«Bonjour,» a lancé doucement le nouveau lecteur en sinclinant poliment.
«Bonjour,» a répondu Amandine, tout aussi courtoise.
«Je cherche un livre,» il a hésité un instant, comme sil fouillait dans sa mémoire le nom de lauteur ou du titre, puis, plus sûr, a ajouté : «Vous avez ça, jespère,» en scrutant les hautes étagères et en ajustant ses lunettes.
«Il faut juste patienter quelques minutes, il est bien là, au dernier rang,» a répliqué Amandine en séloignant vers les rayons. Le visiteur, un ingénieur timide du bureau darchitecture de Lyon, a parcouru la salle de lecture en attendant.
Cétait Théodore, le type réservé qui passe ses journées à feuilleter danciens plans et à en concevoir de nouveaux. Quand la bibliothécaire est revenue, le livre à la main, il a esquissé un sourire chaleureux.
Amandine sest installée à la table, a commencé à remplir le formulaire et a découvert son nom : Théodore. Il a signé, mais, livre en main, il restait sur place, hésitant, comme figé.
«Merci,» a-t-il soudain réalisé quil navait pas encore remercié.
«De rien,» a-t-elle répondu.
Un silence sest installé entre eux, presque chargé. Le temps a filé sans quils le remarquent. Finalement, Amandine a brisé le calme.
«Théodore, vous avez besoin dun autre ouvrage?»
«Euh enfin, non» a balbutié le jeune homme, puis, rassemblant son courage, a continué :
«Vous connaissez mon prénom, mais le vôtre, si ce nest pas trop indiscret?»
«Amandine,» a répondu doucement.
«Ah, Amandine un prénom charmant, très français, je limaginais déjà,» a commenté Théodore, qui sest arrêté, remarquant la timidité dAmandine, car il se voyait un peu comme elle.
«Merci,» a répété Théodore, «je rendrai ce livre en parfait état. Au revoir.»
«Je nen doute pas, au revoir,» a dit Amandine avec politesse.
Elle savait quil était soigneux : pantalon bien repassé, chemise impeccable, cravate, costume qui lui allait comme un gant, chaussures impeccablement cirées.
Théodore est reparti, et Amandine est restée à réfléchir. «On se comprend comme deux âmes sœurs,» sest-elle surprise à penser, puis a souri, consciente de son propre tempérament.
«Oh, mais je ne fais jamais ça, je nai jamais prêté tant dattention à un lecteur,» a-t-elle murmuré.
De son côté, Théodore se sentait désemparé. «Quelle jolie Amandine, elle est faite pour la bibliothèque Mais je narrivais même pas à formuler un compliment, mes mots se sont emmêlés. Pourquoi suisje si timide? Ma modestie ne fait que mentraver. Maintenant, je ne pourrai plus travailler tranquillement, son visage hante mes pensées.»
Après le déjeuner, il peinait à se concentrer à son bureau, chaque plan lui rappelait Amandine. «Questce que ce fantasme?» se répétaitil en feuilletant les dessins.
Le lendemain, pendant la pause déjeuner, il est retourné à la bibliothèque sous prétexte de prendre un autre livre.
«Bonjour, Amandine,» a-t-elle levé les yeux, et il a été frappé par la profondeur de son regard.
«Bonjour,» a souri Amandine comme à un vieil ami, «vous avez encore besoin dun livre?»
Théodore, rougeaud et timide, a finalement lâché :
«Non, je suis venu juste pour vous dire je vous trouve vraiment très sympathique pardon»
Le regard dAmandine sest illuminé, ses joues ont rougi à leur tour.
«Pourquoi vous excusezvous? Vous mavez plu hier aussi, javoue, je nai même pas bien dormi cette nuit.»
Il a répondu, tout excité : «Moi non plus, je nai pas fermé lœil.»
Un silence gêné les a saisis. Amandine attendait quil trouve les mots, il a fini par dire :
«Amandine, puisje vous raccompagner chez vous après le travail?»
«Avec plaisir,» a-t-elle acquiescé, légèrement souriante.
Depuis ce jour, leurs rencontres se sont transformées en balades dans le parc du Rhône, où il parlait de ses projets darchitecture avec passion, et elle partageait ses coups de cœur littéraires.
«Théodore, tu sais, les livres sont comme des gens, chacun a son âme,» disait-elle. Il ne sétonnait pas de cette analogie, il comprenait à quel point elle aimait son travail. Lautomne est arrivé, et les deux passaient de longues soirées autour dun thé dans la cuisine dAmandine, parfois simplement à se regarder en silence, se disant :
«Cest beau de pouvoir rester tranquilles même sans parler»
Ils échangeaient rêves et joies. Amandine rêvait depuis toujours de Venise, en avait lu mille fois, et il imaginait déjà quils vogueraient en gondole sur le Grand Canal, entourés deau et de ponts.
Un jour, Théodore est venu chez elle, jour de repos, avec un bouquet de roses rouges.
«Cest pour toi, ma chère Amandine, épousonsnous, ça fait longtemps que je prépare ce projet Tu acceptes?»
«Jaccepte,» a répondu Amandine, détendue et heureuse.
Ils ont organisé un mariage simple, pas par manque de goût, mais parce quils navaient nulle part où se presser. Leur vie avançait doucement, à leur rythme, remplie de bonheur. Le seul nuage était quaprès de longues années, ils nont pas pu avoir denfant.
Ils nont pas désespéré, ils nont pas blâmé le destin. Ils ont adopté un chat noir, lont nommé Barthélemy, acheté une petite maison de campagne, et leur quotidien sest installé : travail, jardin, lectures le soir, conversations au feu, les ronronnements de Barthélemy. Au jardin, Théodore fabriquait des nichoirs, Amandine tricotait des chaussettes, soccupait des massifs de fleurs. Les voisins les regardaient dun œil curieux, chuchotant sur leur tranquillité :
«Ils mènent une vie monotone, chaque jour la même chose.»
Mais eux ne sennuyaient pas. Chaque matin, Théodore préparait du café dans une vieille casserole, le servait dans de jolies tasses, pendant quAmandine donnait du pain aux moineaux à la fenêtre. Lété, ils passaient le plus de temps à la campagne, plantant des fleurs ; lhiver, ils revenaient, écoutant le crépitement du feu. Ils parlaient peu ; pourquoi alourdir les mots quand tout se comprend déjà ?
Les années ont passé, ils sont devenus vieux, mais toujours proches. Leur retraite les a rapprochés davantage à la maison de campagne, au bord du bois, au chant des oiseaux, aux champignons dété. Les voisins les respectaient pour leur quiétude.
Un jour, Théodore est revenu du marché avec une belle bouteille de vin français et des fruits. Amandine, étonnée, navait jamais bu dalcool. Il a sorti deux verres du buffet, les a essuyés avec le torchon quil utilisait toujours, et les a placés devant elle.
«À nous,» a proposé Amandine en levant son verre.
«Non,» a répondu Théodore en sortant de sa poche deux billets davion, «à Venise.»
Amandine est restée bouchebée. Elles rêvaient de ce voyage depuis toujours, mais la vie les avait toujours remis à plus tard : le travail, le jardin, la santé de Barthélemy.
«Nous sommes vieux maintenant,» a-t-elle commencé.
«Pas vieux, juste retraités, cest pour ça quon part,» a rétorqué Théodore.
Ils ont pris lavion et se sont retrouvés à naviguer sur les canaux de Venise, riant comme des adolescents, elle sous un chapeau de paille, lui armé de son appareil photo. Au coucher du soleil sur la lagune, il a de nouveau déclaré :
«Je suis tellement heureux avec toi, ma chère Amandine, je taime à la folie»
«Je remercie le jour où tu mas demandé en mariage, je sais à quel point cétait difficile pour toi Merci davoir réalisé mon rêve. Tout ce dont jai besoin, cest de rester à tes côtés.»
Ils ont ri ensemble, leurs cœurs battant à lunisson, et ont continué à vivre sans précipitation, savourant chaque instant.
Merci davoir écouté mon petit récit. Prenez soin de vous, et que la vie vous apporte douceur et bonheur.

