Tout le monde aurait agi de la sorte

Alex, pourquoi tu ne réponds pas, tout va bien chez toi? jai entendu une voix féminine, pleine dinquiétude, et jai été pris de court. «Comment se faitil quelle connaisse mon prénom? Cest une farce, non?»

Jai tout dabord jeté un œil autour de moi, à la recherche de caméras ou de curieux rien ne se décélait. Les passants qui déambulaient au même moment ne prêtaient aucune attention à ma présence.

Je suis sorti de limmeuble du 12bis, dans le quartier de Montreuil, et jai pris le chemin du bureau dun pas tranquille, soulagé de ne pas devoir courir à larrêt et me bousculer dans le bus bondé.

Durant lan passé, jai appris à me réveiller naturellement à six heures du matin, sans alarme. Dune part, ça me laisse le temps de ne pas me presser, dautre part, ça me permet de marcher un peu et dabsorber les bonnes ondes du matin.

Je nai plus pris le métro depuis longtemps, mon travail étant surtout sédentaire, avec quelques allersretours en salle de réunion. Ainsi, je combine lutile à lagréable.

En passant près de larrêt, jai entendu une petite sonnerie, presque inaudible parmi le bruit de la ville. En me retournant, jai remarqué un vieux portable à boutons, posé sur le trottoir, à côté dun banc. Personne ne semblait sy intéresser ; aujourdhui, seuls les seniors gardent encore ce type dappareil, parfois parce quils refusent les nouvelles technologies, parfois par manque de moyens.

Je me suis dabord arrêté, puis, au dernier moment, jai décidé de le prendre. Lécran affichait en gros caractères «MA CHÈRE GRANDMÈRE». Avant que je ne puisse répondre, linscription sest transformée en icône dappel manqué. Quelques secondes plus tard, la grandmère a rappelé. Jai pressé le bouton vert et jai mis le combiné à mon oreille.

Alex, pourquoi tu ne réponds pas, tout va bien? a répété la voix, toujours aussi agitée. «Comment connaîtelle mon prénom? Un canular, peutêtre?»

Jai de nouveau scruté les alentours, cherchant des caméras, mais je suis resté seul.

Alex! Tu te tais? Il sest passé quelque chose? a continué la femme.

Bonjour, qui êtesvous? À qui parlezvous? aije demandé, surpris.

Silence. Puis elle a repris, le souffle tremblant :

Je suis Églantine Peltier. Jappelais mon petitfils et je vous ai eu, par erreur. Jai dû me tromper de numéro, excusezmoi.

Je me suis préparé à expliquer que javais trouvé le téléphone et que je voulais le rendre, mais elle a raccroché. Jétais sur le point dentrer dans le grand bâtiment du siège où je travaille quand le combiné a retenti de nouveau.

Allô?

Alex? Oh, encore moi! a dit la même voix féminine.

Églantine, bonjour à nouveau. Ne coupez pas le fil. Mon nom est Alex, mais je ne connais pas votre petitfils. Jai trouvé le portable près de larrêt, il a dû le laisser tomber.

Je sentais que quelque chose clochait Jai le numéro de mon petitfils dans mon répertoire, je ne me tromperais pas. Que doisje faire? Comment le joindre?

Je ne peux pas vous aider directement, mais je peux livrer le téléphone à votre petitfils. Où êtesvous?

Jai regardé ma montre. Il était trop tard pour retourner le téléphone ; javais un rapport important à finir et une réunion à venir.

Je suis à la campagne, à la ferme de SaintGervais. Je ne sais pas quand je rentrerai. Jai un problème que je ne sais comment résoudre Ma chatte est tombée dans le puits du jardin, elle ne peut plus en sortir.

Dans quel puits? aije demandé, intrigué.

Vous voyez, Alex, ma chatte sappelle Félix. Elle est née dans le même puits. Un jour, quelquun la poussée dedans, elle pleure, elle ne sort pas. Jai besoin daide, mais je ne veux pas descendre moimême.

Vous avez des voisins? Pourquoi ne pas les appeler?

Il ny a plus personne. Tous les campeurs sont partis. Jai oublié dapporter la plaque électrique, et maintenant le puits est sans couvercle, volé. Je ne sais plus quoi faire.

Jai ressenti de la pitié pour cette grandmère seule, et pour Félix, ce petit félin désespéré. «Je ne lâcherai pas mon travail», me suisje dit.

Donnezmoi ladresse exacte, je préviendrai les secours, répondisje.

Juste à ce moment, lécran du téléphone sest éteint. Le combiné était à plat. Une voiture du directeur général, Monsieur Gérard Léger, a fait irruption devant lentrée du bâtiment. Un homme dune soixantaine dannées, cheveux argentés, est sorti, plein dassurance.

Alex, questce que tu fais là, comme un touriste? ma-t-il souri. Allons travailler.

Jai hoché la tête, même si mon esprit était ailleurs. Il ma demandé si jétais fatigué ou si le rapport était en retard. Jai répondu que tout allait bien, que le rapport serait prêt à temps.

Il ma alors parlé de la prochaine réunion où lon déciderait du nouveau directeur dune filiale. Il pensait que javais des chances. Nicolas, mon collègue, voulait aussi ce poste et ne cessait de comploter contre moi.

Tu vas où? ma taquiné Nicolas quand je me suis levé brusquement.

Jai une urgence, je dois y aller. aije répliqué, sans trop détailler.

Je suis sorti, à la recherche dun taxi, mais il ny en avait aucun. Jai repéré la berline du directeur et son chauffeur.

Hé, Eugène, salut! laije appelé.

Salut, Alex. Tu joues à lévadé? a plaisanté le chauffeur.

Tu sais où sont les fermes autour de Paris? Jai besoin dune voiture pour aller à SaintGervais.

Je suis censé partir dans une heure, mais je peux temmener. Le chef sera assez indulgent.

Nous sommes partis. Le trajet a duré une cinquantaine de minutes, pendant lesquelles Nicolas me regardait, incrédule, depuis la fenêtre du parking.

Nous sommes arrivés à lentrée du lotissement. Jai demandé à Eugène de mattendre pendant que je cherchais la maison. Jai parcouru les ruelles, appelant «Églantine!» à tuetête. Aucun voisin ne répondait.

Finalement, jai aperçu une vieille dame près dun petit portail en fer.

Monsieur, cest vous qui mavez appelée? a-t-elle demandé, étonnée.

Oui, cest moi, Alexandre. Nous avons parlé au téléphone. Je suis venu avec votre téléphone et pour aider votre chat.

Elle ma remercié dune voix tremblante et ma indiqué le puits. Cétait un vieux puits de quatre mètres de profondeur, couvert dun vieux couvercle en fer qui manquait. Au fond, Félix se recroquevilla, miaulant faiblement.

Il ny a pas déchelle? aije demandé.

Non, pas du tout. Jai une corde dans le cabanon, mais elle est usée.

Je suis allé au cabanon, jai fouillé parmi des vieux outils et jai trouvé une corde fine mais solide, dune dizaine de mètres. Je lai attachée à une vieille souche darbre et je lai jetée dans le puits.

Tenez, Églantine, je vais descendre, attrapez la corde, daccord? aije dit.

Elle a saisi lextrémité, et je me suis glissé dans le puits. Félix, dabord effrayé, a reculé contre la paroi, couinant. Après quelques minutes, il sest calmé, réalisant que je nétais pas là pour lui faire du mal. Je lai caressé, et il a commencé à ronronner.

Tout va bien, petit! lui aije murmuré.

Jai remonté doucement, mais la corde a commencé à se détendre. Jai perdu léquilibre et suis retombé quelques centimètres avant de me rattraper.

Alex! a crié Églantine, paniquée.

Je suis vivant, je me relève, at-il répondu, haletant.

Le nœud sétait simplement défait. Jai demandé à Églantine de retenir la corde et de la renouer correctement. Elle a essayé, mais ses mains tremblaient.

Le petit est en train de naître, vous voyez? a-t-elle annoncé, les yeux brillants. Félix était sur le point daccoucher.

Apportezmoi une boîte en carton, vite! aije crié.

Elle a couru au cabanon, a ramené une boîte, et nous lavons placée sous Félix. Le chaton est né, quatre petits bébés aux yeux fermés, blottis contre leur mère.

Après avoir assuré les chatons dans la boîte, nous avons remonté la corde. Cette fois, Eugène, qui était revenu, a attrapé lextrémité au premier coup et a noué un nœud solide.

Nous sommes sortis du puits, Églantine a remercié mille fois, et jai repris le téléphone vide, qui ne fonctionnait plus. Le jour était déjà tard, et il me fallait retourner à Paris pour finir le rapport.

On y va, Alex. Gérard attend, a dit Eugène. Tu sais quon ne peut pas le faire attendre.

Je suis remonté dans la berline, le cœur léger. Le directeur ma reproché davoir quitté le bureau sans prévenir, mais il a fini par sourire, reconnaissant mon geste.

Tu as bien agi, Alex. Aider une vieille dame et son chat, cest plus important que nimporte quel rapport. Tu mérites la promotion.

Je lai remercié, et nous sommes repartis vers la ville, sous le ciel de fin daprèsmidi, avec la certitude que, où que lon aille, lentraide triomphe toujours.

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Tout le monde aurait agi de la sorte
Je le récupérerai — Maman, regarde cette fille là-bas ! — Quelle fille ? De quoi tu parles, Alice ? — Mais si, celle dont la maman rend visite à papa. Tu te souviens, je t’en ai déjà parlé ? Karine tourna la tête vers les enfants qui jouaient dans le bac à sable. Son cœur se serra, puis tomba au fond d’elle… Mais bien sûr, elle ne laissa rien paraître. Elle sourit même à sa fille. — Ma chérie, et alors ? Papa a beaucoup de clientes, tu sais qu’il est artiste… — Oui, mais cette fille m’a dit qu’elle allait bientôt nous prendre notre papa ! — sanglota Alice. Karine s’accroupit pour être à la hauteur de la petite. — Personne ne prendra notre papa ! Laisse-moi parler avec elle, je vais comprendre pourquoi elle dit ça, d’accord ? — D’accord ! — Tu me montres qui c’est ? Alice montra une fille en veste bleue, un peu plus âgée que les autres, tenant à l’écart. — Bonjour ! — Karine s’assit au bord du bac à sable, adressant un sourire à la fille. — Comment tu t’appelles, ma grande ? La fille fut d’abord déconcertée, puis prit un air important. — Je ne suis pas “ma grande” pour vous ! Que voulez-vous ? Je vais appeler ma maman ! — Ne t’inquiète pas. Je voulais juste te parler. Comme à une grande, face à face, tu comprends ? La fille, intriguée, détourna les yeux et hocha la tête. — Dolly… Je m’appelle Dolly. — Dolly ? — s’étonna Karine. — C’est original ! — Tout le monde le dit… Qu’est-ce que vous voulez ? — Alice est très triste à cause de ce que tu lui dis. Tu peux m’expliquer pour que je comprenne ? Peut-être qu’elle a mal compris… — Mais bien sûr ! — hurla soudain la fillette. — Ma maman va bientôt prendre votre mari ! Moi j’aurai enfin un papa, alors qu’Alice non ! Nous serons heureux ensemble, et vous vous serez toute seule à pleurer ! Compris ?! Karine resta bouche bée. Les cris avaient attiré les regards de tous. — Dolly, mais pourquoi tu dis ça ? — Parce que votre mari aime ma mère ! Et elle l’aime ! Voilà ! Karine perdit tout contrôle. “Elle ne ment pas, pourquoi mentirait-elle ? Mon Dieu, Timothée… Comment j’ai pu ne pas voir ce qui se passait…” Les pensées la submergeaient. Se levant, elle s’éloigna, puis s’arrêta. — J’ai compris, Dolly. Excuse-moi de t’avoir dérangée. — Alors maman, papa ne partira pas, hein ? Il ne va pas se faire “prendre” par la vilaine fille ? Tu pleures, maman ? Karine porta le dos de sa main à sa joue : elle sentit une trace humide. — Non, mon cœur… J’ai juste du vent dans l’œil, c’est rien. — Tu pleures ! — cria Alice. — Donc papa va partir, elle avait raison ! Dis-le, maman ! Dis-le !!! Alice fondit en larmes et courut vers l’immeuble. Karine la suivit, effaçant mascara et larmes… *** — Je déteste peindre à l’atelier ! — lança un homme d’âge mûr en ôtant sa veste. — Être à la maison, dans mon atelier, là oui, je me sens vivre, plein d’énergie… Karine laissa échapper l’assiette qu’elle lavait. Elle se brisa en deux dans l’évier. — Karine, ça va ? Tu t’es coupée ? — Ça va… Elle tenta de sourire, sans réussir à croiser ses yeux. — Bon… Je suis fatigué. J’ai bossé avec des enfants aujourd’hui, tu sais ce que c’est. Et demain, j’ai encore des clientes. — Qui ? — Celle qui vient de l’étranger. Je peins son portrait, style classique. — Une grande blonde à la taille impeccable ? Timothée la dévisagea, surpris. Karine se raidit, mais sa voix la trahissait. — Je sais plus comment est sa taille. Je peins juste son visage ! Oui, elle est blonde… Enfin, peu importe. L’essentiel, c’est qu’elle paie bien, ne parle pas trop et ne m’ennuie pas. Elle est très passive… — Passive… — souffla Karine. — Oui, je crois qu’elle déprime. Elle a pris des médicaments en séance, j’ai vérifié le nom sur Internet, c’est sur ordonnance… — Tu disais que tu ne savais rien d’elle. — J’étais juste curieux. Timothée vint vers elle et la prit dans ses bras, murmurant : — Ne sois pas triste parce qu’on ne passe plus trop de temps ensemble… Dès que j’ai fini ce portrait, on part en vacances, promis. — Promis ? — demanda Karine, perdue mais heureuse qu’il la serre. — Bien sûr, ma petite Karine. Ma fille chérie, si suspicieuse mais que j’aime tant, — répondit Timothée, la serrant fort… Le lendemain, Karine resta à la maison pour enfin voir la fameuse cliente. Lorsque la sonnette retentit, son cœur battit la chamade. “Allez, calme-toi…” — Bonjour ! Je m’appelle Karine, je suis la femme de Timothée. Entrez ! La cliente entra, puis une petite fille apparut derrière elle. La même que celle de la veille, au parc. — Elle sera sage. Elle ne dérangera personne. — dit la femme en ôtant son manteau. — N’est-ce pas, Dolly ? La fillette hocha la tête, sans regarder sa mère. La femme traversa le salon et alla directement à l’atelier de Timothée. “On dirait qu’elle est chez elle”, pensa Karine, mal à l’aise mais tentant de rester polie. — Alors Dolly, on fait connaissance ? Tu as faim ? Mets-toi à l’aise, je vais préparer du thé. Mais la fille s’assit tristement sur le banc à chaussures et fixa le sol. — Il fait chaud pourtant… Tu veux que je t’aide ? Pas de réponse. Karine se pencha, posa délicatement sa main sur l’épaule de la fillette. — Quelque chose ne va pas, Dolly ? Tu veux en parler ? Toujours le silence. Mais en croisant ses yeux, Karine vit qu’ils étaient inondés de larmes. — Excusez-moi… — murmura la fillette. — Je vous ai menti. — Dolly, ma puce… De quoi parles-tu ? — Personne ne veut prendre votre mari. Je voulais juste… Je voulais avoir un papa, moi aussi… La petite fondit en larmes, secouée. — Ma maman est malade. Toujours malade. Elle m’a appelée comme sa maladie. Je déteste ce prénom ! Dolores — tristesse, chagrin… Elle n’est jamais joyeuse ! Mais monsieur Timothée, lui, il m’a donné à manger, m’a fait voir ses couleurs… Je l’ai vu jouer avec Alice au parc ! Et moi… Je suis toujours seule. Toujours ! Karine fut bouleversée. “Pauvre enfant… Si elle s’ouvre ainsi, c’est qu’elle ne se sent pas en danger avec nous… Mon Dieu, que ce monde est dur…” pensa-t-elle, en prenant Dolores dans ses bras en pleurs.