UN JOUR, TU TE RÉVEILLERAS…

Cher journal,

Ce matin, les rides de ma tête tremblaient comme le fil dun vieux violon, et mes mains frémissaient. Jai lâge, mais la lucidité ne ma pas abandonné. Chaque aube, avant de commencer la journée, je mavançais dans le petit jardin qui borde la maison de campagne, je me tournais vers lest, et je priais le ciel, remerciant le bon Dieu de mavoir offert un autre jour parmi les joies, les peines, les douleurs et les guérisons.

Je préparais ensuite mon tisane aux plantes du verger, je sortais dans la cour et je minstallais sur le banc sous la fenêtre, patientant. Aujourdhui, un homme passa devant notre demeure, située sur la route qui serpente entre les champs de lavande. Son visage traduisait linquiétude ; un poids invisible semblait écraser son cœur. Il sarrêta près de la clôture, fixa la vieille Madame Marceline qui tenait, les doigts tremblants, une tasse fumante. Un sourire complice sesquissa sur ses lèvres, et dun geste elle linvita à entrer.

Il but la tisane, et son âme se réchauffa légèrement. Marceline hocha la tête, satisfaite, et se remit à son ouvrage.

Un jour, tu ouvriras les yeux et comprendras que le monde ne sera plus jamais le même. Ce qui valait hier na plus aucun sens aujourdhui, lui dit-elle en manipulant des bouquets dherbes sèches. Dans cette vie, il ny a que ce que lon ressent et voit à linstant présent.

Lhomme, le menton baissé, un sourire triste aux lèvres, commença :

Jaimerais offrir toutes les richesses du monde pour récupérer ce qui avait de la valeur hier. Jaimerais que le jour daujourdhui napporte plus cette nouvelle valeur. Car ce que jaimais plus que ma propre existence est resté prisonnier du temps dhier.

Ma femme, Amandine, et moi navions pas denfants. Cétait le destin qui nous en a privés, mais je laimais simplement parce quelle faisait partie de ma vie. Notre existence était remplie du sens dun amour réciproque.

Puis, un petit être à quatre pattes fit son entrée : Gaston, le chiot. Au début, il était maladroit, faisait des flaques deau dans lentrée et se lamentait le soir près du lit, ne se calmant que quand Amandine le prenait dans ses bras. Il remuait joyeusement la queue, léchait son visage et sendormait, tout enroulé, entre nous deux. Gaston devint notre enfant. Il grandit sous nos yeux, nous aimant sans réserve, attristé lorsquil nous voyait absents longtemps.

Lorsque nous partions en voyage, il nous accompagnait toujours. Après tout, cest notre enfant, il doit rester auprès de nous.

Un été, nous atteignîmes le superbe Lac du Verger : une eau limpide, un ciel azur, aucun bruit autour. Jérigai la tente, allumai le feu, gonflai le canot et pagayai vers le centre du lac pour pêcher. Amandine et Gaston restèrent sur la rive, samusant comme des enfants. Mes deux plus précieux trésors !

Je nentendis pas la voiture arriver. Le hurlement du moteur me parut un simple jeu, comme le cri habituel de Gaston lorsquil samusait. Ce ne fut que quand la voix dAmandine me parvint, perçant le silence, que je compris le drame.

Je ranimai de toutes mes forces vers le rivage, mais le temps me manqua. Le corps inerte dAmandine gisait près de notre véhicule, à côté de lui, Gaston, le regard empreint de désespoir, une plaie béante à labdomen déversant du sang. Jarrivai à le sauver, mais il ne vécut que six mois supplémentaires. Tout comme moi, il aimait sa mère, ma femme. Sans elle, sa vie navait plus de sens.

Sans elles, ma propre existence était vide. Vous dites que ce qui valait hier na plus de sens aujourdhui. Marceline, les doigts toujours entrelacés dans les brins dherbe, buvait mes mots, les libérait dans le vent, les purifiant de lamertume de la perte. Elle sortit de la maison, tenant un flacon rempli dun liquide trouble.

Tout ce qui arrive à un être humain nest jamais gratuit. Certaines épreuves nous fortifient, dautres nous affaiblissent, mais toutes nous enseignent quelque chose. Notre devoir est den retenir la leçon appropriée. Ta souffrance est immense, et je nai pas le droit de tinstruire, mais je veux te dire que tu vis ici et maintenant. Tu ignore ce qui sera précieux demain, car chaque instant devient aujourdhui.

Prends ces gouttes, ajouteles le soir à ton thé, et que tes rêves soient paisibles.

Lhomme glissa le flacon dans sa poche et savança vers le portail. Marceline sassit sur le banc, le regard suivant le départ, secouant la tête.

À peine avait-il quitté la maison que, au loin, il aperçut une petite boule duveteuse, semblable à Gaston, minuscule, comique, maladroite. Une larme coula sur sa joue, léchée par la petite créature qui se pressa contre son torse.

Un jour, tu ouvriras les yeux et comprendras que le monde ne sera plus jamais le même, se répéta Marceline, manipulant encore les herbes sèches.

Aujourdhui, jai compris que la perte ne doit pas anéantir le présent ; elle doit servir à apprécier chaque souffle, chaque sourire, chaque instant partagé. Cest là la leçon que je retiens, et que je consignerai à jamais dans le papier de mon journal.

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UN JOUR, TU TE RÉVEILLERAS…
Ma grand-mère n’était pas prête à devenir arrière-grand-mère, et ses paroles m’ont profondément blessée Ma grand-mère ne m’a jamais vraiment donné de temps, d’argent ou d’affection. Je n’étais pas sa seule petite-fille, mais la seule à vivre tout près, dans la même ville, dans des quartiers voisins, ce qui faisait que nous nous voyions et nous parlions souvent. Ma grand-mère était ma confidente et ma conseillère. Elle adorait quand je lui parlais de mes centres d’intérêt, de mes passions, de mes amis. Elle soutenait même ma première histoire d’amour bien plus que ma propre mère. Elle avait soixante-douze ans et moi vingt-quatre lorsque je me suis mariée et que j’ai appris que j’attendais un bébé. Même si elle avait parfois des idées pessimistes, parlant de son âge, de la mort et ainsi de suite, j’étais convaincue qu’elle vivrait encore longtemps. C’était une femme très dynamique, qui se portait plutôt bien, et je pensais qu’elle se réjouirait à l’idée d’avoir un arrière-petit-enfant — une occasion de revivre la magie de s’occuper d’un enfant, comme elle l’avait fait jadis. Mais ma grand-mère n’était pas heureuse. Elle ne comprenait pas pourquoi, si jeune, je voulais déjà un bébé. — Tu crois que je vais garder ton enfant ? Je suis déjà avec un pied dans la tombe, je ne me suis pas portée volontaire pour être nounou ! Et ta mère travaille encore. Tu imagines comment tout cela va se passer ? Qui va élever ce bébé ? Je ne lui demandais rien de spécial, seulement un peu de soutien. Mon mari pense que tout cela a été une surprise totale pour elle et qu’elle était désorientée, mais ses paroles m’ont profondément blessée. J’ai eu l’impression de l’avoir prise au dépourvu, comme si j’avais annoncé une telle nouvelle à seize ans. Pourtant, je suis adulte, indépendante, mariée, et tout à fait prête à devenir mère. Quel est donc le problème ? Est-ce si difficile pour elle d’accepter l’idée de devenir arrière-grand-mère ?