10février2025
Ce matin, avant que le coq ne chante, je me suis levée comme à laccoutumée. La pauvreté ne dort jamais, et il faut bien se lever avant les premiers rayons pour tenter de gagner un peu dargent. Je fais attention à ne pas réveiller Georges, mon mari, qui depuis des années nest plus capable de se lever. La maladie la lentement vidé, le laissant allongé, les yeux remplis de la honte de son impuissance. Pour moi, il reste cet homme fort qui ma épousée et qui mappelait «ma belle», même quand nos vêtements étaient déchirés.
Chaque matin, je me lave le visage à leau froide, je coiffe mon foulard noir sous le menton et jenfile mon vieux pull épais, celui que je porte depuis des lustres. Devant le petit miroir accroché au mur, je me murmure :
«Allez, Agathe, une journée de plus. Un peu despoir au moins de largent pour les médicaments ce moisci.»
Je sors dans la cour où quelques rangées de verdure attendent. Le sol ne retient plus la même force quautrefois, et mon corps non plus. Pourtant, de quelques brins de persil et un peu de cerfeuil, je parviens à rassembler six ou sept bouquets. Aujourdhui je nen ai que deux. Deux petites tresses liées dun fil, qui représentent pour moi un pain ou une demiboîte de comprimés.
Je les range soigneusement dans mon sac usé, je vérifie mon portemonnaie usé où je garde les tickets de bus, puis je retourne à la maison.
Monsieur, je vais au marché essayer de gagner un peu dargent, chuchoteje en mapprochant du lit.
Va, ma femme, et prends soin de toi répond Georges dune voix à peine audible.
Laisse, tu toccupes déjà assez de nous deux je plaisante pour détendre latmosphère.
Je remets la couverture, je place son verre deau à portée de main et je caresse son front. Puis je franchis la porte, emportant avec moi le parfum du thé à la menthe et la dignité de la pauvreté.
À larrêt de bus, le froid me mord les joues. Je serre mon sac contre la poitrine comme sil contenait non pas deux bouquets de persil, mais tout mon avenir. Le bus arrive toujours bondé: des gens pressés, des sacs qui claquent, des soupirs. Personne ne me remarque vraiment. Je ne suis «quune vieille» de plus.
Au marché, je choisis un coin discret. Je ne peux me permettre un stand; je massois sur une petite chaise près dun étal coloré où les légumes sont disposés en pyramides parfaites. La vendeuse, habillée dune blouse blanche impeccable, crie les promotions et sourit largement, son registre à caisse scintillant.
Je pose mes deux bouquets de persil sur une nappe blanche. Le contraste est cruel: derrière moi, labondance des caisses débordantes; devant moi, seulement deux brins fragiles, comme mes mains.
Les passants passent, absorbés par leurs listes et leurs pensées. Certains jettent un regard furtif, comme si ma misère les dérangeait. Dautres sarrêtent un instant pour lancer un mot.
Mamie, on peut prendre ça au supermarché, cest moins cher, dit une femme pressée en pointant du doigt mes bouquets.
Bonne journée à vous, mamie répondsje avec un sourire fatigué.
Je ne réplique pas, je ne juge pas, je ne me fâche pas. Jaurais pu dire que mon persil était cultivé à la main, sans produits chimiques, avec une prière. Jaurais pu parler des nuits blanches à côté de Georges, de nos petites pensions, des dettes à la pharmacie. Mais je reste muette; mon journal intérieur est fermé, plus personne ne le lit.
Parfois, le froid me transperce les os et je rassemble mes mains en prière, observant les gens. Je me demande combien dentre eux portent des douleurs invisibles, combien sont partis après une dispute familiale. Et mon cœur file toujours vers ma fille.
Ma fille: Maëlys. Sa voix ne résonne plus depuis des années. Au départ je comptais les jours, puis les mois, puis les années. Un éclat de colère, une porte claquée, lorgueil de mère et lentêtement de fille nourris par le silence. Je me demande souvent sil reste encore un espoir. Mais chaque fois que je vois une femme de plus de trente ans, les cheveux tirés en chignon, mon cœur saccélère : «Et si?»
Ce matin-là, le vent était plus mordant que dhabitude. Je serre mon pull contre moi, je réchauffe mes mains. La vendeuse derrière moi crie: «Deux bouquets à un euro! Fraîcheur du jour!» Je souris amèrement. «Les miens sont dhier davanthier et dune vie entière,» me disje intérieurement.
Et alors je la vois.
Une femme élégante, manteau chic, sac à main imposant, démarche pressée. Les joues légèrement rosées par le froid. Elle sarrête à létal derrière moi, demande des tomates, des concombres, sort son portefeuille puis se tourne brusquement.
Son regard croise le mien. Le marché semble retenir son souffle. Le bruit, les cris, les marchandises sestompent. Deux yeux se rencontrent: lun plein de désir, lautre chargé de culpabilité.
Maman balbutiet-elle, à peine audible.
Le mot me transperce le cœur. Cela fait longtemps que je ne lai entendu. Cest à la fois un coup et une étreinte.
Maëlys susurreje, sentant mes forces sévanouir.
Elle fait un pas, puis un autre. Son portefeuille tremble, puis chute sur le pavé. Elle ne sen préoccupe pas. Elle sapproche, saisit mon visage entre ses mains.
Maman, pardonnemoi Je ne savais pas je nimaginais pas que tu en serais arrivée là, à vendre
Les larmes envahissent mon visage. Une chaleur nouvelle, douce, menvahit: non pas celle du soleil, mais celle dune âme qui revient à la maison.
Ne pleure pas, maman Je nai jamais été fâchée contre toi. Cest juste le manque qui ma poussée, répondelle, la voix brisée.
Maëlys me serre comme on serre un enfant. Les curieux autour delles ne voient plus que deux vieilles femmes qui se retrouvent. Je pose ma tête sur son épaule, et enfin je pleure sans me cacher.
Je pleure les années perdues, les appels que la fierté a étouffés, les soirées où je rêvais dun simple thé partagé.
Maman, je rentre avec toi, dit Maëlys entre deux sanglots. Je veux revoir papa, prendre soin de vous. Jai été aveugle.
Nous navons jamais eu besoin de beaucoup dargent, maman seulement de toi, répondje.
Les deux bouquets de persil restent sur la nappe, oubliés. Ils ne sont plus à vendre ; ils sont le témoin dun petit miracle: le retour dun enfant à sa mère.
Dans le bus, plus tard, je tiens mon sac vide sur mes genoux. Le plastique est vide, mais mon cœur est plein comme jamais. Maëlys me tient la main comme quand jétais petite et que la nuit me faisait peur.
Tu sais, maman jai traversé ce marché tant de fois sans te voir. Jétais trop pressée, trop absorbée par mes propres affaires
Ce nest rien, ma fille, souritje. Limportant, cest que tu as levé les yeux aujourdhui.
Ce jourlà, ni le supermarché, ni les promotions nont eu dimportance. Ce qui compte, cest que deux brins de persil ont servi de pont entre une mère et sa fille.
Peutêtre que les gens continueront à passer rapidement devant les aînés des marchés, à dire «au supermarché cest moins cher». Mais dans ce coin, mamie Agathe a compris que parfois Dieu nenvoie pas de miracles grandioses, mais de simples rencontres, un matin ordinaire, quand on sy attend le moins.
Mon âme, épuisée mais réparée, saisit enfin que le manque ne meurt jamais. Il attend patiemment le jour où lon dira enfin:
«Maman, je suis revenu.»
Je garde ce souvenir comme un éclair de lumière dans lobscurité, espérant quun jour, dautres cœurs se souviendront de leurs aïeuls et leur offriront un simple «je suis là pour toi».

