15novembre 2024
La pluie tambourine contre le rebord de la fenêtre de notre petit deuxpièces du 11ᵉ arrondissement. Jobserve les gouttes tracer des arabesques sur le verre pendant que dans la cuisine les assiettes tintent: Léontine lave les tasses après le dîner.
«Un thé?» me demande-t-elle.
«Avec plaisir.»
Je connais chaque pas de Léontine dans lappartement, je sais comment elle se déplace, le rythme de ses pas. Nous vivons ensemble depuis neuf ans, presque un tiers de nos vies. Nous nous sommes rencontrés en deuxième année de licence de journalisme, à la résidence universitaire de la Sorbonne.
À lépoque, tout était simple: cours, discussions nocturnes, première romance sans fioritures. Nous avons emménagé trop tôt, trop rapidement, comme je le réalise aujourdhui. Aucun flirt, aucune proposition; un jour, mes affaires nont plus retrouvé la résidence et le destin a fait le reste.
Léontine dépose devant moi une tasse de thé à la menthe et sassoit à côté :
«Maman a appelé; elle voulait savoir où en était ton projet.»
«Questce que tu lui as répondu?»
«Que, comme toujours, tu es perfectionniste et que les choses avancent lentement.»
Je souris. Sa mère, Irène, a toujours été chaleureuse avec moi. Elle na jamais lancé la question du mariage ou des petitsenfants. Une femme admirable. Même nos amis ne peuvent sempêcher de demander: «Pourquoi vous nêtes pas mariés?» Aujourdhui, jai croisé un ancien camarade de promotion, et lui aussi sest posé la même question.
«Tu sais,» dis-je soudain, «aujourdhui je pensais à Alain Riquier.»
Léontine lève les yeux, amusée.
«Encore? Ton étalon.»
«Non. Cest juste un bel exemple : on peut passer 47 ans avec la personne quon aime sans jamais cocher les cases du carcan social, ou bien organiser un mariage grandiose pour se séparer lan suivant.»
«Les clichés nassurent rien. Les statistiques sont de ton côté.»
«Exactement.»
Elle sirote son thé, regarde la pluie.
«Léa, de la compta, est au troisième mariage. Elle jurait que cette fois cétait pour la vie.»
«Nous navons même pas commencé; et pourtant, on reste ensemble.»
«Oui, toujours ensemble.»
Je sais que Léontine rêve parfois denfants. Elle ne le dit pas, mais je lai remarquée sattarder devant les vitrines de vêtements pour bébés, sourire aux lèvres en observant les toutpetits au parc. Moi aussi, parfois, jai envie dun petit être; pas maintenant, pas dans ce petit appartement, pas avec les projets de design freelance qui vacillent. Mais peutêtre un jour.
«Jai peur de répéter les erreurs de mes parents,» dis-je sans prévenir. «Ils ont passé toute leur vie à faire semblant dêtre une famille, pour les voisins, la parenté, pour eux-mêmes. En réalité, ils ne se parlaient même plus.»
Léontine pose sa main sur la mienne :
«Tu nes pas comme ton père, et je ne suis pas comme ma mère, même si, soyons francs, elles ont fait du bon travail. Nous sommes nous.»
«Et si on se mariait» je minterromps.
«Se marier ne changerait rien, Antoine. Au pire, jaurais un nouveau nom de famille. On continuera à nous chamailler à cause de la vaisselle non lavée, à rire des séries ringardes, à tendormir sur le portable pendant que je te couvre dune couverture.»
Je regarde ses yeux, les petites rides qui se sont dessinées en neuf ans, les taches de rousseur sur son cou, ses mains que je connais mieux que les miennes.
«Et les enfants?» demandaije à voix basse.
Elle soupire.
«Les enfants je ne sais pas si je les veux maintenant. Jai peur de ne pas être prête. Parfois, oui. Mais si jen veux, ce sera seulement avec toi, à condition que tu le veuilles aussi. Sans ultimatum.»
Elle se lève, ramasse les tasses.
«Tu sais ce que Léa ma dit aujourdhui? Quelle menvie. Parce que nous, on est authentiques. Sans masque, sans jeu. Même sans le tampon du mariage.»
Nous restons silencieux, écoutant la pluie.
Une semaine plus tard, Léontine retrouve sa petite sœur, Anaïs, dans un café du quartier SaintGermain. Anaïs sest mariée il y a deux ans et attend son premier bébé.
«Comment ça va?» demande Anaïs en mordre un morceau de cheesecake. «Ce petit bout me tient la laisse.»
«Comme dhabitude,» répond Léontine, «travail, maison, Antoine.»
Anaïs pose sa cuillère, me regarde intensément.
«Léontine, vous avez presque dix ans ensemble. Vous avez décidé de vous marier?»
«Nous, cest différent, Anaïs. Nous ne faisons pas les choses à la hâte. Nous vivons simplement.»
«Tu veux une famille? Des enfants?» elle touche son ventre. «Jai pensé que je nétais pas prête, mais quand je vois ces deux petites lignes, cest un torrent damour, un bonheur fou Ne crains pas linstinct maternel, il surgit dès que le bébé devient réel.»
«Je nai pas peur des enfants, ni du mariage, mais jai peur de le faire parce que «cest lheure» ou parce que tout le monde le fait. Antoine et moi avons notre histoire. Elle ne ressemble peutêtre pas à la tienne, mais elle est la nôtre, et elle est vraie.»
«Et sil nest jamais prêt?» souffle Anaïs. «Excusemoi, je minquiète pour vous.»
Léontine serre sa main.
«Le pire, ce ne serait pas quil ne soit pas prêt, mais quil le fasse juste pour cocher la case. Ce serait évident. Mais non, je suis heureuse chaque jour avec lui, même quand on se dispute. Cela suffitt-il?»
Anaïs laisse échapper une larme qui se reflète sur sa paupière.
«Pardon, cest sûrement les hormones. Je veux juste que tu aies le meilleur.»
«Jai déjà tout ce quil faut: cheesecake, sœur, et Antoine qui mattend à la maison.»
Quelques jours plus tard, mon père, François, arrive inopinément. Nous nous voyons rarement, nos échanges se limitent aux coups de fil de fête. Il sinstalle sur la chaise que je lui ai offert.
«Ça va, mon fils? Maman te passe le bonjour.»
«Tout va bien, je travaille.»
«Et Léontine?»
«Elle est au bureau, elle rentre vers sept heures.»
Un silence gêné sinstalle. Il joue avec les clés de sa vieille Renault.
«Écoute, Antoine ma mère sinquiète, et jai vu sur internet que la sœur de Léontine est enceinte. De belles photos.»
Je sens mon cœur se serrer.
«Papa, si on parle de mariage et denfants»
«Non, rien du tout,» il agite la main, mais il est clair que cest le sujet. «Je regarde votre relation depuis neuf ans. Cest sérieux, quoi quon en dise. Je veux te dire que tu es un bon fils, que tu nas pas reproduit nos erreurs.»
Je lève les yeux, surpris.
«Nous nous sommes mariés parce que tu étais déjà sur le point de partir. Puis on sest rappelé sans cesse «cest à cause de toi que je nai pas étudié, que ma carrière a échoué». Des absurdités qui, au final, ne réparent pas les fissures, elles les enferment parfois.»
Il me regarde avec une fatigue sincère :
«Je ne dis pas que le mariage est mauvais. Je dis que tu sens la responsabilité, et cest légitime. Tu en discutes avec Léontine?»
«Tous les jours,» je souffle.
«Cest lessentiel. Restez sur la même longueur donde. Le reste viendra ou pas, mais ce sera votre choix, pas celui imposé par les vieux.»
Il part, prétexte le travail. En le raccompagnant, je lui demande :
«Papa, regrettestu quelque chose?»
Il ajuste son manteau, réfléchit.
«De mêtre marié à ta mère? Non. De la façon dont nous avons gâché les choses ensuite? Oui, chaque jour. Prends soin de ce que tu as, mon fils. Le tampon dun passeport nest pas une armure.»
Le soir, je raconte tout à Léontine, qui écoute, blottie contre les coussins, puis me dit :
«Anaïs est passée, avec ses questions.»
«Et?»
«Jai dit que jétais heureuse telle que je suis.»
Je la serre contre moi, la pluie recommence dehors.
«Il me manque quelque chose,» murmelleelle à mon cœur.
«Quoi?» je demande, le pouls semballe.
«Que tu arrêtes de râler la nuit quand tu perds aux échecs en ligne.»
Je ris, elle relève la tête, membrasse. Je réalise que notre train ne sarrête jamais vraiment. Il avance, lentement mais sûrement, sur les rails que nous traçons nousmêmes, jour après jour, conversation après conversation. La station «Pour toujours» nest peutêtre pas un point sur la carte, mais le chemin luimême.
Neuf ans nous ont vus traverser mes déprime après des projets qui foirent, ses nuits de garde, trois déménagements, la maladie de sa mère. Nous sommes restés debout.
«Léontine,» dis-je.
«Oui?»
«Merci dêtre là.»
Elle se tourne, me rend son sourire, un de ceux que jaime le plus: un peu fatigué, mais chaleureux.
«Je taime aussi.»
Je mapproche de la fenêtre, contemple les lumières lointaines. Je ne sais pas ce que lavenir nous réserve dans un an, cinq ans, dix ans. Je ne sais pas si nous atteindrons cette station tant attendue par les autres. Ce que je sais, cest que demain matin je me réveillerai à côté de Léontine, et cela suffit.
Leçon du jour: le vrai bonheur ne se mesure pas à un papier signé, mais à la sincérité des petits moments partagés.
