J’ai refusé de laver une montagne de vaisselle pour la famille de mon mari après les douze coups de minuit.

Claudine, où sont les toasts au saumon? Les invités sont déjà à table et il ny a rien! Tu comptes vraiment me faire honte devant la bellefamille? sécria Valérie Dupont, plantée dans lembrasure de la cuisine, les mains cramponnées aux coutures de sa robe en satin.

Léa, enlevant la mèche collée à son front, faillit faire tomber le plat de côte de bœuf. La chaleur du four lui caressa le visage, masquant un instant lodeur persistante de mayonnaise et de légumes bouillis qui semblait sêtre imprégnée dans les murs depuis laube du trenteetun décembre.

Valérie, le caviar est au fond du réfrigérateur, sur létagère inférieure. Je suis débordée, la viande brûle, balbutia Léa, essayant de garder la voix stable malgré le tremblement intérieur. Peutêtre que Camille pourra aider? Elle nest pas en train de scroller son téléphone.

Camille est épuisée, elle vient tout juste darriver! lança la bellemaman, savançant dans la cuisine et fouinant dans les casseroles. Et puis elle a les ongles tout neufs pour le réveillon. Toi, cest ton rôle daccueillir les convives comme il se doit, même si nous avons traversé toute la banlieue sous un embouteillage infernal.

Le vacarme du téléviseur résonnait depuis le salon, où, pour la millième fois, le présentateur Paul Lemoine annonçait le départ dun train vers Lille, tandis que le rire de la bellesoeur, Sophie, éclatait. Sur le canapé, le mari de Léa, Sébastien, zappait paresseusement, tandis que leurs deux neveux des jumeaux turbulents bondissaient du fauteuil au sol, faisant trembler la pièce comme un léger séisme.

Léa sortit en silence la boîte de caviar. Ses mains tremblaient comme des traîtres. Toute la journée du trenteetun décembre avait été un brouillard de découpes, de bouillons, de fritures, de nettoyage. Sébastien avait promis daider, mais dès que sa mère et sa sœur arrivèrent avec leurs enfants, il devint linvité dhonneur de son propre appartement.

Nhésite pas à mettre plus de beurre, on ne fait pas les choses à moitié, commenta la bellemaman, planant au-dessus de la cuisinière. La dernière fois, cétait trop sec. Et le pain, pourquoi si épais? Il aurait fallu un bon baguette. Tout faut sapprendre Sébastien! Va voir la salade mimosa de ta femme, elle est bien trop pâle, sûrement à cause dœufs trop cuits.

Sébastien apparut dans lembrasure, une mandarine à moitié mordue à la main.

Maman, pourquoi temballes? La salade est correcte. Léa, dépêchetoi, les douze coups sonnent bientôt et on na même pas fini lan! Jai faim.

Il ne porta même pas les yeux sur sa femme, qui, en même temps, tartinait les petits pains, surveillait le rôti et tentait déviter le chat qui se faufilait sous les pieds, effrayé par les cris des enfants.

Le repas démarra en fanfare. Sophie, la sœur de Sébastien, sempara immédiatement de lattention, racontant à haute voix comment son mari, «malheureusement retenu par une mission urgente», lui avait offert le dernier iPhone. Les jumeaux sattaquèrent aux tranches de jambon, laissant des miettes sur le tapis que Léa venait de nettoyer deux heures plus tôt, et renversèrent du jus sur la nappe fraîche.

Pas de souci, ce ne sont que des enfants, intervint Valérie en secouant la serviette que Léa utilisait pour essuyer une tache de jus de cerise. On lavera plus tard. Limportant, cest quils samusent. Sophie, prends les champignons, ceux du supermarché, ils sont comestibles. Et les concombres, Léa, ils sont trop salés.

Léa était assise au bord de la chaise, à moitié vivante, à moitié morte de fatigue. Un morceau de pain refusait de passer dans sa gorge. Elle contemplait la montagne de plats quelle avait préparée pendant deux jours pour son potdevin, sans même percevoir le goût.

Portons un toast à Sébastien! proclama la bellemaman, levant son verre de champagne. Quel homme! Le pourvoyeur, le pilier de la famille, un vrai héros!

Sébastien esquissa un sourire satisfait, redressa les épaules. Léa faillit sétouffer avec son verre deau gazeuse. «Pourvoyeur», qui depuis six mois ne travaillait quà mitemps et se plaignait de son sort, tandis que Léa enchaînait les missions freelance pour rembourser lhypothèque de ce même appartement. Mais ruiner la soirée nétait pas une option. Elle resta muette, serrant davantage le pied du verre.

Le compte à rebours avançait. Le président diffusait son discours, les douze coups retentirent. Commencèrent les échanges de cadeaux.

Léa sortit de la cuisine les paquets élégants. Pour Valérie, un coffret luxueux de cosmétiques antiâge, celui dont elle avait parlé le mois précédent. Pour Sophie, un bon dachat chez le parfumeur du quartier. Pour les neveux, des ensembles de construction coûtant presque le prix dune aile davion. Pour Sébastien, des écouteurs sans fil neufs.

Merci, murmura Valérie en jetant un regard désinvolte dans le sac. De la crème? Parfait, pour les talons. Et nous avons aussi un petit cadeau pour toi, Léa. Sophie, à toi.

Sophie, mâchant son sandwich, tendit à Léa un petit sachet en cellophane. À lintérieur, deux maniques décorées dun cochon et un lot déponges.

Pour rendre la cuisine plus joyeuse! ricana-t-elle. Cest lanimal de lannée, non? Ou pas? Peu importe, ça sert à tout.

Merci, força Léa, la gorge serrée par lamertume. Le tonnerre silencieux dune humiliation sous forme dobjet. «Ton lieu, cest la cuisine, voilà tes outils».

Après une heure, la fête culmina. La table ressemblait à un champ de bataille : piles de vaisselle sale, saladiers à moitié vides, os de poulet, pelures de mandarines et papiers de bonbons éparpillés. Les enfants dormaient dans la chambre des parents, installés sur le lit conjugal sans même demander lavis de Léa, tandis que les adultes sétaient installés sur le canapé pour regarder «Le Petit Bonheur».

Léa commença à empiler la vaisselle sale, une assiette après lautre, la montagne grandissant. Casseroles graissées, marmites incrustées de purée séchée, verres marqués de traces de rouge à lèvres.

Valérie ouvrit grand la bouche en bâillant.

Quelle soirée! Sébastien, sersmoi encore un thé, avec du citron. Et le gâteau?

Léa resta figée, fourchette sale à la main.

La bouilloire vient de siffler, murmuratelle. Vous pouvez le faire vousmêmes? Je range la vaisselle.

Léa! tonna la voix de la bellemaman, métallique. Tu proposes aux invités de se servir euxmêmes? Nous ne sommes pas dans un selfservice! Cest impoli.

Sébastien, les yeux rivés sur lécran, grogna :

Allez, Léa, sers maman son thé, ce nest pas si dur.

Elle se mit à remplir les verres, à découper le gâteau, à servir les parts. Sophie en prit une, demanda un deuxième morceau, puis se plaignit que la crème était trop grasse et la rendait malade.

Vers deux heures du matin, les convives commencèrent à se plaindre.

Cest fini, on va se coucher, déclara Valérie en se levant, sétirant. Sophie et les enfants monteront dans la chambre, nous, Sébastien et moi, on sinstallera sur le canapé. Léa Léa, trouvetoi une place. Peutêtre un coin cuisine, ou un fauteuil dans le hall.

Ma chambre, cest la chambre, rétorqua Léa.

Il y a des enfants! Tu vas les réveiller? sindigna la bellesoeur. Tu devras nettoyer jusquau petit matin.

La bellemaman acquiesça, observant le chaos.

Exactement. Léa, dépêchetoi, lave la vaisselle, essuie la table, passe le sol, sinon on se réveillera dans du gras. Prépare le petitdéjeuner pour dix heures, des crêpes, Sophie adore les crêpes.

Ils se dispersèrent. Sébastien embrassa sa mère sur la joue, souhaita bonne nuit à sa sœur, puis, en passant devant Léa au lavabo, la tapa sur lépaule :

Allez, chérie, ne traîne pas. Nettoie, puis dors. Demain, on part chez la tante Nadine.

La porte de la chambre claqua. Le couloir sassombrit. Léa resta seule.

Le seul bruit était le bourdonnement du réfrigérateur et le cliquetis de leau qui gouttait du robinet. Elle contempla lévier débordant, les tours de plats gras empilés sur le comptoir, la graisse qui se solidifiait sur les poêles, les éclats de boules de Noël brisées sous les pieds des jumeaux.

Elle regarda ses mains. Le vernis quelle avait appliqué la veille sécaillait déjà. Ses jambes vibraient comme si elles allaient hurler.

«Nettoie vite», «Fais des crêpes», «Lave la vaisselle». Elle imagina leau qui jaillissait, le parfum du liquide vaisselle, les résidus de blé collés, le sol à frotter, la pâte à crêpes à pétrir. Le sommeil semblait impossible.

Un petit déclic se fit entendre, à peine audible, comme une corde qui se rompt, libérant létincelle de patience qui lui restait depuis des années.

Léa ferma leau, essuya ses mains, retira son tablier et le suspendit. Elle se dirigea vers le centre de la cuisine, contempla le champ de bataille. Des bouteilles à moitié vides, des plateaux poussiéreux, des serviettes souillées.

Non, déclaratelle à haute voix.

Elle prit son cardigan, lenfila, éteignit la lumière, laissant la pile de vaisselle dans lobscurité, puis sortit dans le couloir.

Le ronflement de Valérie venait du salon, les enfants sanglotaient dans la chambre, Sophie gémit. Sébastien, probablement déjà endormi, était à lécart.

Léa attrapa un plaid chaud, un oreiller du haut de létagère, et monta sur le balcon vitré. Un vieux fauteuil, mais confortable, et un radiateur puissant lattendaient. Elle le mit à fond, ferma la porte du balcon, senveloppa dans le plaid et, pour la première fois en deux jours, ferma les yeux, sentant son corps se détendre.

Le matin du premier janvier débuta non pas avec lodeur des crêpes, mais avec le cri perçant de Valérie.

Questce que cest que ce bordel?!

Léa ouvrit les yeux. Le soleil dessinait des motifs glacés sur les fenêtres. Le balcon était chaud. Son téléphone affichait onze heures du matin. Elle avait dormi presque neuf heures, un luxe inespéré.

La porte du balcon souvrit et Sébastien apparut, en sousvêtements et un teeshirt.

Léa, questce que tu fais là? Maman crie, il y a il sinterrompit, voyant le visage serein de sa femme. Tu dormais?

Oui, répondit Léa en sétirant, les muscles engourdis. Bonne année, Sébastien.

Quelle bonne année! La cuisine Tu nas rien rangé?

Léa se leva, drapa le plaid comme une cape royale, et traversa le salon.

La cuisine était exactement comme elle lavait laissée. Sous la lumière du jour, la montagne de vaisselle paraissait encore plus imposante, lodeur de la nourriture avariée était lourde.

Valérie était là, le cœur serré, et Sophie, le visage crispé.

Tu tu oses? siffla la bellemaman, en voyant Léa. Nous nous sommes levées pour prendre un thé et voilà un véritable porcherie! Où est le petitdéjeuner? Où sont les tasses propres?

Les tasses sont dans lévier, répondit Léa calmement en remplissant son verre deau filtrée. Elles sont sales.

Alors laveles! hurla Sophie. Questce que tu faisais toute la nuit?

Je dormais. Comme vous.

Elle dort! exulta Valérie, haletante. Regardela, Sébastien! Nous sommes tes invités et tu nous reçois avec du désordre et une puanteur! Tu nas aucun sens du devoir! Maman est épuisée, et toi

Léa posa le verre sur la table. Le tintement du verre contre le plan de travail fit taire lassemblée une seconde.

Exactement, ditelle dune voix douce mais ferme. Vous êtes venus chez moi, pas dans un hôtel tout compris, pas dans un restaurant avec du personnel. Vous êtes chez moi. Jai cuisiné deux jours, acheté les produits, dressé la table, vous ai servi toute la soirée.

Cest ton devoir de femme! rugit Sébastien, soutenu par sa mère. Ne me déshonore pas! Prends un chiffon et nettoie tout immédiatement. Les enfants ont besoin de manger!

Léa croisa le regard de son mari. Pour la première fois en cinq ans de mariage, elle le vit tel quil était vraiment : non plus le garçon charmant qui laccompagnait dans le parc, mais un adolescent apeuré, prêt à humilier sa femme pour ne pas déplaire à sa mère.

Non, déclara Léa.

Questce que «non»? demanda Sophie, confuse.

Je ne vais pas nettoyer. Je ne ferai pas non plus le petitdéjeuner. Je suis épuisée. Si vous voulez manger, le frigo est plein. Si vous voulez des assiettes propres, voici lévier, le liquide vaisselle, les éponges que tu mas «gentiment» offertes hier, Sophie. Testezles.

Un silence cristallin sinstalla. Valérie ouvrait et fermait la bouche comme un poisson hors de leau.

Tu tu nous expulses? chuchotatelle, dramatique. Mon fils, tu entends? Elle nous empêche de manger du pain! Elle veut que la mère lave la vaisselle!

Léa, tu exagères, intervint Sébastien, tentant dadopter une expression sévère. Maman est invitée, Sophie lest. Et toi

Et moi, je suis la propriétaire de cet appartement, coupa Léa. Lhypothèque est à mon nom, cest moi qui la paye. Toi, Sébastien, depuis trois mois tu ne paies que la moitié des charges. Alors soit vous vous levez tous, prenez les chiffons et remettez la cuisine en ordre, soit la fête est terminée.

On part! hurla Sophie. Rassemblez les enfants, je ne veux plus de ce bazar! Vous navez plus de place ici! Sale!

Sophie, attends, tenta de la retenir Sébastien.

Pas dattente! sécria Valérie, soudain pleine dénergie. Prenez les enfants, on ira chez tante Nadine, ils nous accueilleront comme des rois! Et toi, Sébastien,Sébastien, les yeux remplis de larmes de colère et de résignation, baissa la tête, fit un signe de départ à Léa et sortit, laissant la porte se refermer derrière lui avec le bruit sourd dun avenir incertain.

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J’ai refusé de laver une montagne de vaisselle pour la famille de mon mari après les douze coups de minuit.
Un voisin pas de la bonne génération Le matin de Monsieur Pierre, c’était chaque jour pareil : la bouilloire sifflait, la radio grésillait dans la cuisine en annonçant les embouteillages et la météo, deux ou trois portes claquaient dans la cage d’escalier—les gens partaient au travail. Depuis longtemps, il n’était plus pressé par les horaires, mais il gardait l’habitude de se lever tôt, de faire le tour de l’appartement pour vérifier si le balcon était fermé, le gaz coupé, les clés à leur place. Voilà plus de trente ans qu’il habitait au bout d’un immeuble HLM, neuf étages dressés à la périphérie d’une ville de province. Il connaissait les sonnettes de chaque palier, qui tapait le plus fort en rentrant, qui laissait sa poussette dans le couloir. Chez lui, c’était calme, une tranquillité qu’il appréciait : le soir, il s’asseyait dans son fauteuil devant un vieux feuilleton, entendait la toux de la voisine du fond à travers le mur et sentait que l’immeuble vivait, mais sans tapage. Dans la cage d’escalier, un ordre tacite régnait aussi. Il redressait les petites annonces mal collées sur le tableau, allait même jusqu’à en réimprimer une quand il y avait des fautes, scotchant soigneusement sur le mur. Son ficus, planté dans une demi-bouteille en plastique, trônait sur le rebord entre deux étages ; l’été, il le sortait sur la coursive pour égayer la grisaille. Ce jour-là, tout a légèrement basculé. Il venait d’arroser le ficus. Une odeur de steack haché remontait du rez-de-chaussée, suivie d’un bruit de vieil ascenseur. Les portes se sont ouvertes sur un jeune homme traînant une valise à roulettes et un sac à dos. Des écouteurs fixés aux oreilles, le fil pendouillant jusqu’à son téléphone, d’où suintait une rythmique à la mode. Il s’est arrêté, a lu les numéros de porte, puis a regardé Monsieur Pierre. — Bonjour, vous savez où est le 237 ? — Oui, c’est juste là, répondit Monsieur Pierre. Mais la numérotation est bizarre, il faut compter une porte sur deux. Le jeune a acquiescé et tiré sa valise dans le couloir, l’encombrant de ses affaires—son sac frôla la manche de Monsieur Pierre. — Oups, pardon, je dois… m’installer, balbutia-t-il. Le mot « m’installer » dérangea Monsieur Pierre. Dans le 237, habitait Madame Louise, une veuve tranquille avec son chat. On avait parlé récemment qu’elle allait louer une chambre. Visiblement, voici son locataire. Monsieur Pierre rentra chez lui (le 235), referma la porte et s’arrêta dans l’entrée, à l’écoute. On déplaçait des meubles derrière la cloison, on ouvrait les armoires, la sonnette tinta plusieurs fois—d’autres arrivants, des voix jeunes, des rires courts. Il se versa un autre thé, trop fort mais qu’importe. Dans sa tête résonnait la phrase de Madame Louise : « Eh bien, la retraite c’est petit, qu’il vienne—les étudiants, c’est discret, non ? » On comprit vite, le soir venu, à quel point ces « discrets » l’étaient. D’abord des sacs froissés dans le couloir, des portes qui claquent, puis, dans l’appartement voisin, la musique monta. Pas très fort, mais la basse faisait vibrer les murs comme une pulsation dans la poitrine. Monsieur Pierre coupa la télévision et écouta. La basse cognait en rythme. Il frappa d’abord doucement, puis plus fort ; le son se fit plus discret, mais resta là. — Les « discrets », hein, marmonna-t-il en regagnant son fauteuil. La nuit fut mouvementée. Vers minuit, une porte claqua si fort sur le palier que même son armoire en trembla. On riait, on chuchotait, le trousseau de clés bataillait longtemps contre la serrure. Monsieur Pierre, allongé dans le noir, comptait les battements de son cœur et se revoyait relayer dans le groupe WhatsApp de la copropriété ce vieux message sur le respect du silence après 23 heures. Le lendemain matin, en ouvrant sa porte, il découvrit deux paires de baskets, une veste de sport sur le portemanteau, là où il n’y avait jadis que ses affaires et celles de Louise. Une boîte à pizza, soigneusement posée contre le mur, complétait la scène. Il resta un moment à contempler tout ça avant de rentrer taper un message dans le groupe de l’immeuble : « Merci de ne pas encombrer le palier et de respecter les heures calmes. » Il effaça, recommença : « Qui est installé au 237 ? Il y a eu du bruit cette nuit… » puis barra tout pour n’envoyer qu’un laconique : « Merci de ne pas laisser de détritus sur le palier. » Des réponses fusèrent : des smileys, des « C’est qui qui laisse ça ? » « Chez nous c’est propre ! » Louise, fidèle à elle-même, était absente de la discussion. En journée, il croisa la voisine à l’ascenseur, le cabas bourré et un bouquet d’aneth qui en dépassait. — Alors, vous avez un locataire ? osa-t-il. — Ah, Ivan, répondit-elle plus gaiement. Un étudiant en informatique, très poli. T’inquiète pas, je lui ai dit de ne pas faire de bruit. — Oui, très poli, grommela Monsieur Pierre. Le soir, à l’heure des infos, la musique repris derrière le mur—cette fois en anglais, avec des voix. Monsieur Pierre, excédé, se leva, enfila ses chaussons, et alla frapper à la porte de Louise. La musique s’entendait encore bien, filtrée par le battant. Le jeune homme ouvrit : t-shirt, jogging. — Bonsoir, vous pourriez baisser le son ? Il se fait tard… — Oh pardon, tout de suite, j’étais avec mes écouteurs, j’ai pas vu que les enceintes étaient branchées. Je baisse. — Mieux vaut couper. Ce n’est pas une résidence universitaire ici. La musique cessa quasi immédiatement. Monsieur Pierre retourna s’asseoir, mais la contrariété persistait. Le lendemain, alors qu’il suivait les infos, Ivan sonna : jeans, portable sous le bras. — Je voulais m’excuser pour hier… Et demander : l’internet, il marche bien chez vous ? Parce que je ne capte rien ici. Madame Louise a dit que vous connaissiez quelqu’un pour dépanner ? Monsieur Pierre faillit répondre sèchement (chez moi, c’est privé !), mais se retint. Ivan trépignait, l’air d’un lycéen en retard. — Je ne m’y connais pas trop… Mais j’ai noté le numéro du dépanneur lors du dernier problème, attends, bouge pas… Tu t’appelles comment ? — Ivan. — Moi c’est Pierre. Tiens, voilà, essaye celui-ci. — Merci beaucoup, sans le net, pas de cours. Ivan sembla hésiter à partir, puis : « Si jamais un jour… vous avez besoin d’aide avec un téléphone ou un ordi, je peux aider ! » Monsieur Pierre éluda. Le soir même, pourtant, alors que son smartphone affichait des icônes inconnus après une mise à jour, le souvenir de la proposition d’Ivan le tentait mais il s’entêta à ne rien demander. Résultat, l’horloge disparut de l’écran principal. Quelques jours plus tard, la discussion chauffa dans le groupe immeuble : photos de baskets, critique sur « l’encombrement du palier ». On montra les chaussures d’Ivan. Sous une photo, on lisait « Ce sont sûrement les nouveaux du 237 » puis « Respectons l’espace commun ». Monsieur Pierre observa longuement l’écran, finit par écrire : « Parfois il vaut mieux discuter en face que râler par chat. » Lui-même s’étonna. Un autre jour, revenant du marché avec ses pommes de terre, il trouva Ivan sur les marches, fumant distraitement devant l’immeuble, cabas du supermarché à côté de lui. — On n’a pas le droit de fumer là, lança Monsieur Pierre sans réfléchir. Ivan sursauta, cacha la cigarette, l’écrasa. — Pardon ! Je pars, je pars. — C’est trop tard maintenant, tu as déjà enfumé tout le monde… Ivan leva son sac, ouvrit la porte pour aider Monsieur Pierre à passer avec ses courses. — Merci, admit celui-ci à contrecœur. Dans l’ascenseur, Ivan serrait son cabas contre lui, attentif à ne pas gêner. — Vous habitez ici depuis longtemps ? — Oui. — Je m’y fais pas trop… Chez moi on habite une maison, et personne ne râle pour une paire de baskets sur le pas de la porte. Au pire, mon père lançait une pantoufle, mais il n’a jamais envoyé de photo dans un groupe ! — Ici, tu peux parler aussi. Mais commence par ranger tes baskets avant de râler. — J’y penserai. Peu après, Monsieur Pierre eut un souci de compteur d’eau ; sciatique tenace, chiffres minuscules, manipulations compliquées sur internet, casse-tête assuré. Il se rappela la proposition d’Ivan et, après moult hésitations, frappa à la porte du 237. Ivan accourut, pris son portable, lut les chiffres, fit la saisie, expliqua doucement. — Vous pourriez mettre l’appli, c’est plus simple. — Je m’y perds, dans vos applis. — Je vous montrerai si vous voulez. Monsieur Pierre observa ses gestes précis sur le smartphone comme on regarderait un tour de magie. Après ça, Monsieur Pierre devint plus indulgent. Les soirées bruyantes, les odeurs de nourriture, le rire sonore l’agacaient toujours, mais s’y mêlait une curieuse impression d’appartenir, malgré lui, à ce monde plus rapide. Un soir, des amis d’Ivan firent de nouveau du bruit. Dans le chat, certains parlaient déjà d’appeler la police. Monsieur Pierre décida d’aller toquer en personne. Ivan ouvrit, penaud, accompagné d’une fille et d’un garçon. — Tu n’as pas vu l’heure ? Tu crois qu’on va tous s’organiser pour que tu vives comme en cité U ? Il y en a qui bossent demain. Ivan baissa la tête, promit de faire attention. La jeune fille s’excusa aussi. L’ambiance se détendit, mais une gêne persistait. Un lendemain, qu’il jetait ses déchets, Ivan lui demanda, sans arrière-pensée : — Vous vivez seul ? — Pourquoi, ça t’intéresse ? répondit Monsieur Pierre, trop sec. Ivan recula. Pas de sous-entendu ; juste de la curiosité, peut-être même un peu de sollicitude. Monsieur Pierre s’en voulut après coup. Vint une fuite d’eau—lui et Ivan unis pour protéger l’appartement, déplacer les meubles, mopper comme ils pouvaient, puis prendre un thé improvisé dans la cuisine. Ivan confia sa difficulté à s’habituer à la ville, sa peur de ne pas réussir dans les études. Monsieur Pierre se revit jeune, trainant des briques sur les chantiers. Au fil des semaines, Ivan s’apaisa, baissait la musique, dégageait le passage, donnait un coup de main. Un soir, Monsieur Pierre, coincé avec une douleur au genou, se décida enfin à l’appeler. Ivan ramena comprimés et eau, aida à s’installer. — Téléphonez-moi si vous avez besoin, insista-t-il. — Étudie d’abord. À ton âge, on bossait, mais vous, maintenant, c’est les écrans. — Oui, mais vous savez parler aux gens, répliqua Ivan. Moi, j’ai juste appris à m’envoyer des messages dans des groupes. L’hiver passa. Louise partit chez sa fille une semaine, laissa Ivan « référent » du palier. Un soir neigeux, Ivan vint frapper à la porte de Monsieur Pierre avec un tupperware de bortsch. Plus tard, en quête d’un match de foot, il sut trouver la bonne personne : Pierre—fan de foot, il le pressentait, grâce à une vieille écharpe de supporter. Ils regardèrent le match ensemble, burent du thé, commentèrent, rigolèrent et, au bout d’un moment, la complicité était là, inattendue. Le printemps arriva. Louise confia à Monsieur Pierre qu’Ivan allait sûrement partir, ayant trouvé une chambre plus proche de la faculté. Elle hésitait à relouer. Le jour du départ, Monsieur Pierre tînt à saluer Ivan. Remercîments, promesses d’aide via WhatsApp si souci avec le téléphone ou la connexion, conseils de ne pas lâcher l’université. Le soir, la solitude du couloir et du palier était palpable ; sur sa messagerie, Monsieur Pierre relut le nom d’Ivan, hésita avant d’envoyer un « Bien arrivé ? » La réponse ne tarda pas : « Oui, merci. Et chez vous, c’est calme ? :) » Monsieur Pierre sourit, répondit : « Calme, trop calme même. N’oublie pas, ici ce n’est pas une résidence étudiante ;) » La vie reprit, le ficus continuait de pousser sur le rebord de fenêtre. Et Monsieur Pierre, pour la première fois depuis des années, fut presque certain qu’un jour peut-être, quelqu’un d’autre prendrait place sur la chaise en face de lui, pour discuter, râler ou tout simplement partager un match.