Cher journal,
Ce soir, sous le crépuscule de la petite ville de SaintÉtienne, je me suis rendu au cimetière de la place du Marché pour déposer quelques fleurs sur la tombe de mon père. Sur un banc usé, à l’ombre dun cyprès, deux femmes que je ne connaissais pas se sont assises côte à côte. Lune portait un béret gris, lautre un foulard noir qui cachait partiellement son visage. Elles étaient là pour nettoyer les pierres tombales, une tâche que lon fait parfois ensemble, pour se sentir moins seules.
« Vous avez perdu votre mari ? » aije demandé, en essayant de paraître poli.
La femme au béret hocha la tête et indiqua une petite plaque de bronze où était gravée la photo dun homme en uniforme. « Mon mari ça fait déjà plus de vingt ans. Je nai jamais vraiment aimé cet homme, » ditelle dune voix qui tremblait légèrement.
« Et vous avez vécu combien de temps ensemble ? » poursuivisje, curieux.
« Nous nous sommes mariés en 1971, » réponditelle, « et nous avons partagé près de quinze années de nos vies. »
« Alors pourquoi dire que vous ne lavez jamais aimé ? » demandaije, frappé dune étrange empathie.
Elle prit une profonde inspiration, resserra le foulard noir autour de son cou et se lança dans son récit, un long monologue qui semblait sortir dun film dépoque.
« Au départ, je lai épousé par vengeance, pour le faire souffrir après quil mait laissée pour une amie. Javais aimé un garçon du village, mais il sest enfui avec sa copine. Jai donc décidé de me remarier rapidement, de le prendre à contrecoeur. Au premier soir du mariage, jai failli fuir. Le village me regardait, je pleurais, et je me suis rendue compte que je naimais pas ce type de mariloup, petit, avec les cheveux clairsemés et les oreilles pointues. »
« Cétait donc lapparence qui vous a dégoûtée ? » rétorquaije, bien que je sache que la vraie raison était plus profonde.
« Non, cest surtout son attitude. Il était incapable de me soutenir, de me comprendre. Il était comme la poussière qui senvole au vent, toujours insaisissable. Jétais pourtant une femme pleine de vie, aux yeux prunés, aux longs cheveux, qui aurait pu être heureuse ailleurs. Mais je restais là, à nettoyer les chaussures, à obéir à sa mère, à crier contre elle parce que je me sentais pitoyable. »
Elle évoqua alors le fameux « projet du TGV » qui, à lépoque, promettait des emplois et une liberté loin des parents autoritaires. Son mari, Yvan, avait décidé quils partiraient travailler sur le chantier du TGV LyonGrenoble. « Nous avions quitté la ville, embarqué dans un wagon de marchandises, les femmes dun côté, les hommes de lautre. Le trajet était long, mais nous avions tout ce quil nous fallait : du pain, des soupes, des rires partagés avec les autres. »
Leur destination était la petite gare de Lure, où les travailleurs vivaient dans des dortoirs militaires. « Les femmes étaient regroupées dans une grande salle, les hommes dans une autre. Jai rapidement trouvé des amies, on partageait tout, même les biscuits que ma mère avait faits pour le voyage. Mais Yvan arrivait toujours, affamé, demandant de la nourriture, et je le réprimandais, le faisant sentir quil nétait pas le bienvenu. »
Elle continua, décrivant comment Yvan avait commencé à fréquenter une autre ouvrier, Grégoire, un homme grand et bronzé, aux cheveux ondulés. « Dès le premier regard, jai senti la flamme. Jai été attirée par lui comme une mouche par la lumière. Yvan, lui, était devenu un fantôme, un homme sans volonté, qui ne faisait que suivre les ordres. »
Un jour, alors quils étaient à la station de Besançon, Grégoire et Yvan se sont disputés. Yvan, blessé, a été transporté à lhôpital. La femme, désormais nommée Élise, sest rendue auprès de lui, le trouvant pâle, les yeux gonflés. « Ne divorçons pas, partons dici ensemble, mon enfant sera à nous, » murmuratil en la regardant. Élise, malgré tout, ne pouvait sempêcher de penser que le véritable amour nétait pas dans la colère mais dans le sacrifice.
Après la guerre du TGV, ils se sont installés en HauteSavoie, dans un petit chalet où Yvan travaillait comme technicien. « Il était toujours timide, ne prenait jamais la parole, même devant les collègues. Il ne pouvait même pas prendre un morceau de pain aux autres. Mais il me ramenait toujours des cadeaux, des fromages locaux, des chocolats, même sil nosait jamais prononcer un mot doux. »
Leur fils, Maxime, est né lannée suivante, nommé daprès le grandpère de la mère. Élise se souvint de la naissance comme dune tragédie, car le père était mort peu après, laissant le bébé orphelin. Elle néprouvait plus aucun sentiment pour Yvan, ni de lamour, ni de la haine. Elle se contentait dattendre quil laide, quil lui rende les papiers, quil la laisse dormir.
Un jour, alors quelle faisait la lessive, son mari la gronda en la traitant d« empêcheuse de travail ». Elle se souvint de la phrase « Leau est froide, mieux vaut que la femme tombe malade », quelle avait entendue dans un vieux proverbe provincial. Elle décida alors de divorcer, même si les enfants nétaient plus là et que la vie continuait sans eux.
Le temps passa, et un nouveau collègue, Grégoire, fit son apparition. Il était grand, bronzé, avec une crête de cheveux. Ils travaillèrent ensemble sur le chantier du tunnel du MontBlanc, partageant des bières tchèques, des oranges, du jambon cru. Là, Élise tomba vraiment amoureuse, passionnée, mais Yvan, toujours présent, intervenait toujours, la poussant à rester.
« Je veux divorcer de toi, » déclaratelle un soir, tandis que le vent sifflait à travers les cheminées. Leurs chambres étaient séparées par de minces cloisons, mais Yvan restait toujours dans le couloir, comme un fantôme qui ne pouvait quitter le bâtiment. Élise se demandait comment il supportait tout cela.
Finalement, Yvan fut blessé à la jambe en se battant avec Grégoire près de la gare de Lyon. Il fut transporté à lhôpital, où il resta longtemps, les yeux bleus, le visage gonflé, comme sil portait le poids du monde. Élise le vit, encore une fois, à la fenêtre, le regard perdu.
« Pourquoi testu battu ? » demandatelle, désemparée.
« Pour toi, » réponditil, la voix brisée.
Elle se sentit à la fois désolée et soulagée. Elle réalisa que les enfants nétaient plus, que les souvenirs sétaient fanés. Leurs échanges se réduisaient à de simples mots de politesses.
Le temps sécoula. Yvan, maintenant retraité, travaillait comme jardinier dans le quartier du Marais. Il ramenait parfois des paniers remplis de courges et de pommes. Élise, devenue infirmière, soccupait des patients du CHU de Lyon. Un jour, ils se retrouvèrent à la mairie, où le directeur les félicita pour leurs contributions à la communauté. Élise, avec un sourire timide, murmura : « Ne divorce pas, même si tout semble fini. »
Ce soir, alors que je regarde ces deux femmes, je comprends que la vie nest jamais simple. Jai moi-même été marié à Élodie pendant vingtcinq ans. Jai souvent pensé que je ne laimais pas vraiment, que je nétais quune ombre dans son existence, comme ces pierres qui attendent la rosée pour briller. Mais le temps a fait pousser un rosier dans mon cœur, même si les épines restent.
En repensant à ce que jai entendu, je réalise que lamour nest pas toujours flamboyant ; il peut être silencieux, patient, même lorsquil se cache derrière des douleurs et des regrets. Jai appris que lon ne doit pas fuir les souvenirs, mais les accepter, les transformer en leçons.
Alors, cher journal, je termine avec cette petite maxime qui me guidera désormais : on ne choisit pas toujours la personne que lon aime, mais on peut choisir daimer la personne que lon a devant soi, chaque jour, avec humilité et gratitude.
À demain.
