À ma manière

28février2025

Aujourdhui, je me suis assis à la petite table de la cuisine, le soir tombé, et jai sorti mon carnet. Jai envie de coucher sur le papier ce que nous vivons avec Camille et Lucas depuis que nous avons acheté notre premier appartement à Paris, dans le 19ᵉ arrondissement.

Quand nous avions signé lacte, nous avions à peine trente ans. Les papiers peints à petits motifs floraux, le linoléum en gris béton, le meuble de cuisine couleur cerise: tout cela nous semblait à la fois mignon et pratique, voire un petit luxe. Aujourdhui, nous sommes tous les deux passés la quarantaine, Lucas est en deuxième année de licence à la Sorbonne et ne rentre plus que le weekend. Les papiers peints commencent à se décoller en lambeaux, comme un rappel silencieux quil faut changer quelque chose.

Après le travail, nous nous sommes installés à la table. Le ventilateur de la hotte bruissait, la bouilloire refroidissait, une petite étoile en pain dépice restait dans lassiette. Jai tourné ma tasse entre mes mains et mon regard sest arrêté sur le coin de la fenêtre où le plâtre sétait gonflé et sécaillait.

«Ça suffit, on ne peut plus le regarder»,aije finalement dit. «Soit on fait quelque chose, soit on accepte de vivre dans ce musée.»

Camille, les genoux repliés sur le tabouret, faisait défiler les photos dintérieurs sur son smartphone: murs blancs, bois clair, luminaires design.

«Je ne veux pas me résigner,» a-t-elle répliqué. «Je veux du vrai, mais pas comme dans les catalogues: à notre façon, sans ces»elle a fait un geste vers la fenêtre«les roses.»

«Alors appelons une entreprise,» aije proposé. «On paie, ils font.»

Camille a grimé.

«Je ne veux pas quon vienne tout plaquer et nous dire «ça se fait pas comme ça». Je veux choisir où mettre les prises, les étagères. Je veux que ce soit notre affaire, pas juste un chèque à signer.»

Jai esquissé un sourire.

«Tu me proposes de faire la plâtrerie après le boulot pendant que tu me dis où placer les prises?»

«Pas du tout,» sest vexée Camille. «Je vais aussi poncer, peindre. On le fera ensemble, pas parce quon a les moyens.»

Jai pensé à la fois où nous avions calculé quon pouvait se permettre un «rénovation clé en main». Le simple mot «clé en main» ma donné des frissons.

«Daccord,» aije conclu. «On le fera nousmêmes, mais intelligemment, pas nimporte comment.»

Camille a souri, et la cuisine sest illuminée dun éclat nouveau. Elle a sorti son carnet.

«Alors il faut un plan, pièce par pièce, une liste, un budget.»

Cest alors que Lucas a fait irruption, casque sur les oreilles, cheveux en bataille.

«Vous préparez une révolution?» at-il demandé.

«Rénovation,» aije répondu. «À la bonne franquette. Tu nous prêtes un coup de main, étudiant.»

«Je passe mes partiels, mais si vous avez besoin de déplacer des trucs», at-il haussé les épaules.

«Pas seulement déplacer; tu feras les plans, peutêtre même le design de ta chambre,» a ajouté Camille.

Il a haussé les sourcils.

«Tout seul? Sans les papiers peints à fleurs?»

«Oui, mais dans la limite du budget,» a confirmé Camille.

Le weekend suivant, nous sommes allés chez LeroyMerlin. Limmense allée de luminaires, de sacs de ciment, de rouleaux de papier peint nous a dabord submergés. Camille a saisi le chariot comme un capitaine de navire.

«Dabord la liste,» ma rappelé André Lefebvre, mon collègue de bureau qui était venu avec nous. «Enduit, souscouche, rouleau, papier abrasif»

«Et la peinture,» a ajouté Camille. «Des murs blancs, pas crème, pas beige, mais vraiment blancs.»

«Les murs blancs, cest lhôpital,» aije rétorqué. «Un petit ton chaud, alors.»

Nous nous sommes arrêtés devant le rayon des pots de peinture. Les étiquettes affichaient des noms comme «lait concentré», «brume matinale», «nuage de coton».

«Celuici,» aije pris. «Presque blanc, mais pas tout à fait.»

«Je veux du blanc pur,» a insisté Camille, montrant une photo. «Comme sur ce panneau.»

Je sentais monter une légère irritation. Discuter de la couleur dun mur semblait futile, mais il y avait plus: le blanc pour elle était synonyme de repartir à zéro.

«Très bien,» aije conclu, un peu résigné. «Ta chambre, tes murs.»

Camille a hoché la tête, plus douce, et a saisi un autre pot.

Nous avons arpenté les allées, débattant de la nécessité dun niveau laser, de la largeur du rouleau, du prix des papiers peints «lavables» pour le couloir. Plus tard, Camille sest arrêtée devant des papiers peints géométriques haut de gamme.

«Regarde comme cest beau,» at-elle murmuré. «Pour le salon.»

Jai lu le prix et ai soupiré.

«On pourrait construire une petite cuisine avec ça,» aije dit, un brin sarcastique. «On avait dit pas de fanatisme.»

«Mais ça durerait,» a répliqué Camille. «On ne refait pas un chantier chaque année.»

Je sentais le poids des crédits auto, les frais de scolarité de Lucas, les vacances que nous avions reportées depuis deux ans.

«Camille, soyons honnêtes,» aije lancé. «On peut les acheter, mais il faudra se serrer la ceinture. Tu es prête ?»

Elle a passé son doigt sur un échantillon, puis a hoché.

«Daccord, plus simple, mais pas les moins chers, daccord?»

«Entendu,» aije acquiescé.

De retour à la maison, les sacs et les pots encombraient lentrée. Lucas a enlevé ses écouteurs et a lancé :

«Vous avez ouvert un entrepôt ?»

«Cest ton futur lumineux,» aije rétorqué en déposant un sac contre le mur. «On commence par ta chambre, cest la plus petite.»

«La mienne?» at-il inquiété. «Et mes affaires?»

«On les mettra au salon pour linstant,» a dit Camille. «Tu participes, comme on la dit.»

Lucas a grogné, mais na pas contesté.

Le soir, nous avons étalé sur la table de la cuisine des plans imprimés, mon carnet griffonné, et lordinateur portable de Lucas avec un petit logiciel 3D.

«Regardez,» at-il montré. «On peut déplacer le placard, ainsi le bureau rentre.»

Camille a penché la tête.

«Et si on mettait des étagères à la place du placard?»

Je sentais que nous nétions plus seulement en train de déplacer des meubles, mais de redessiner notre vie. Ces flèches et ces carrés représentaient le passé, le présent et un futur incertain.

Le lendemain, le vrai travail a commencé: arracher les vieux papiers peints. Jétais sur le petit escabeau, la spatule à la main, tirant les bandes qui se déchiraient, laissant des taches jaunes sur les murs. Camille ramassait les morceaux, Lucas, grognant, poussait le vieux placard.

«Qui a eu lidée de ces fleurs?» aije marmonné. «Pourquoi les avonsnous choisis?»

«Ça semblait beau à lépoque,» a répondu Camille. «On était toujours au travail, on rentrait juste pour dormir.»

Lucas a ricanné.

«Romantique.»

À midi, mon dos me faisait mal, mes doigts étaient couverts denduit et de colle. Camille, les manches retroussées, était maculée de taches blanches, les cheveux en bataille. Lucas, sorti «pour cinq minutes», est revenu avec un café.

«Tu avais promis daider,» a dit Camille sans se retourner.

«Jai aidé,» sest plaint Lucas. «Jai déplacé le placard. Et puis, jai une DS.»

«La DS attendra,» aije répliqué. «Ce nest pas quon le fait pour soi.»

Il a haussé les épaules, mais a repris la spatule.

Le soir, nous nous sommes effondrés sur le canapé du salon. Les murs du salon étaient à moitié décapés, des éclats de papier peint jonchaient le sol, lair était chargé de poussière et dhumidité. Le téléviseur était muet. Nous sommes restés là, en silence.

«Peutêtre quon devrait vraiment appeler une entreprise,» a murmuré Lucas. «Ils finiraient tout en une journée.»

Camille a souri, fatiguée.

«Et ils nous enlèveraient le droit de nous disputer chaque centimètre,» a-t-elle rétorqué.

Jai esquissé un grognement.

«Ils nous enlèveraient le droit de nous disputer, pas le droit de les appeler.»

Nous avons ri, et la tension sest détendue un peu.

Une semaine plus tard, il était clair que notre rythme était trop optimiste. Après le travail, je rentrais, mangeais rapidement, puis allais dans la chambre. Camille ponçait, lavait le sol, cherchait comment bien apprêter la souscouche. Lucas aidait quand il pouvait, sinon était en cours ou chez des amis.

Un soir, une dispute a éclaté à propos dun détail apparemment insignifiant. Camille voulait installer une étagère au-dessus du bureau de Lucas. Jai objecté.

«Il va juste y mettre du bazar,» aije dit, mélangeant lenduit. «Ça finira par tomber.»

«Cest sa chambre,» a rétorqué Camille. «Il décidera ce quil veut.»

«Et après je devrai me charger de percer et de tout accrocher,» aije répliqué, irrité. «Je dois réaliser chaque caprice de mon fils?»

Lucas, assis sur le rebord de la fenêtre, a levé les yeux de son ordinateur.

«Je suis là,» at-il dit. «Vous pouvez me demander.»

Nous nous sommes tournés vers lui.

«Tu veux létagère?» aije demandé.

«Oui,» at-il répondu. «Mais pas comme celle du salon, trop encombrante. Juste une petite étagère étroite pour les livres.»

«Tu nas pas beaucoup de livres,» aije marmonné.

«Jen aurai,» at-il rétorqué calmement.

Camille a soupiré.

«On le laisse décider,» at-elle murmuré.

Jai senti la fatigue combattre mon besoin de contrôler. Si je cédais, il faudrait encore retourner au magasin, choisir les fixations, percer. Mais dans les yeux de mon fils, jai vu une demande de confiance.

«Très bien,» aije conclu. «Létagère sera à toi, tu la peindras et tu la garderas rangée. Daccord?»

Il a hoché la tête.

«Daccord,»

Le plus dur fut le salon. Le vieux canapé où je mallais reposer tard, les photos de famille, létagère avec les livres, la console que ma mère nous avait offerte.

«Le buffet ne restera pas,» a déclaré Camille, en planifiant. «Il occupe toute un mur.»

«Cest le cadeau de ma mère,» aije protesté. «Elle serait vexée.»

«Vivre dans ses cadeaux ou dans notre propre appartement?» a demandé Camille. «Ce nest pas un musée de son goût.»

Je me suis mordu la lèvre. Le buffet était vraiment un héritage, plein de vaisselle et de bibelots inutiles.

«On peut garder la base,» a suggéré Lucas. «Le bas comme tiroirs, le haut comme étagères.»

Jai été surpris.

«Tu te mets à la menuiserie?»

«Cest juste dommage de tout jeter,» at-il haussé les épaules. «Mais je ne veux pas que ça reste comme cest.»

Le soir, jai appelé ma mère.

«Maman, on envisage de démonter le buffet,» aije dit. «Il est vieux et encombrant.»

Elle a hésité un instant.

«Faites comme vous le sentez,» a-t-elle finalement répondu. «Cest votre appartement, jai déjà tout vécu.»

Sa voix trahissait une légère déception, mais aussi une reconnaissance de notre autonomie. Jai raccroché avec le sentiment que le chantier était bien plus quune simple rénovation.

Le lendemain, nous avons démonté le buffet en trois. Les planches ont été empilées, certaines rangées au débarras.

«On peut en faire une étagère dans le couloir,» aije dit en essuyant mon front. «Et peutêtre deux petites.»

«Une renaissance,» a commenté Camille.

Lorsque les murs du salon ont été enduits et poncés, je me suis appliqué la peinture gris perle.

«Blanc serait trop éclatant,» aije expliqué. «Un gris neutre ira bien avec nimporte quel canapé.»

Camille a grogné un peu, mais a accepté.

Nous peignions le soir, la radio diffusait des classiques français. Un seau de peinture reposait sur le tabouret, les rouleaux fouettaient les murs. Lucas, toujours avec ses écouteurs, passait le pinceau dans les coins.

«Regarde les coulures,» aije pointé.

«Je corrige tout de suite,» a répondu Camille, repassant le rouleau.

Quelques heures plus tard, le salon était transformé: plus spacieux, les vieilles taches et fissures disparues.

«Cest mieux,» a dit Camille. «Comme si on avait respiré.»

«Nous lavons respiré,» aije corrigé.

Nous nous sommes assis par terre, buvant du thé dans un thermos que Camille avait préparé, Lucas feuilletait des photos de canapés sur son téléphone.

«Jai trouvé un modèle pas trop cher,» at-il dit. «Un canapé modulable, avec un tiroir pour le linge.»

Jai regardé la photo.

«Couleur étrange,» aije remarqué.

«Mais il nest pas taché,» a répliqué Camille. «Et la taille convient.»

«Et le prix,» a ajouté Lucas.

Nous avons échangé un regard.

«Daccord,» ait-il dit. «Prenonsle. Au moins le canapé sera le vôtre.»

«Le nôtre,» a corrigé Camille.

Le soir le plus éprouvant est arrivé quand je suis rentré du travail,Jai compris que le vrai bonheur se construit à deux, brique après brique, et que chaque petit effort partagé est la vraie fondation de notre foyer.

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À ma manière
Katia était une jeune femme un peu d’un autre temps, qui rêvait ardemment de se marier — au point de s’étonner que tant de filles modernes refusent l’idée du mariage : pourquoi ramener à la maison tout un cochon quand une simple saucisse suffit ? Aujourd’hui les « saucisses » pullulent en tous genres et tailles, le concubinage est banalisé, le simple fait de vivre ensemble n’est plus une honte, on fréquente les hôtels et les locations à l’heure, il existe même le « mariage d’essai » ; les anciennes notions de morale, de pudeur, de fierté et de décence semblent dépassées, et l’on admire désormais l’oisif à la manière d’un Oblomov tant qu’il reçoit son argent de rente, et si l’on donne un smartphone à Ilya il sera aussitôt considéré comme un blogueur à succès — bref, vivez comme bon vous semble, renvoyez au registre d’état civil toute solennité, on vous a inventé mille façons de consommer l’amour. Il y a pire que les chaussettes éparpillées ou l’incapacité à mijoter un pot-au-feu : l’infantilisme, le syndrome du « petit fils à maman » et ce je-m’en-foutisme chronique qui gangrène certains prétendants, parfois partagé hélas par quelques prétendantes ; entre exigences de part et d’autre, shopping et revendications personnelles, Katia restait une exception : jolie sans chirurgie esthétique, intelligente, diplômée d’une grande école et bien payée, et pourtant inexplicablement ignorée par ces messieurs qui, en rangs serrés, préféraient aller se cogner aux mêmes râteaux. Sa première grande histoire d’amour eut lieu en première année d’études — l’âge aujourd’hui considéré comme presque puéril — mais la réalité a vite rattrapé la romance : payer le loyer, les courses, le métro, apprendre que les provisions ne tombent pas du frigo comme avant et se heurter aux mêmes automatisme de certains petits copains, comme Vadik qui, surpris que ce soit elle qui achète la nourriture, ronchonna puis disparut sans crier gare après que Katia lui ait sèchement signifié qu’il pouvait «tenir la maison» s’il le souhaitait ; ensuite vint Sébastien, beaucoup plus âgé, divorcé et plein de belles promesses mais sans emploi stable — «je suis analyste !» protesta-t-il quand elle lui proposa d’aller faire le coursier — et préférant mendier auprès de sa mère que d’assumer les courses; à force d’excuses et de citations grandiloquentes — «le temps est une chose extraordinairement longue», priait-il, comme un poète mal placé — leur histoire se brisa quand elle le renvoya au diable. Le troisième, Léo, l’avait rencontrée sur un forum d’astrologie et l’affinité des signes sembla bien démarrer, jusqu’à ce que ses blagues lourdes et ses sobriquets stupides — il transformait les «signes du zodiaque» en grotesques «signes-zodiaques», ridiculisait les noms et affubla Katia de surnoms grotesques — finissent par l’irriter, d’autant qu’à un dîner de famille, en présence de son grand-père ancien du renseignement (ancienne DGSE), il se permit de déformer le nom d’un grand personnage historique en le traitant à la légère, provoquant l’indignation du vieux et ruinant la soirée ; Léo, taureau de nature, s’avéra bien susceptible, et le mariage n’eut pas lieu. Puis apparut Pierre : divorcé, sans enfant, agréable, aisé, économe mais pas dénué d’humour, propriétaire d’un studio qu’il louait et prêt à emménager — tout ce qu’elle avait cherché — mais, une fois installé, il offrit un autre visage en demandant à être «inscrit» à son adresse, comme si amour rimait avec mise en commun immédiate des biens ; Katia, piquée, proposa de vivre chacun leur tour dans les appartements — un mois chez elle, un mois chez lui — et gutta cavat lapidem, la conversation n’eut plus d’issue raisonnable : si Pierre était avare et prudent (Vierge, signe de terre), son passé montrait qu’il avait déjà «perdu» un autre foyer, et l’idée d’un étranger enregistré dans son logement fit tiquer. Après un long silence, il revint par un stratagème: «On va au cinéma?» et Katia, qui avait senti l’arnaque — il avait déjà payé l’acompte pour le restaurant — lui demanda une dernière fois s’il comptait la faire «inscrire» ; lui s’éloigna sans répondre et la répétition du scénario s’arrêta là. Beaucoup de ses amies ont connu des mariages éphémères — l’une six mois, l’autre un an — et d’autres des faux pas à l’ancienne, des unions en pointillés; à l’aube de la trentaine, lassée de courir après des engagements manqués et constatant que l’on prolonge aujourd’hui la maternité bien au-delà des anciennes frontières — jusqu’à soixante ans, si l’on veut — Katia cessa peu à peu de désirer à tout prix se marier : promue, elle quitta le studio hérité de sa grand‑mère pour un deux‑pièces, s’acheta une voiture étrangère, prit des vacances et conclut que, finalement, sa vie valait la peine d’être vécue telle quelle, et puis après tout il y avait toujours autour d’elle pléthore de «saucisses» prêtes à être dégustées.