Il y a de nombreuses lunes, jhabitais seule avec mon fils, après mon divorce, dans un pays qui nétait pas le nôtre. Une mélancolie profonde sétait abattue sur moi, comme un voile de brume qui ne se lève jamais. Je me sentais comme un oiseau sans nid, perdue, errante. Chaque soir, je montais sur mon vieux vélo et je parcourais les rues inconnues, pendant des heures, comme si le temps sétirait à linfini. Le poids du désespoir serrait mon cœur ; je contemplais les façades impeccables des maisons, les massifs de fleurs devant les portes, les silhouettes floues derrière les rideaux éclairés, et je murmurais : « Voilà des gens qui vivent, qui sourient, qui sont heureux », désirant ardemment que ma vie ressemble à cela. Toute ma famille était à lautre bout de lEurope, mon mariage sétait effondré, mes amies sétaient dissipées comme les nuages après la pluie. Je nétais quune âme solitaire, malheureuse.
Un jour, un bâtiment au bout dune ruelle inconnue attira mon regard, au cœur dune impasse sombre. Ce nétait pas tant la maison que la lueur dune fenêtre qui perçait les arbres. Même lorsque les autres fenêtres séteignaient, celle-ci restait allumée, comme une petite étoile sur le toit. Au fil des balades, je revenais toujours à cette rue, je me tenais à lécart, à travers les feuillages, à fixer cette lucarne brillante, convaincue quelle renfermait une famille, de lamour, du bonheur. Puis je repartais, à vélo, vers mon logis froid, sombre, vide.
Un matin, poussée par une curiosité onirique, je décidai de suivre la ruelle jusquà son bout, de découvrir ce qui se cachait là. Javançai tout droit, jusquà une impasse en forme de T. Je tournai à gauche et, soudain, je me retrouvai sur une avenue familière qui bifurquait à droite, menant directement à ma maison. Au début, je ne compris rien. Javais limpression dêtre loin, perdue dans un labyrinthe, alors quen réalité les rues circulaires mavaient simplement trompée, masquant la proximité de mon foyer. Je revins alors à lendroit où je marrêtais toujours, où la fenêtre magique scintillait.
Comme si le brouillard se levait, le décor inconnu devint soudain familier : les arbres, les maisons voisines, et surtout la lucarne. Cétait la fenêtre de ma propre demeure, qui brillait à travers les branches et le jardin de la maison dà côté. Mon fils, Théodore, navait pas éteint la lampe, il attendait que je revienne de ma promenade à bicyclette. Un voile se déchira de mes yeux. Linstant où je me tenais sur une rue étrange se transforma en un instant où je me tenais derrière ma propre porte. La lumière de cette fenêtre était devenue un phare damour dans lobscurité du monde.
Je rentrai, enlacée mon fils, déposai un baiser sur son front avant quil ne sendorme, et compris que tout ce que je désirais lamour, la famille, le bonheur était déjà là, dans ma maison à Bordeaux, même si javais été aveugle, indifférente, et que je ne lavais jamais vraiment apprécié.
Voilà le conte dun rêve qui ne fait pas défaut à la matrice, mais révèle plutôt lordre supérieur qui la soutient.

