Quarante ans de vie couronnés par la trahison

Tu sais, après quarante ans de vie, tout na fini que par se solder par une trahison.
Il ny aura pas de peine symbolique, a dit, déçu, linspecteur Henri Leblanc.
Daccord, jai acquiescé en souriant légèrement.

Et même votre coopération ne compte pas, il a baissé le regard, je ne pouvais rien faire. Vous prendrez la peine réelle.

Et vu les sommes en jeu, pardon, cest pas négligeable

Bien, bien, ai-je répété. Je comprends !

Églantine, cest

Sans le patronyme, sil vous plaît! ai-je rétorqué fermement. Ce nest pas une question dâge ou de respect. Je ne veux rien à voir avec cet homme!

Cest la procédure, désolé, a haussé les épaules linspecteur.

Vous auriez au moins pu prévoir la possibilité de changer les données didentité en détention! ma voix tremblait de frustration. Je ne sais pas combien de temps je resterai là, mais dès que je sortirai, je changerai tout.

Donc vous nêtes pas venue aider la justice par conscience citoyenne, mais pour des raisons personnelles? Vous avez une aversion particulière envers les accusés?

Un adulte, même un inspecteur, et vous posez des questions si naïves, jai gloussé. Dans votre système de valeurs, personne ne se mettrait à subir une peine juste pour en infliger une autre! Cest du grand nimporte quoi.

Au mieux, on aurait envoyé un message anonyme! Mais je suis venue moi-même, pour être sûre quils ne puissent pas échapper à la punition! Et si tu veux, cest de la vengeance.

Comme je lai déjà dit, même pour complicité, vous prendrez la peine réelle, a rappelé linspecteur.

Ça me convient, ai-je souri, un brin retenue.

Un silence gêné sest installé. Il aurait pu me renvoyer en cellule et préparer les dossiers, mais il a traîné. Il y avait quelque chose dattirant chez moi, pas comme le désir dun homme pour une femme, mais comme lattirance entre deux humains.

Quand Henri me regardait, il ressentait de la pitié.

Cest comme quand on voit un chaton abandonné dans la rue, on a envie de le nourrir, le réchauffer, le protéger.

Henri, pourtant, na jamais vraiment eu de pitié pour les gens. Les chatons, oui, les humains, non. Cest ce qui faisait de lui un bon inspecteur: il mettait tout de côté, restait purement professionnel.

Là, le système sest brisé. Une citoyenne vient signaler un crime, avoue même sa propre complicité. Le procureur répond que les indulgences nexistent pas. Tout, les dossiers vont au tribunal, et on les laisse faire leur peine.

Et pourtant, derrière cette femme dure, rangée, stricte, jai envie de la plaindre comme ce petit chaton.

Vous pouvez ouvrir la fenêtre? ai-je soudain demandé. Dans les cellules, il ny a pas de fenêtres, mais jai besoin dun peu dair.

Il y a des grilles, a indiqué Henri.

Vous pensez que je vais menfuir? jai ri. Allez, allez!

Henri a entrouvert la grille, et le vent frais et humide de novembre sest engouffré.

Enfin! ai-je soupiré profondément.

Il fait froid, a répondu linspecteur.

Je peux mapprocher? jai hoché la tête vers la fenêtre.

Henri sest déplacé, libérant lespace.

Vous ne voulez pas raconter comment vous avez fini comme ça? ma blague était bancale. Pas pour le procès.

Ça vous intéresse? ai-je demandé.

Peutêtre que ça vous intéresse, a haussé les épaules Henri. Juste parler, hein.

Mes tout premiers souvenirs, cest dattendre mes parents. Les lieux changeaient sans cesse: crèche, maison de ma grandmère, lappartement dune voisine, la cour de récréation, les murs de ma chambre.

Mes parents tenaient une petite entreprise, à lépoque on lappelait « coopérative », mais lessentiel était le même. Et avec mon prénom, jai retenu la phrase:

Il faut travailler dur pour que notre famille nait besoin de rien!

Ce nest quà lécole que jai pu passer un peu de temps avec ma mère, surtout après quelle a donné naissance à deux petits frères. Dabord laîné, puis trois ans plus tard le cadet.

Jaimerais bien plus dattention, mais même avec mon petit cerveau denfant, je comprenais que les petits garçons réclamaient toute lattention de leur mère.

Quand le plus jeune a pu entrer à la crèche, cest moi qui ai dû tout prendre en charge. En me souvenant de ces moments où maman était absente, jai tout donné pour remplacer son rôle auprès de mes frères.

Heureusement, on navait jamais de problèmes dargent, et on ma appris très tôt à le gérer. Mais je me demande pourquoi, avec de largent, ils nont jamais engagé de bonne à tout faire? Alors jai fini par apprendre aussi cet art.

Le métier que je devais faire na jamais été clairement décidé.

Comptable! a dit mon père avec assurance. Cest exactement ce quil faut à notre société! Un comptable interne, cest déjà la moitié du succès.

Jai suivi tranquillement la première année, puis, une fois les bases acquises, il ma emmenée dans son entreprise, ma placée au service comptable et ma donné ce conseil:

Sur le terrain, pratique! Tu devras tout accepter plus tard.

Cétait logique, mes frères nétaient pas encore assez grands pour des responsabilités.

Quand je suis devenue diplômée, mon père a lancé le sujet du mariage. Il ma présenté plusieurs jeunes hommes, fils de ses partenaires, me laissant choisir. Je navais jamais imaginé que ce serait si procédural. Mais jai préféré Eugène, un peu plus âgé que moi, beau, élégant, et dune modestie rare parmi les prétendants.

Mes parents ont validé, et avant même le jour J, jai emménagé chez mon futur époux.

Rapidement, les contrats et projets communs ont commencé à se tisser. Notre union était censée garantir la transparence des intentions.

Je continuais à travailler dans le cabinet de mon père, et Eugène ma proposé un «double job»:

Nos entreprises sont désormais tellement liées quon ne pourra plus les séparer! Mon frère aîné prendra la direction de mon père, et je veux lancer mon propre projet.

Cest génial! me suisje réjouie.

Mais jai besoin dun comptable de confiance! À qui dautre pourraisje faire confiance sinon à ma femme?

Évidemment, jai accepté. Refuser à mon mari était impensable, et trahir mon père non plus. Alors je jonglais entre les deux. La famille, cest la famille.

Quand jai découvert que jétais enceinte, tout est devenu plus simple. La comptabilité se fait à distance, les documents sont livrés par coursier, et je peux gérer les deux entreprises sans perdre de temps pour les enfants. Jai fini par avoir un fils et une fille.

À la fin du congé maternité, je nai pas eu envie de retourner au bureau. Je continuais la comptabilité depuis chez moi. Le poste de direction que mon père occupait ne métait plus destiné; mes frères le convoitaient, et les parents préféraient les placer à la tête.

La vie nest jamais sans drame. Ma mère est décédée subitement dune anévrisme, et mon père a eu un accident vasculaire cérébral sous le stress. Mes frères ont alors fait appel à moi:

On ne peut même pas le placer dans un bon établissement! On ne trouve pas dinfirmières! Tu gères déjà la compta!

Et si le père parle? Un mot de travers peut coûter une fortune.

Jai donc accepté quon le transfère chez nous, avec les enfants qui étudient à létranger depuis trois ans.

Les révélations de mon père nétaient pas destinées aux inconnus. Déménager pour soccuper de lui, cétait énorme: les serveurs et la comptabilité des deux boîtes étaient chez nous.

En revoyant les souvenirs, on voit que jai été formée pour être la comptable qui couvre tous les magouilles, parce quil ny a pas de magouilles sans comptable.

Même si je nai jamais eu le titre de directrice, un tiers des parts et des actifs de lentreprise revenait à moi par droit de succession et de parenté. Mon mari faisait le même travail, pas mieux, pas pire. On partageait tout.

Mon père a tenu cinq longues années, et pendant tout ce temps je lai soigné. Jai même appris à être infirmière, aidesoignante et rééducatrice. Mais lâge et les séquelles de lAVC ont eu raison de moi.

Puis le vrai enfer a commencé. La lecture du testament dAndré, le père dÉglantine, a tout déclenché. On a découvert que jétais une fille adoptée, sortie dun orphelinat. Donc, légalement, je navais aucun droit à lhéritage! Et ce nétait pas la loi, mais la volonté dAndré.

Mes frères, avides, ont tout perdu. Quand Eugène a appris que je ne recevrais rien, il a immédiatement demandé le divorce.

Jai réclamé le partage des biens, mais Eugène a brandi le contrat de mariage que javais signé sans le lire. Ce papier me privait de tout droit! Il fallait que je le quitte.

Quand nos enfants ont su que leurs parents se séparaient et que je navais plus un sou, ils ont préféré moublier. Il ne restait plus que leur « papa », comme si je navais jamais existé.

Les deux entreprises mont licenciée dun coup. Je me suis retrouvée sans rien: juste mon sac à main avec mes papiers, les vêtements que je porte et cinq mille euros en pièces. Libre, enfin.

Javais toutefois un mot de passe pour le cloud où je déposais chaque mois les archives comptables des deux sociétés, pour les protéger. Sans ce code, impossible daccéder aux données. Cela pouvait valoir cher pour mes frères ou mon exmari, mais ma motivation était la vengeance.

Je suis allée au commissariat et jai déclaré être complice dune fraude depuis des années, prête à livrer tout le dossier et à ne rien demander en retour.

On note tout ça, a proposé Henri. Ou bien tu le racontes au tribunal! Ce sont aussi des gens, ils peuvent être indulgents.

Je lai regardé avec ces yeux compatissants, puis jai dit:

À sept ans, jai eu un frère. Depuis, je tourne comme une petite roue: école, surveiller les petits, études, boulot, mariage, deux emplois, enfants, puis, quand ils sont partis à létranger, je moccupe de mon père paralysé.

Et puis encore deux jobs! jai esquissé un sourire nerveux. Jaimerais juste une pause! Donnezmoi ce qui mest dû, et je passerai le reste sans problème.

Huit ans plus tard, je sors du registre civil sous le nom de Veronique Moreau. Un nouveau monde souvre à moi, et je dois tout réapprendre.

Bonjour, je suis Veronique! Enchantée!

Ce qui mattend, cest encore cinq années à encaisser, mais au moins, je sais enfin ce que je veux.

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Quarante ans de vie couronnés par la trahison
Un moment de répit pour une maman Alina, épuisée, marchait sur le trottoir en direction de l’école, convoquée une fois de plus par le directeur : la troisième fois ce trimestre. Elle avait dû demander à sa collègue de la remplacer le soir à l’entrepôt. Elles s’entraidaient souvent, car l’emballage des commandes pour le site n’était qu’un petit boulot pour toutes les deux. Le salaire était modeste, mais payé sans retard chaque semaine, et le travail n’était pas compliqué. Pas compliqué, certes, mais quand c’est le troisième emploi, chaque effort supplémentaire épuise. Alina avançait, presque soulagée d’être appelée à l’école. Un motif de joie discutable, mais pour elle, c’était l’occasion de souffler. Elle était lasse de courir après l’argent et de lutter pour survivre. Dans trois mois, elle aurait remboursé le crédit et il n’en resterait plus qu’un. Cela lui donnait du courage. Alina s’était promis qu’après le dernier paiement, elle irait avec Léo à la pizzeria pour fêter ça. Ils avaient mérité une fête – toute une année à se priver pour rembourser le crédit contracté par son défunt mari. Léo l’attendait sur le perron, et main dans la main, ils sont allés écouter les reproches du directeur. Alina savait déjà ce qu’on allait lui dire, sur les études et le comportement. – Votre fils, – la directrice lança un regard lourd de sens à la maman, – a traité un camarade de “mauvaise brebis” ! Et cela devant le tableau, en pleine réponse. D’où lui viennent ces expressions ? Comment parlez-vous à la maison ? – Ce n’est pas à la maison, il a appris ça à l’école, – répondit la mère, fatiguée. – En général, le comportement d’Alexis est terrible : il manque de respect aux professeurs, embête ses camarades, chante en classe, fait du bruit avec des bonbons, va aux toilettes et revient. – Je vais lui parler, — Alina serra la main de son fils sous la table. – Alina Andréievna, c’est la troisième fois ce trimestre que vous êtes dans ce bureau ! Et après ? Au collège, personne ne le maternera. – Je comprends. – Que comprenez-vous ? C’est facile pour vous : vous laissez votre enfant à la garderie jusqu’à 19h, et vous ne venez que quand l’école ouvre. C’est l’école qui élève votre fils ! – Victoria Victorovna, nous vivons à deux, il n’y a que nous. Je travaille sur trois emplois à cause du crédit immobilier et du prêt contracté par mon mari décédé. Il n’est plus là, mais le crédit, oui. J’ai un jour de repos, et encore, pas toujours complet – si on me propose un extra, j’accepte. Je fais ce que je peux pour nous nourrir tous les deux. Léo comprend tout ça et ne me demande rien de superflu. J’essaie de lui parler plus, mais je n’ai pas toujours la force. Je sais que c’est ma responsabilité, mais je ne peux pas l’envoyer à l’école affamé et en pantalon trop court, alors je dois beaucoup travailler. – Alina n’aurait pas dû dire tout cela, mais c’est sorti, elle en avait gros sur le cœur. La directrice se tut. Elle sembla remarquer la fatigue de la femme assise en face d’elle, ses cheveux ternes rassemblés en chignon, ses épaules tombantes. Elle eut pitié et, adoucissant son ton, ajouta : – Et surtout, Alexis travaille bien, il n’a aucun problème scolaire. Il a fini troisième à l’olympiade du quartier, participe aux concours créatifs. C’est un bon garçon, seul le comportement pose problème. Comprenez-moi, je ne peux pas ignorer les plaintes. L’enseignant n’arrive pas à le gérer, les autres parents se plaignent. Aujourd’hui, les profs ont moins de droits, mais chaque enfant peut intervenir dans le processus éducatif. Je dois donc vous convoquer, car après ces discussions, le comportement d’Alexis s’améliore. – Je comprends. – Bien, je ne vous retiens pas plus. Parlez-lui encore à la maison, faites le point. Je suis sûre qu’il comprendra, il est intelligent, seul le comportement cloche. — D’accord, je lui parlerai. — Et toi, ne déçois pas ta maman ! – La directrice lança à l’enfant un regard sévère, sa voix se durcit – Comporte-toi bien, ta mère a déjà assez de soucis ! Le garçon acquiesça, Alina se leva, comprenant que la conversation était terminée. – Faites entrer les suivants, s’il vous plaît. Bonne journée. – Au revoir. La mère et le fils quittèrent l’école. Alina respira avec plaisir l’air frais d’automne : fin octobre, bientôt il fera froid, mais pour l’instant il fait encore doux. Ils rentreraient à la maison, et pourraient discuter. Elle n’avait pas vraiment envie de faire la morale – cela demande aussi de l’énergie, mais en tant que mère, elle devait sûrement le faire. – Léo, dis-moi ce qui se passe ? L’an dernier, je n’ai pas assisté une seule fois aux réunions de parents, et cette année, je vais à l’école comme au travail. – Rien, maman, – le fils poussait des cailloux du pied. — La prof principale t’en veut ? Les garçons t’embêtent ? — Non, tout va bien. Les garçons sont sympas et Mme Hélène est gentille, quand on ne l’énerve pas. – Alors quoi ? Je ne comprends pas, explique-moi, s’il te plaît, – elle s’arrêta et le regarda dans les yeux. — En septembre, on a eu une heure de vie de classe, et Mme Hélène a dit qu’il fallait donner du repos aux enfants. Quand tu es convoquée chez le directeur, tu demandes à quitter le travail, et le soir tu ne vas pas bosser, tu te reposes, et le lendemain tu es de meilleure humeur. – Donc tu fais ça pour que je me repose ?? — s’exclama la mère, stupéfaite. – Oui. Maman, j’ai économisé de l’argent et j’ai acheté du sel marin et de la mousse pour le bain, j’ai vu ça dans une pub. Hier à la cantine, il y avait des chaussons à la confiture, et aujourd’hui des brioches. Je n’ai pas mangé, tout est dans mon sac. On rentre, on boit un bon thé, et après tu prends un bain. – Mon fils, – murmura Alina en essuyant ses larmes – Comme tu es devenu grand et attentionné ! Tu es déjà un vrai petit homme ! On va boire le thé, puis je prendrai un bain. C’est une très bonne idée. Merci infiniment. Alina lui expliquera bien sûr que faire des bêtises à l’école n’est pas la meilleure idée, et que bientôt elle aura fini de payer un crédit et il ne restera que l’emprunt immobilier. Elle promettra à son fils qu’ils choisiront un jour où ils ne feront rien, même pas les devoirs, juste se reposer. En attendant, elle tient la main de son petit grand Homme et s’en va boire le thé avec des chaussons…