UN JOUR, TU TE RÉVEILLERAS…

23 mai 2024

Ce matin, mes cheveux argentés tremblaient sous le vent, mes mains frissonnèrent. Je suis vieux, mais lesprit reste clair. Chaque jour, avant de commencer, je sors dans mon petit jardin de Provence, je tourne le visage vers lest et je remercie le ciel davoir encore accordé une nouvelle aube sur nos terres, avec ses joies, ses peines, ses douleurs et ses guérisons.

Je prépare ensuite une infusion de thym sauvage, je minstalle sur le banc sous la fenêtre du cabanon et jattends. Aujourdhui, un passant a croisé ma route. Il portait sur le front une inquiétude palpable, un poids de soucis inexprimés. Il sest arrêté près de la clôture et a jeté son regard sur la vieille femme qui serrait sa tasse tremblante. Manon lui a esquissé un sourire et, dun geste, la invité à sapprocher.

Il a bu le thé fumant, et une chaleur a envahi son cœur. Manon a hoché la tête, satisfaite, et a repris son travail.

« Un jour, tu te réveilleras et comprendras que le monde ne sera plus jamais le même. Ce qui était précieux hier na plus de sens aujourdhui », disait-elle en triant des brins dherbes sèches. « La seule vraie richesse, cest ce que lon ressent et voit à linstant présent. »

Lhomme, la tête baissée, un sourire triste aux lèvres, a commencé :

« Jaimerais offrir toutes les fortunes du monde pour récupérer ce qui était cher hier. Jaimerais que le jour daujourdhui napporte jamais de nouvelles valeurs, car ce que jaimais plus que ma propre vie est resté dans le passé. Ma femme et moi navions pas denfants ; elle était infertile. Je laimais simplement parce quelle était à mes côtés. Notre existence était remplie du sens de cet amour mutuel. »

Puis nous avons eu Mélusine, notre petite boule de poils, maladroite au début, qui faisait des flaques à lentrée et pleurnichait le soir près du lit, ne se calmant que lorsque ma femme la prenait dans ses bras. Elle, la queue frétillant, léchait le visage de ma femme et, en boule, sendormait entre nous. Mélusine était notre enfant. Elle a grandi sous nos yeux, nous aimant sans condition, se languissant quand nous étions absents.

Quand nous partions en voyage, elle venait avec nous ; après tout, cest notre fille, elle doit toujours être à nos côtés. Un jour, nous avons atteint le lac dAnnecy, ses eaux cristallines, le ciel bleu, aucun bruit autour. Jai planté la tente, allumé le feu, gonflé le canot et suis parti au milieu du lac pour pêcher. Ma femme et Mélusine sont restées sur la rive à samuser. Mes êtres les plus chers!

Je nai pas entendu ni vu la voiture arriver. Le hurlement fou de Mélusine, je lai pris pour un jeu ; elle aboie toujours fort lorsquelle sexcite. Ce nest quen entendant le cri de ma femme que jai compris le drame. Jai nagé de toutes mes forces vers la rive, mais cétait trop tard.

Le corps sans vie de ma femme gisait près de la voiture, Mélusine à ses côtés, le regard plein de tristesse, le ventre percé de sang. Jai pu la sauver, mais elle na duré que six mois de plus. Tout comme moi, Mélusine aimait sa mère ; sans elle, sa vie navait plus de sens. Sans elles, la mienne est vide. Vous dites que ce qui était précieux hier na plus de sens aujourdhui.

Manon écoutait, ses doigts ne cessaient de manipuler les herbes. Elle absorbait mes paroles, les laissait senvoler, apaisant lamertume de la perte. En rentrant, elle tenait un petit flacon dun liquide trouble.

« Tout ce qui arrive dans la vie dun être humain ne se produit pas par hasard. Certains événements nous renforcent, dautres nous affaiblissent, mais chaque chose nous enseigne. Notre rôle est den tirer les leçons justes. Ta peine est immense, je ne peux pas tinstruire, mais souvienstoi que tu vis ici et maintenant. Tu ne sais pas ce qui sera précieux demain, car chaque jour devient aujourdhui. »

Elle ma donné ces gouttes, à ajouter le soir à mon thé pour que mes rêves soient paisibles. Jai glissé le flacon dans ma poche et me suis dirigé vers la porte du jardin. Manon sest assise sur le banc, me regardant séloigner, secouant la tête.

En marchant le long de la route, jai aperçu au loin une petite silhouette ronde, rappelant Mélusine, tout aussi petite, drôle et maladroite. Une larme a coulé sur ma joue, léchée par ce petit être qui sest blotti contre ma poitrine.

« Un jour, tu te réveilleras et comprendras que le monde ne sera plus jamais le même. Ce qui était précieux hier na plus de sens aujourdhui », répétait Manon en triant les herbes sèches.

Aujourdhui, jai appris que la valeur des choses nest pas dans le passé, mais dans la façon dont nous les portons au présent, et que chaque perte porte en elle la graine dune nouvelle compréhension.

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