tous les fichus jours. Jappelle, jenvoie de largent, je te propose de venir…
Je ne veux pas dargent ! a coupé sa mère. Je veux toi ! Ici ! Près de moi !
Je ne reviendrai pas.

Trois mots, tranchants.

Maman, écoute-moi. Je ne reviendrai pas en France. Jai mon boulot là-bas, mon mari, ma fille qui va à lécole. Jai une vie que jai construite pendant onze ans. Je taime, mais je ne vais pas tout lâcher parce que tu refuses de changer quoi que ce soit.

Jacqueline est devenue pâle.

Je ne veux pas changer ? Moi, je ne veux pas changer ?
Oui. Tu restes ici seule, tu refuses toute aide, toute proposition, et tu me rends responsable de tout. Ce nest pas juste.
Pas juste ? sa mère sest agrippée à la table. Je tai mise au monde ! Je tai élevée ! Jai tout fait pour toi !
Et je ten suis reconnaissante. Mais ça ne veut pas dire que je dois tout sacrifier pour rester à côté de toi !

Camille sest levée.

Je repars demain. Si tu veux venir vivre chez nous, dis-le. Si tu veux venir en visite, je paie le billet, quand tu veux. Mais tu ne me manipuleras plus.
Camille !

Elle est sortie sans se retourner.

Dans lavion, en regardant les nuages défiler, Camille a écrit à Pierre : « Tout va bien. Je te raconterai en arrivant. »

Il a répondu une minute plus tard : « On tattend. Manon a fait un nouveau dessin. Pour toi. »
Camille a souri, les larmes aux yeux.

Les mois suivants, elle na pas appelé sa mère. Les virements continuaient question de principe, pas daffection. Pour les nouvelles de Jacqueline, elle passait par tante Hélène, la cousine de sa mère.

Ta mère est vivante, annonçait sèchement tante Hélène. Elle va au marché, râle sur sa tension. Elle ten veut terriblement.
Je sais, répondait Camille.

La rancœur de sa mère était prévisible. La sienne aussi. Entre elles, un gouffre que personne ne voulait franchir.

Mais Camille a remarqué une chose étrange : pour la première fois depuis des années, elle respirait librement. Plus dappels quotidiens en larmes. Plus de culpabilité qui ronge. Plus cette impression dêtre une mauvaise fille, fuyant ses obligations.

Elle était juste une femme qui avait choisi son bonheur…

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Partie au bout du monde, laissant ma mère seule ici
Suis-je tenue de rembourser à mon époux les frais engagés pour l’entretien de mon fils après la fin de mon congé maternité ?