Après douze ans de vie commune, mon épouse, Camille, ma proposé une sortie ce soir, mais pas en sa compagnie.
Elle ma confié : « Je taime, mais je sais quune autre femme espère passer du temps avec toi et rêve de partager une soirée à tes côtés. »
La femme dont elle parlait, cétait ma mère, Mireille, qui vit seule depuis près de vingt ans.
Absorbé par mon travail et mes trois enfants, je consacre rarement des instants à ma mère, mon énergie étant happée ailleurs.
Ce soir-là, je compose son numéro pour lui suggérer un dîner suivi dun film.
Il y a un souci ? Tout va bien ? sinquiète-t-elle aussitôt, toujours méfiante, craignant une mauvaise nouvelle à une heure inhabituelle.
Jai pensé quon pourrait passer la soirée ensemble, lui dis-je.
Après un bref silence, elle accepte : « Ce serait un vrai plaisir. »
Vendredi, en quittant le bureau, je vais la chercher, le cœur serré démotion.
Devant son immeuble, je la vois dans lembrasure de la porte, aussi tendue que moi.
Elle attend, manteau sur lépaule, cheveux relevés en chignon, vêtue de la robe que je lui ai offerte pour son dernier anniversaire.
Jai raconté à mes amies que mon fils memmène dîner ce soir, elles étaient impressionnées, me confie-t-elle en montant dans la voiture.
Nous optons pour un petit restaurant, simple mais chaleureux.
Ma mère saccroche à mon bras, marchant fièrement comme une ambassadrice.
À table, je lui lis la carte, ses yeux ne distinguant que les caractères les plus grands.
À un moment, nos regards se croisent, son sourire chargé de souvenirs.
Quand tu étais petit, cest moi qui te lisais le menu, murmure-t-elle.
Il est temps déchanger les rôles, plaisanté-je.
Le repas est modeste, la conversation fluide.
Nous partageons nos nouvelles, rien dextraordinaire, mais le temps sécoule et nous ratons la séance.
En la raccompagnant, elle me dit : « La prochaine fois, cest moi qui tinvite au restaurant. »
Jaccepte sans hésiter.
Alors, comment sest passée la soirée ? demande Camille à mon retour.
Cétait formidable. Bien au-delà de ce que jespérais, lui réponds-je.
Quelques jours plus tard, Mireille est emportée soudainement par une crise cardiaque.
Tout sest déroulé si vite, je nai rien pu faire.
Peu après, une enveloppe arrive, contenant le reçu du restaurant où nous avons dîné.
Un mot laccompagne : « Jai réglé à lavance notre prochain dîner. Je ne sais pas si je pourrai le partager avec toi, mais jai payé pour deux. Pour toi et ta femme. Je ne pourrai jamais exprimer combien ce repas a compté pour moi. Mon fils, je taime. »
Ce souvenir reste gravé en moi, empreint dune douce nostalgie et dune gratitude profonde.
Après 12 ans de vie commune, ma femme m’a demandé d’inviter une autre femme au restaurant et au cinéma : ma mère, veuve depuis 19 ans, pour lui offrir une soirée inoubliable.
