Il dort. Et Maëlys, relevant la tête, admire son corps.
Yves, murmuretelle, submergée par la tendresse.
Cest toujours ainsi à chaque rencontre.
Après quil se lève, il shabille rapidement, se jette de leau froide au visage, lembrasse, puis sen va. Maëlys reste seule dans la chambre, se rappelant que Céleste arrivera bientôt du service et quelles boiront du thé, pendant que Maëlys, heureuse, racontera combien elle a eu de la chance de rencontrer Yves. Elle, paysanne sortie de la routine monotone du hameau, se sent incroyablement privilégiée.
Tu las dit à tes parents ? demande Céleste, déjà assise à la minuscule table du dortoir.
Pas du tout, répond insouciante Maëlys, et je nai rien dit à Yves à ce sujet. Tu sais bien que ma mère elle parle mal depuis lenfance.
Trois mois heureux sécoulent. Tout ce que Maëlys cachait finit par se révéler.
Yves, bel homme aux yeux gris, regarde pensivement par la fenêtre. La grossesse de Maëlys ne le réjouit pas. Il songe au mariage ; de plus, Camille, la belle et calme fille, a un tempérament serein. Mais lenfant
Tout irait bien, sauf que les parents modestes de Maëlys ont des problèmes de santé ; sa mère est muette ou a un trouble de la parole. Yves ne comprend pas, mais il sinquiète que la maladie se transmette à lenfant. Il se demande comment laborder, surtout que la mère dYves veut connaître les origines de la famille de la jeune femme.
Il imagine le regard sévère de la mère dYves, la désapprobation du père, les discussions sur lhérédité dès quils apprendront les problèmes de santé dans la famille de Maëlys.
Il faut réfléchir, répondil vaguement.
Yves, on y pense déjà depuis le lit, presque six mois déjà. Les médecins disent que je dois accoucher bientôt, sinon insiste Maëlys.
Peu importe ce quils disent, il faut que je parle à la maison Attends, jarrive prometil.
Mais Yves ne revient pas. Il avait promis dapparaître dans une semaine. Maëlys se rend au service de construction, où lon lui apprend quYves Kostek a démissionné. Camille, abasourdie, ne trouve que les mots «Comment ont pu le libérer sans préavis?». Linspecteur des ressources humaines hausse les épaules : On la demandé.
Maëlys amène le bébé avant quil natteigne un an. Le père, Nicolas Porphyre Corstille, vient lenregistrer. Yves ne revient jamais, disparu comme la brume au-dessus de la Loire.
Elle pleure, pense à lui, puis se calme. Dehors, la vie continue, et Camille, jeune et belle, aime la vie.
Voilà, je vous apporte le petit, ditelle en ouvrant le paquet.
Le vieux père, la voix rauque, se met à pleurer, comme sil sentait quon le laisserait derrière.
Comment vaisje faire seule ? demandetelle, les yeux remplis de culpabilité.
Nicolas, la petite barbe au menton, observe son petitfils. Sa femme, la mère de Camille, regarde lenfant et tend immédiatement les mains vers lui.
Augustine, quils ont appelée ainsi, mais quils surnomment «Gustave», ne sait pas bien parler. Petite, elle bégaie, puis, en grandissant, devient timide, parle peu, allonge les sons, tremblante.
Pourtant, Augustine est dune beauté renversante, surtout dans sa jeunesse.
Nicolas, dabord veuf, sest marié avec Augustine après lavoir rencontrée ; il était timide, sans éclat, mais dès quil la vue, il a été conquis. Il a supplié les parents, a demandé la main et depuis ils ne font quun.
Il comprend Camille dun regard, et elle le comprend aussi. Par exemple, lorsquil soccupe du feu, Augustine le regarde et il sait immédiatement : Le dîner est prêt ? Il répond en allant, en promettant de réparer un plancheau avant de revenir. Augustine hoche la tête, sourit et entre dans la maison.
Leur unique fille, Camille, est adorée, presque à lexcès, car ils nont pas dautres enfants. Laisser le bébé au village ne les contrarie pas.
Bon, si cest nécessaire, cest nécessaire, dit Nicolas avec bonne humeur. Tu penses quon pourra sen sortir, maman ? demandetil à Augustine.
Elle acquiesce, articulant chaque mot avec effort, tenant déjà son petitfils dans les bras.
Daccord, je reviendrai, et largent, comme dhabitude, viendra chaque paie, promet Camille. Elle envoie de largent chaque mois, vient parfois, puis disparaît, prétextant un chantier de la jeunesse.
Augustine écoute attentivement quand Nicolas lit une lettre. À côté, le petit Sacha, déjà un an et demi, tourne en rond.
Nicolas passe les soirées dhiver à raccommoder des sabots, à travailler la chaussure. Il adore «fabriquer les souliers». Le village entier lui apporte des bottes, même des villages voisins.
Sacha adore ces moments, quand le grandpère «magique» crée des semelles, les coud, avec une aiguille agile. La grandmère lenvoie au lit, et par ses mains chaleureuses, une affection silencieuse le touche.
En grandissant, Sacha sattache de plus en plus à ses grandsparents. Ne sachant presque rien de sa mère, il appelle Nicolas et Augustine «père» et «mère».
Les Corstille montrent dabord à Sacha des photos de Camille : Voilà, cest ta mère, dit Nicolas.
Sacha regarde la belle femme, puis Augustine, et touche son épaule comme sil craignait quelle le lui enlève.
Ils emmènent Sacha à lécole avec cérémonie. Augustine sourit tout le chemin, caresse Sacha. Nicolas, au contraire, paraît solennel.
Alors, on emmène le petit à lécole? lance le voisin Pierre avec un brin de moquerie. Il lappelle «p’tit garnement». Les Corstille naiment pas ce surnom, même sil vient de lidée que Camille aurait «déposé» lenfant chez eux.
Ne lécoute pas, Sacha, répond Nicolas, il ne sait pas de quoi il parle.
Moi non plus, sexclame le blond Sacha.
Sacha réussit bien à lécole. Nicolas laide dans ses devoirs ; Augustine ne peut pas expliquer à cause de ses difficultés de parole, mais elle reste assise, tricotant, le regardant. Elle le serre comme si elle lavait mis au monde.
Un an plus tard, alors que Sacha passe en deuxième classe, un homme inconnu apparaît.
Sacha regarde dabord le bel oncle inconnu, puis, apprenant que cest son père, se cache dans la chambre.
Donc, Nicolas Porphyre et Augustine doivent accepter que le vrai père du garçon serait mieux placé, nous vivons en ville, déclare lhomme, scrutant la modeste demeure des Corstille. Nous avons tout ce quil faut, une bonne école, des activités
Nous avons aussi nos enfants, tente de se justifier Nicolas.
Augustine secoue la tête, lair effrayé. Non, je ne le donne pas, dittelle, tremblante.
Vous avez tort, jai les papiers, la loi est de mon côté, je suis le père, poursuit le nouveau père, Yvan Kostek, accompagné de sa femme Svetlana. Sa mère ne soccupe pas de léducation, daprès ce que je sais.
Les Corstille se battent jusquau bout, allant même jusquau district pour défendre Sacha. Yvan, fort de ses documents, revient avec Svetlana pour récupérer le garçon.
Sacha, les voyant, crie : Je ne partirai pas! Je resterai avec ma mère et mon père!
Voilà, le gamin se rebelle, commente Yvan.
Svetlana, jeune et élancée, tente de le convaincre : Tu seras bien chez nous, tu reviendras quand tu voudras.
Augustine ne parle que des sanglots, cachant ses larmes.
Allons, le bus arrive, dit Yvan, prenant le garçon par la main. Nicolas et Augustine les suivent.
Ne poussez pas la crise, murmure Yvan, je le prends légalement.
Dans le bus, Yvan chuchote à Svetlana : Bonne idée de dire «visiter», quil sy habitue.
Je ne sais pas ce qui se passera, répond-elle, il ne nous voit pas comme ses parents. Elle soupire : Dommage quon nait pas nos propres enfants.
Svetla, il est presque le mien, insiste Yvan.
Nicolas et Augustine restent à la porte, les yeux rivés sur le bus. Dès que le véhicule tourne, Augustine laisse éclater ses larmes, seffondrant comme un animal blessé, hurlant. Nicolas tente de la calmer, mais elle roule sur lherbe, perd son foulard, ses cheveux châtainclair se dressent, son visage se tord sous la douleur intérieure.
Le voisin Pierre et sa femme Claudine accourent, attroupés par le bruit.
Mais questce que ça, gémit Claudine, on ne peut pas les laisser comme ça
Nicolas, vieilli en quelques minutes, saffaiblit.
Enfin, après avoir consolé Augustine, les quatre sinstallent sur un banc, seuls les sanglots dAugustine brisent le silence.
Le bruit dun moteur se fait entendre, un UAZ de la police arrive. Dabord lofficier de quartier, puis Yvan et Svetlana.
Où estil ? crie Yvan. Où lavezvous caché ?
Les Corstille, effrayés, ne comprennent pas.
Le garçon sest échappé à la première halte, répond Svetlana.
Augustine saisit la chemise de Yvan, le secoue.
Vous êtes des sauvages, lancetil en la repoussant, vous ne comprenez rien.
Un tracteur sarrête devant la maison, et le petit Sacha saute du siège.
Le conducteur, Fédor Samoilov, sexclame : Jai amené un passager, tant mieux que je passais par là.
Tout le monde se tait, voyant le garçon. Sacha court vers la maison et, en trombe, se jette dans les bras dAugustine, la serre. Elle tremble, pleure, caresse ses cheveux dorés, puis sagenouille et embrasse ses cheveux blonds, son visage.
Yvan veut sapprocher, mais le voisin Pierre le bloque, tenant une fourche.
Pierre, les yeux fixés sur Yvan, le regarde sans bouger, coupant le passage.
Nicolas regarde lofficier stupéfait et demande à Pierre denlever la fourche. Le silence devient pesant, le chien de la famille se tait, la chaîne tendue, les oiseaux cessent de chanter, même le corbeau se perche silencieux sur le toit.
Sacha tourne la tête, regarde directement Yvan, sans quitter les yeux dAugustine.
Leurs regards se croisent, les yeux de Yvan reflètent les siens.
Sacha agrippe la robe dAugustine jusquà blanchir ses doigts. Yvan le remarque, inspire profondément, puis décide : Daccord.
Il prend la main de sa femme et séloigne vers larrêt. Lofficier enlève son képi, essuie son front avec un mouchoir, comme soulagé.
On a trop poussé le bouchon, Yves, murmure Svetlana en marchant, comme un loup qui nous regarde.
Trop tard, répond Yvan, il fallait le faire plus tôt.
Le chien des Corstille recommence à aboyer, les moineaux gazouillent, le corbeau croasse à nouveau. Pierre range la fourche, regarde lofficier avec méfiance. Lofficier monte dans le UAZ, démarre, puis sarrête devant le village et propose : Montez, je vous ramène à la gare du centre, le bus narrive pas aujourdhui.
—
Sept ans passent.
Le quinzeans Sacha file à vélo, pêche avec Nicolas, aide Augustine et réussit bien à lécole.
Tu te relâches en devoirs, grogne Nicolas en réparant la botte déchirée de la voisine Claudine.
Papa, jai tout mémorisé, répond Sacha, plein dénergie.
Ah, il tappelle «papa» comme un vrai homme, marmonne Nicolas, cachant un sourire sous sa barbe grise.
Cest ça, lance Augustine, fière, les yeux brillants.
Camille, la mère de Sacha, revient cet été au village, la première depuis des années. Elle arrive joyeuse, un peu rondelette, toujours aussi belle. Son mari, le petit «cocotte», un homme trapu au regard doux, bavarde sans cesse. Il nest pas un Apollon, mais on voit quil est bon. Deux garçons potelés, huit ans, se tiennent la main, jumeaux indistinguables.
Ils observent les grandsparents, puis leurs parents.
Voilà, ce sont aussi vos petitsenfants, indique Camille en montrant les garçons.
Elle sadresse à Sacha : Salut, mon fils ! il se tend, comme sil attendait une mauvaise surprise. Désolé de ne pas être venue plus tôt. On était loin, le courrier tardait Mais on envoie de largent chaque mois, voilà, Philippe, montretelle son mari il le fait luimême.
Peu importe largent, lessentiel cest que le garçon soit bon, répond Philippe, en riant, il est super.
Toute la soirée se passe autour de la table, les conversations sallongent. Philippe est si sociable quil séduit immédiatement les parents de Camille. Sacha emmène les garçons dehors, leur montre son vélo, son cyclomoteur, ils tournent autour du grand frère, curieux.
Maman, papa, jai quelque chose à dire, commence Camille le lendemain matin, merci pour Sacha Tout va bien avec Philippe, il veut prendre Sacha sous son aile, il na pas tout raconté sur son fils Nous allons prendre Sacha, toute la famille sera réunie.
Personne nest là autour, et Nicolas, pour la première fois, élève la voix contre sa fille.
Une famille, tu dis ? Et nous, qui sommesnous ? Nous sommes les parents un chien?
Papa, je veux ce qui est le mieux, répond-elle.
Si Sacha veut partir avec vous, je ne le retiens pas. Je parlerai à sa mère pour quelle accepte, même si cest dur comme une lame. Si elle refuse, je ne la forcerai pas. Cest à elle de décider.
Sacha fronce les sourcils, regarde Camille de travers.
Pourquoi cette grimace? Nous tinvitons à vivre avec nous, tu nas jamais vu le village, rien ne ta échappé.
Sans maman ni papa, je nirai nulle part, répliquetil, se détournant.
Il a juré quil nirait nulle part sans ses parents (Nicolas et Augustine). Il part, mais bien plus tard, à dixhuit ans, il sera appelé sous les drapeaux. Lété où Camille est venue, il a refusFinalement, Sacha décida de rester auprès de ses grandsparents, trouvant dans leurs bras la vraie maison où il pouvait enfin grandir en paix.

