Quand ils achètent cet appartement, ils ont trente ans. Le papier peint à petits motifs floraux paraît alors mignon, le linoléum pratique, et le meuble de cuisine couleur cerise ressemble à un luxe. Aujourdhui, ils ont dépassé la quarantaine, leur fils Étienne est à luniversité et rentre de moins en moins souvent ; le papier peint se décolle en lambeaux, comme sil suggérait quil faut changer quelque chose.
Le soir, après le travail, ils sont assis dans la cuisine. La hotte bourdonnante souffle au-dessus de la cuisinière, la bouilloire refroidit sur le plan de travail, il ne reste quune petite étoile en pain dépice dans lassiette. André tourne sa tasse entre ses doigts et regarde le coin près de la fenêtre où le plâtre sest soulevé et écaille.
«Ça suffit de regarder ça,» lancetil enfin. «Soit on rénove, soit on accepte de vivre dans ce musée.»
Léa, les jambes repliées sur le tabouret, fait défiler des photos dintérieurs sur son téléphone. Des murs blancs, du bois clair, des luminaires design surgissent à lécran.
«Je ne veux pas me résigner,» répondelle. «Je veux du normal, mais pas comme dans les catalogues.» Elle fait un geste vers la fenêtre. «Sans ces» Elle agite la main. «Rosaces.»
«Alors appelons une équipe,» propose André. «On paiera, ils feront.»
Léa fronce les sourcils.
«Je ne veux pas quun inconnu vienne enduire et me dire:«ça ne se fait pas comme ça».Je veux choisir où mettre les prises, où poser les étagères.Et surtout» Elle cherche ses mots. «Je veux que ce soit notre affaire, pas juste un chèque à régler.»
André sourit.
«Tu proposes que je fasse les travaux après le boulot pendant que tu décides où mettre les prises ?»
«Pas vrai,» se fâcheelle. «Je vais aussi my mettre.Je peux poncer, peindre.On le fait ensemble, ce nest pas une question dargent.»
Il regarde son visage fatigué, les fines rides autour des yeux, se souvient du moment où ils avaient pensé pouvoir se permettre une rénovation «clé en main». Le simple mot «clé en main» le fait frissonner.
«Daccord,» ditil. «On le fait nousmêmes, mais intelligemment, pas nimporte comment.»
Léa sourit, et la cuisine semble séclaircir. Elle saisit son carnet.
«Il faut un plan.» Elle écrira les pièces, la liste, le budget.
De leur chambre, Luc sort, casque aux oreilles, cheveux en bataille.
«Vous prévoyez une révolution?» demandetil.
«Une rénovation,» répond André. «À nos moyens. On timplique, étudiant.»
Luc hausse les épaules.
«Je passe mes exams, mais si vous avez besoin dun coup de main, appelezmoi.»
Léa le fixe.
«Pas seulement porter du matériel.Tu es notre informaticien, tu feras les plans et peutêtre que tu concevras la déco de ta chambre.»
Luc fronce les sourcils.
«Seul? Sans ce papier peint à fleurs?»
«Seul,» confirmetelle. «Dans la limite du budget.»
Il hausse les épaules et retourne dans sa chambre, mais André perçoit dans sa voix une curiosité.
Le weekend, ils se rendent au grand magasin de bricolage LeroyMerlin. Limmense allée de lampes, de sacs, de seaux et de rouleaux de papier peint les impressionne. Léa saccroche à son caddie comme à un gouvernail.
«Dabord la liste,» rappelle André. «Enduit, apprêt, rouleau, papier de verre»
«Et la peinture,» ajoute Léa. «Je veux des murs blancs. Pas crème, pas beige, juste blanc.»
«Des murs blancs, cest un hôpital,» protestetil. «Un ton chaud, au moins.»
Ils sarrêtent devant le rayonnage des pots de peinture. Les étiquettes affichent des noms comme «Lait concentré», «Brume matinale», «Nuage de coton».
«Voilà,» prend André un pot. «Cest presque blanc, mais pas tout à fait.»
«Je veux du blanc pur,» insiste Léa, pointant une photo. «Comme sur cette image.»
Il sent monter lirritation. Discuter de la couleur semble futile, mais le blanc représente pour elle un nouveau départ.
«Très bien,» ditil en soupirant. «Ta chambre, tes murs.Je choisirai pour le salon.»
Léa acquiesce, adoucissant son ton, et saventure vers une autre étagère.
Ils arpentent les allées, débattent de la nécessité dun niveau laser, de la largeur du rouleau, du prix des papiers peints «lavables» pour le couloir. À un moment, Léa sarrête devant des papiers peints design à motifs géométriques.
«Regarde comme cest beau,» ditelle. «Ce serait parfait pour le salon.»
André regarde le prix et siffle.
«Avec cet argent, on pourrait monter un petit studio.On avait dit de ne pas devenir des fanatiques.»
«Mais ça dure longtemps,» répliquetelle. «On ne refait pas une rénovation chaque année.»
Il ressent la tension habituelle. Largent nest pas un problème, mais les crédits auto, les frais duniversité dÉtienne, les vacances retardées depuis deux ans refont surface.
«Léa, soyons honnêtes,» ditil. «On peut les acheter, mais il faudra se serrer la ceinture.Tu es prête ?»
Elle reste silencieuse, caresse un échantillon.
«Daccord,» conclutelle. «Choisissons des options plus simples, mais pas les moins chères.Accord ?»
«Accord,» acquiesce André.
De retour à la maison au crépuscule, les sacs et les pots les encombrent. Le hall devient étroit. Luc enlève son casque et sexclame :
«Vous avez ouvert un entrepôt ?»
«Cest ton futur lumineux,» répond André en posant un sac contre le mur. «On commence par ta chambre, cest la plus vide.»
«La mienne?» rétorque Luc, tendu. «Et mes affaires ?»
«On les mettra temporairement dans le salon,» répond Léa. «Tu participes, on la dit.»
Luc fronce les sourcils, mais ne proteste pas.
Le soir, ils étalent sur la table de la cuisine les plans imprimés, le carnet griffonné dAndré. Luc branche son portable et ouvre un logiciel de modélisation 3D de lappartement.
«Regardez,» expliquetil. «On peut déplacer le placard, ça libère de la place pour un bureau.»
Léa se penche.
«Et si on remplaçait le placard par des étagères?Pour alléger.»
André regarde lécran, ressentant que ce nest plus seulement du mobilier qui se déplace, mais leur vie qui se redessine. Dans ces flèches et carrés se mêlent passé, présent et un avenir encore flou.
Le lendemain commence la partie la plus désagréable: décoller les vieux papiers peints. André, sur un escabeau, soulève le bord dune bande avec la spatule. Le papier se déchire, laissant des taches jaunes. Léa ramasse les morceaux dans un sac, Luc, grognant, déplace le meuble.
«Qui a inventé ces fleurs?» marmonne André. «Pourquoi les avonsnous choisies ?»
«Ça nous plaisait à lépoque,» répond Léa. «On ne rentrait quen rentrant du travail, on dormait.»
Luc ricane.
«Romantique.»
À midi, André sentra le dos, les doigts couverts denduit et de colle. Léa, les manches retroussées, est pleine de taches blanches, les cheveux en bataille. Luc disparaît «cinq minutes» et revient une demiheure plus tard.
«Tu avais promis daider,» lancetelle sans se retourner.
«Jai aidé,» rétorquetil, vexé. «Jai déplacé le placard. Et jai une TP.»
«La TP attendra,» intervient André. «Ce nest pas que pour nous, cest ta chambre.»
Luc lève les yeux au ciel, mais prend la spatule.
Le soir, ils seffondrent sur le canapé du salon. Le mur de la chambre de Luc est à moitié épongé, des morceaux de papier peint jonchent le sol, lair sent la poussière et le plâtre humide. La télévision est muette. Ils restent simplement assis, silencieux.
«Peuton pas appeler une équipe?» marmonne Luc. «Ils enlèveraient tout en un jour.»
Léa sourit, fatiguée.
«Et ils nous priveraient de nos disputes sur chaque centimètre,» répondtelle.
André ricane.
«Pas question.On se disputerait avec eux aussi.»
Ils rient, la tension se dissipe légèrement.
Après une semaine, il apparaît que leurs prévisions de vitesse étaient trop optimistes. Après le travail, André rentre, mange rapidement et se dirige vers sa chambre. Léa ponce les murs, lave le sol, cherche sur internet comment apprêter. Luc aide quand il peut, sinon il part à luniversité ou chez des amis.
Un soir, une dispute éclate pour une broutille. Léa veut installer une étagère au-dessus du bureau de Luc. André sy oppose.
«Il y mettra toujours du bazar,» dittil en mélangeant lenduit. «Ça va finir par tomber.»
«Cest sa chambre,» réplique Léa. «Il décidera ce quil veut.»
«Et je devrai percer et accrocher,» soffusque André. «Je dois exaucer chaque caprice ?»
Luc, assis sur le rebord de la fenêtre, lève la tête.
«Je suis là,» dittil. «Vous pouvez me demander.»
Ils se tournent tous vers lui.
«Tu veux une étagère ?» demande André.
Luc réfléchit.
«Oui,» répondil. «Mais pas comme vous lavez faite dans le salon.Quelque chose de fin, pour les livres.»
«Tu nas pas beaucoup de livres,» grogne André.
«Jen aurai,» répondtil sereinement.
Léa regarde son mari.
«Alors, on le laisse décider ?» murmuretelle.
André sent son énergie se débattre entre la fatigue et le besoin de contrôler. Il sait que céder signifie retourner au magasin, choisir des fixations, percer à nouveau. Mais le regard dÉtienne reflète une demande de confiance.
«Très bien,» concluttil. «Létagère sera à toi, tu la peindras et la garderas en ordre.Accord ?»
Luc acquiesce.
«Accord.»
Ils reprennent le travail, mais latmosphère est moins tendue.
Le salon savère le plus difficile. Un vieux canapé où André sendort tard, des photos de famille, une console et un buffet offert par la mère dAndré.
«Le buffet ne restera pas,» déclare fermement Léa. «Il occupe trop de mur.»
«Cest le cadeau de maman,» proteste André. «Elle sera vexée.»
«On vit dans notre appartement, pas dans son musée,» rétorquetelle. «On doit faire à notre façon.»
Le silence revient, les souvenirs de la débâcle financière refont surface: le crédit auto, les frais dÉtienne, les vacances reportées depuis deux ans.
«On peut lacheter, mais il faut réduire ailleurs,» propose André. «Tu es prête ?»
Léa touche le papier peint, réfléchit, puis répond :
«Choisissons des options plus simples, mais pas les moins chères.Accord ?»
«Accord,» confirme André.
Ils rentrent chez eux au crépuscule, les bras chargés de sacs et de pots. Dans le hall, la place manque déjà. Luc enlève son casque et lance :
«Vous avez ouvert un entrepôt ?»
«Cest ton futur lumineux,» répondtil en posant un sac contre le mur. «On commence par ta chambre, cest la plus vide.»
«La mienne?» sénerve Luc. «Et mes affaires ?»
«On les mettra temporairement dans le salon,» explique Léa. «Tu participes, on la dit.»
Luc fronce les sourcils, mais ne proteste plus.
Le soir, ils étalent sur la table de la cuisine les plans imprimés, le carnet griffonné dAndré. Luc branche son portable et ouvre un logiciel de modélisation 3D de lappartement.
«Regardez,» expliquetil. «On peut déplacer le placard, ça libère de la place pour un bureau.»
Léa se penche.
«Et si on remplaçait le placard par des étagères?Pour alléger.»
André regarde lécran, ressentant que ce nest plus seulement du mobilier qui se déplace, mais leur vie qui se redessine. Dans ces flèches et carrés se mêlent passé, présent et un avenir encore flou.
Le lendemain commence la partie la plus désagréable: décoller les vieux papiers peints. André, sur un escabeau, soulève le bord dune bande avec la spatule. Le papier se déchire, laissant des taches jaunes. Léa ramasse les morceaux dans un sac, Luc, grognant, déplace le meuble.
«Qui a inventé ces fleurs?» marmonne André. «Pourquoi les avonsnous choisies ?»
«Ça nous plaisait à lépoque,» répond Léa. «On ne rentrait quen rentrant du travail, on dormait.»
Luc ricane.
«Romantique.»
À midi, André sent son dos, les doigts couverts denduit et de colle. Léa, les manches retroussées, est pleine de taches blanches, les cheveux en bataille. Luc disparaît «cinq minutes» et revient une demiheure plus tard.
«Tu avais promis daider,» lancetelle sans se retourner.
«Jai aidé,» rétorquetil, vexé. «Jai déplacé le placard. Et jai une TP.»
«La TP attendra,» intervient André. «Ce nest pas que pour nous, cest ta chambre.»
Luc lève les yeux au ciel, mais prend la spatule.
Le soir, ils seffondrent sur le canapé du salon. Le mur de la chambre de Luc est à moitié épongé, des morceaux de papier peint jonchent le sol, lair sent la poussière et le plâtre humide. La télévision est muette. Ils restent simplement assis, silencieux.
«Peuton pas appeler une équipe?» marmonne Luc. «Ils enlèveraient tout en un jour.»
Léa sourit, fatiguée.
«Et ils nous priveraient de nos disputes sur chaque centimètre,» répondtelle.
André ricane.
«Pas question.On se disputerait avec eux aussi.»
Ils rient, la tension se dissipe légèrement.
Après une semaine, il apparaît que leurs prévisions de vitesse étaient trop optimistes. Après le travailFinalement, en sasseyant tous les trois sur le nouveau canapé, ils réalisèrent que le vrai chantier était celui de leur vie partagée, où chaque clou et chaque sourire construisaient leur avenir commun.




