— Ma chérie, nous avons décidé de vendre ta voiture, ton frère a des problèmes et tu peux marcher un peu, — mais les parents ne s’attendaient pas à la réponse de leur fille.

Ma petite, on a décidé de vendre ta voiture, ton frère a des soucis et toi tu ne vas plus quà pied, mais les parents ne sattendaient pas à la réponse dAnne.
Elle était accoudée à la fenêtre de son appartement du 14e arrondissement, observant la pluie transformer le soir doctobre en une aquarelle floue. Trente ans, cet âge où les miracles ne sont plus attendus mais où lon se souvient encore de leur parfum. Elle travaillait dans un cabinet de conseil, gagnait des sommes correctes, habitait un grand T2 dans le quartier de la Bastille. Sa vie sécoulait, tranquille, prévisible.

Le téléphone vibra derrière son dos. Le numéro de sa mère. Anne baissa le volume de la télévision, prit le combiné.

Ma chérie, ma petite, la voix de Marie était angoissée, tu es à la maison ?

Oui, maman, je suis là. Questce qui se passe ?

On vient tout de suite, il faut parler.

Le cœur dAnne se contracta. Quand les parents venaient «parler», cela signifiait toujours de nouveaux ennuis pour Théo, son petit frère de vingtcinq ans, qui semblait collectionner les catastrophes.

Une demiheure plus tard, ils étaient installés autour de la table de la cuisine. Pierre, le père, restait muet, les doigts jouant avec le coin dune serviette. Marie serrait la poignée de son sac comme un fil de vie.

Tu connais laffaire de Théo? lança la mère.

De quoi? Anne savait quil valait mieux ne pas imaginer.

Il il sest embarqué dans une histoire. Tu te souviens quand on lui a donné largent de la vente du terrain à Montmartre? Il a acheté une moto

Maman, on en a déjà parlé. Je lui avais dit de garder largent en dépôt, pas de le filer direct à Théo.

Il a promis! la voix de Marie retrouvait un ton presque enfantin. Il voulait louer un appartement, épouser Léa

Au lieu de ça, il a brûlé largent dans des bars, Léa la largué et il a acheté la moto pour «panser son cœur», poursuivit Anne. Jai deviné?

Pierre leva enfin les yeux.

Il a percuté une voiture sur le parking. Une belle berline, une Mercedes.

Pas dassurance?

Non, murmura Marie. Tu sais quil pense toujours que rien ne peut lui arriver.

Anne se servit un thé, tentant de masquer son irritation. Théo se croyait invincible parce que les parents rattrapaient toujours ses fautes.

Combien?

Trois cent mille euros, soupira Marie. Le propriétaire accepte un paiement échelonné, mais il faut verser la moitié tout de suite, sinon les huissiers viendront.

Anne acquiesça. Tout était logique. Le vrai spectacle allait commencer.

Anne, ma petite, la mère attrapa sa main, on a décidé de vendre ta voiture.

Ma voiture?

Elle est au nom de ton père, formellement, ajouta Marie précipitamment, on te lavait offerte quand on a vendu le terrain. Mais Théo a des problèmes, et toi tu ne marches plus. Tu es encore jeune, en pleine forme.

Anne libéra doucement sa main.

Je ne suis pas daccord.

Ma fille, cest la famille, monta la voix de Marie. Théo est ton frère! Il ne dort plus, il a maigri!

Maman, il a déjà cherché du travail? Ou au moins la Pôle emploi?

Anne, quel travail il peut trouver en une semaine? la mère le regarda, dubitative. Il ne peut pas gagner autant tout de suite!

Mais je peux perdre ma voiture en une semaine?

Pierre prit enfin la parole, sa voix douce mais ferme.

Anne, la décision est prise. Ton avis ne compte plus. La voiture est à mon nom, je la vends quand je veux. Je ne veux pas de dispute, mais il ny a pas le choix.

Anne fixa son père. Celui qui lui avait appris à faire du vélo, qui lui lisait des contes le soir, qui était fier de ses succès à luniversité. Maintenant il déclarait que son opinion navait aucune valeur.

Papa, ditelle lentement, cherchant ses mots, et après? Quand Théo retombera encore dans le piège?

Il ny aura pas de «prochaine fois», répliqua rapidement Marie. Il a juré de ne plus miser sur le sport, plus rien

Il a répété la promesse cinq fois.

Anne, tu exagères! éclata la mère en sanglotant. Cest ton frère! Comment peuxtu être si dure?

Anne se leva, revint à la fenêtre. La pluie sintensifiait, comme un rideau de larmes. Elle se rappelait comment, six mois plus tôt, Théo lui avait demandé «de largent pour le strict nécessaire» et elle lui avait donné vingt mille euros. Il les avait dépensés en baskets neuves et en dîner avec des potes.

Vous savez quoi, se tournaelle vers ses parents, jai transféré la voiture à mon nom il y a un mois.

Silence. Marie cessa de pleurer, Pierre leva les yeux.

Comment?

Simple. Javais une procuration de ton père quand on a vendu le terrain. Jai falsifié le contrat de donation et jai fait le changement. Je savais quon finirait par la vendre pour Théo.

Tu tu as falsifié les papiers? Pierre resta bouche bée.

Oui, et je ne le regrette pas. Jen ai assez de sauver mon frère des conséquences de ses actes.

Marie se porta la main au cœur.

Anne, comment peuxtu! Nous sommes une famille!

Cest justement pour ça que je le fais, réponditelle, repassant à la table. Vous naidez pas Théo, vous le transformez en invalide. À vingtcinq ans il ne résout aucune difficulté, car il sait que les parents trouvent toujours une issue.

Mais il va disparaître! cria la mère. Il sera incarcéré!

Il ne sera pas emprisonné pour ses dettes. Le pire, cest quon lui interdira de voyager, et il ne va nulle part de toute façon. Au moins il comprendra que chaque geste a une conséquence.

Pierre restait muet, les yeux fixés sur la table. Anne voyait son combat intérieur.

Anne, murmura enfin le père, je ten supplie, vends la voiture. On ten achètera une neuve après.

Quand? Quand Théo tombera encore dans le pétrin?

Il ny tombera pas.

Il tombera, papa, parce quil ne sait pas vivre autrement. Et vous ne savez pas lui dire non.

Ma petite, la mère reprit, tenant ses mains, il est ton frère!

Cest pourquoi je ne lui donnerai plus dargent. Regardezle, vingtcinq ans, il vit avec nous, ne travaille pas, mise tout son argent sur le sport. Vous ne voyez pas sa décadence.

Il il na juste pas trouvé sa voie, balbutia Marie.

À vingtcinq ans il faut déjà chercher, voire commencer.

Les parents partirent, sans rien obtenir. Anne resta seule, le thé refroidi devant elle. Le téléphone était muet: ils étaient allés voir Théo pour lui annoncer la mauvaise nouvelle.

Une heure plus tard, Théo appela.

Anne, tu as perdu la raison? sa voix tremblait de colère. Tu sais ce que tu fais?

Je comprends, Théo. Pour la première fois depuis longtemps, je comprends.

On peut mincarcérer!

Pas pour des dettes.

Anne, je ten supplie! il sanglotait. Ce type est sérieux! Ce sont les sous! Doù je vais les prendre?

De partout où les gens trouvent de largent: le travail.

Quel travail? Qui membauchera?

Tu sais conduire, parler, tes mains et ta tête sont bonnes. Tu trouveras.

En une semaine?

Peutêtre. Ou négocie un paiement plus long avec le propriétaire. Les adultes comprennent quand on montre quon sefforce.

Anne, pourquoi estu si dure? Ça aurait pu arriver à nimporte qui!

Pas à nimporte qui, Théo. Seulement à celui qui ne sait même pas prendre une assurance.

Il raccrocha.

Les mois suivants furent durs. Les parents téléphonèrent rarement. Quand Anne les rendait visite, la maison était toujours lourde, la mère soupirait de façon théâtrale, le père restait silencieux. On ne parlait plus de Théo, mais son absence se faisait sentir à chaque phrase.

Des bribes de conversations laissaient comprendre que Théo cherchait réellement un emploi. Dabord coursier, puis manutentionnaire, finalement il trouva un poste dans un garage automobile, lavant des voitures et passant les outils. Le salaire était dérisoire, mais cétait du travail.

Étrangement, le propriétaire du Lexus écrasé était compréhensif. Apprenant que Théo travaillait, il accepta un échéancier. Théo emménagea dans un petit appartement partagé avec deux camarades. Les parents aidèrent au dépôt, mais refusèrent tout autre versement: Anne avait imposé ce silence.

Maman, sils lui donnent de largent, il abandonnera le boulot, déclaraelle lors dune rare visite. Quil apprenne à compter sur lui-même.

Mais il ne mange même quune petite portion de riz, protesta Marie. Il est tout maigre.

Alors il cherchera mieux.

Quelques mois plus tard, Théo réparait des pièces anciennes le weekend, aidait des voisins à réparer lélectrique. Il découvrit un talent pour la mécanique, des mains qui savaient comment réparer, une tête qui apprenait vite.

Anne apprenait ces nouvelles par fragments, dabord de ses parents, puis de Théo lui-même. La mère le jugeait encore trop dur, le père, parfois, affichait une fierté timide, racontant que Théo avait réparé la voiture dune voisine.

Un an après cette soirée de cuisine, quelquun frappa à la porte dAnne. Elle ouvrit et vit Théo, portecintre de fleurs en main, le visage hâlé.

Bonjour,? demandatil. Puisje entrer?

Anne le laissa passer, le regard fixé sur la table où les chrysanthèmes jaunes reposaient. Théo déposa le bouquet, sassit sur la même chaise que le père avait occupée lan passé.

De belles fleurs, ditelle. Des chrysanthèmes.

Merci. Il observa ses mains, maintenant couvertes de callosités et de saleté datelier. Je suis venu te remercier.

Pour quoi?

Pour ne pas mavoir donné dargent.

Anne sassit en face de lui.

Raconte.

Jai ouvert mon propre petit garage dans mon garage, je répare des voitures, je vends des pièces. Je gagne correctement maintenant. Jai même remboursé le mec qui mavait prêté largent.

Félicitations.

Tu sais, Théo leva les yeux, je te détestais. Je pensais que tu étais avare, cruelle. Je ne comprenais pas pourquoi tu ne pouvais pas aider ton frère.

Et maintenant?

Maintenant je comprends. Si tu mavais donné largent, jaurais continué à rester assis, à attendre que les parents résolvent mes problèmes. Au lieu de ça, jai dû grandir.

Anne acquiesça.

Ça a été dur?

Tu nimagines pas, réponditil honnêtement. Les premiers mois, je pensais tout abandonner. Travailler pour quelques euros, vivre dans un appartement avec des inconnus, manger à la hâte Mais je me suis accroché. Jai découvert que jaime les mains qui réparent, les engrenages qui bougent.

Les parents ne tont pas trop surveillé?

Maman raconte maintenant à tout le monde que son fils est entrepreneur, Théo sourit. Et papa passe parfois dans le garage, maide, dit quil est fier.

Ils restèrent dans le silence, se regardant. Théo paraissait plus vieux que ses vingtsix ans, mais dune façon rassurante. Il avait gagné en assurance, en calme.

Anne, ditil enfin, je sais que je ne mérite pas le pardon. Jai été un fardeau pendant tant dannées

Théo, linterrompitelle, tu nas pas été un fardeau. Tu étais un enfant gâté, cest différent.

Peutêtre. Mais maintenant je ne suis plus un enfant.

Maintenant tu ne les plus.

Théo se leva, sapprocha de la fenêtre, la même pluie doctobre qui sétait arrêtée lan passé, mais qui était revenue, comme un rappel.

Tu sais ce qui est le plus étrange? ditil sans se retourner. Je suis plus heureux. Jai plus dargent, plus de responsabilités, mais je suis plus heureux. Tu comprends?

Je comprends. Quand on gagne son argent, on le dépense différemment. Quand on résout soimême ses problèmes, ils ne semblent plus insurmontables.

Oui. Et jai rencontré une fille, Camille. Elle travaille à la banque, sérieuse, adulte. Ça me plaît. On envisage de vivre ensemble.

Félicitations.

Merci. Il se tourna vers elle. Anne, puisje venir parfois, juste pour parler? Je mennuie de toi.

Bien sûr.

Ils sétreignirent, fort, comme dans lenfance, avant que les voitures, les dettes et les rancœurs nexistaient.

Dailleurs, jai aussi une voiture maintenant, ajouta Théo en se relevant. Une vieille Toyota que jai réparée.

Bravo.

Cest grâce à toi, parce que tu ne mas pas laissé rester un gamin à jamais.

Après son départ, Anne resta longtemps à la cuisine, fixant les chrysanthèmes jaunes aux senteurs dautomne. Elle pensa à quel point lamour familial peut pousser à infliger une douleur nécessaire. À la difficulté de dire «non» quand on veut aider, et à limportance de parfois refuser pour que lautre dise «oui» à soimême.

Dehors, la pluie continuait, mais elle nétait plus morne: elle semblait nettoyer les vieilles rancœurs, les peurs denfant, les illusions. Elle préparait le terrain pour quelque chose de nouveau, de vrai, dadulte.

Anne posa les fleurs dans un vase, alluma la bouilloire. Demain serait un autre jour, et aujourdhui elle était simplement heureuse davoir un frère, un vrai, qui maintenant savait résoudre ses problèmes et offrir des fleurs.

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— Ma chérie, nous avons décidé de vendre ta voiture, ton frère a des problèmes et tu peux marcher un peu, — mais les parents ne s’attendaient pas à la réponse de leur fille.
Seulement après un test ADN. On ne veut pas d’étrangers, a déclaré belle-maman — Juste cent mille euros ! — ricana Élisabeth. — Tu ne vaux pas cher la liberté de ton fiston ! Et si tu grattes bien, tu pourrais en trouver deux cent mille ? — S’il faut, je trouverai, — marmonna Marie. — Alors, tu acceptes ? Si c’est juste une question de prix. — Marie, dis-moi franchement, tu as longtemps réfléchi avant de proposer ça ? — demanda Élisabeth. — On met de côté le sujet de l’argent ! Parlons entre femmes ! — Évitons les sermons, — fit la grimace Marie. — Personne n’est irréprochable ! Toi, avec toute ta tribu, tu devrais comprendre qu’on fait tout pour ses enfants… — Donc, tu veux carrément m’acheter ? — coupa Élisabeth. — Ou acheter ma Daphné ? Parce qu’on galère, tu penses balancer de l’argent et tout s’arrange ! Et ton petit Ivan, il a bien embobiné ma Daphné, il l’a mise enceinte — et maintenant… Je ne sais même pas comment le dire. Il a fui, ou il s’est remis sous les jupons de sa mère ! Pour qu’on s’occupe des conséquences de ses “œuvres” ! — Élisabeth, soyons claires, — lança Marie. — Ivan n’a que dix-huit ans ! Il n’est pas prêt pour une famille et un bébé. Il doit finir ses études ! Trouver du travail ! Où ira-t-il avec ce boulet d’une famille et d’un enfant ? — Mais avant, ton Ivan ne pensait pas à tout ça quand il courait après ma Daphné ? — ironisa Élisabeth. — Il est temps qu’il apprenne ce que c’est qu’être adulte et responsable ! Il a fait un enfant, qu’il assume ! Sinon, il y a plein d’autres options ! Tribunaux, pension alimentaire… Marie en resta bouche bée. — Tu vas avaler une mouche ! — souffla Élisabeth. — Et si tu crois que je me tourne les pouces du matin au soir, tu te trompes ! — Je ne suis pas venue me battre, mais pour régler ça tranquillement ! — dit Marie, une fois qu’elle s’était reprise. — Je suis prête à payer pour votre “gêne”. — Et tu payes quoi en fait ? — demanda Élisabeth. — Pour qu’Ivan ait mis Daphné enceinte ? Ou pour avoir fui depuis deux mois ? Ou pour que ma Daphné aille avorter ? Ou c’est le premier acompte sur la pension quand elle accouchera ? Marie hésita face à la liste. Mais la dernière option lui déplaisait franchement. À tout moment, son fils pourrait être poursuivi et forcé à assumer ! — Ne m’embrouille pas ! — Marie secoua le doigt. — Je te propose du vrai argent, pour clôturer cette histoire une bonne fois pour toutes ! Ce que tu choisis, ça ne me regarde pas ! Avorter, garder l’enfant, le placer, c’est comme tu veux ! Mais que mon Ivan ne soit mêlé à rien ! Si l’argent ne suffit pas, arrête ta morale et dis combien tu veux ! S’il faut, je prends un prêt sur le dos de mon mari ! — Marie, va donc te faire voir ! — répondit Élisabeth. — En tant que femme honnête, je préfère ne pas préciser l’endroit. Mais, si tu proposes ça, l’honnêteté, tu ne connais pas ! Alors, tu sais parfaitement où aller et combien de temps y rester, et où fourrer tes billets ! — Élisabeth, soyons raisonnables ! — insista Marie. — Pars en paix ! — répondit Élisabeth. — Sinon je lâche le chien ! On n’a jamais su si Marie avait réussi à protéger son fils, mais tant qu’Élisabeth était furieuse, elle ne laisserait sa fille approcher Ivan. Ça lui donnait du temps pour se remettre et tenter de poursuivre ses études tranquillement. Et si jamais Élisabeth changeait d’avis, Ivan aurait filé à la ville pour l’université. Et la ville, c’est immense ! Pour le retrouver, il leur faudrait cent ans ! Marie se retenait à peine de ne pas sauter à la gorge d’Élisabeth : — Elle se la joue fière ! Elle refuse mon argent ! Je viens gentiment ! Et elle, elle parle de lâcher son chien ! Quelle histoire ! Pas moyen de faire route avec des gens pareils, prêts à retourner le couteau dans la plaie ! Marie ne savait pas encore que cette histoire ne faisait que commencer. Elle avait commencé bien avant. Les parents apprennent rarement à temps les problèmes de leurs enfants. C’est souvent trop tard pour y changer grand-chose. Quand la rumeur est venue dire à Marie qu’Ivan avait mis Daphné d’Élisabeth enceinte, elle a failli défaillir. — Qu’Ivan se soit intéressé à Daphné ? Elle est… — pour éviter un mot blessant, elle s’est reprise, — d’une grande famille ! Elle n’a rien d’attirant ! Ivan n’aurait jamais regardé une fille comme ça ! — Je te raconte ce qu’on m’a dit, — affirma Ignatievna. — Crois-le ou non, demande à n’importe qui au village ! Tout le monde est au courant ! Sauf toi ! Sous le ricanement d’Ignatievna, Marie est rentrée chez elle. Son mari et son fils étaient partis tôt en forêt, ils ne reviendraient que le soir. Marie aurait dû s’occuper de la maison, mais la nouvelle de l’enfant lui hantait l’esprit. — Mais pourquoi ? Et comment ? Ils ne nous servent à rien ! En se rongeant toute la journée, Marie a failli devenir folle. Et quand son fils est rentré, elle lui a sauté dessus : — Où es-tu allé traîner ? Tu n’as pas de copines normales au village ? Ivan a dû avouer. Il pensait tenir jusqu’à la fin des vacances et s’enfuir en ville, où il étudiait au lycée. Là-bas, personne ne lui aurait couru après. Peut-être aurait-il eu la paix. Mais la colère de maman n’a pas raté. Ivan pleura et avoua tout, cherchant à apitoyer sa mère. Il n’était pas particulièrement beau ni brillant. Ni musclé. Il ne plaisait pas aux filles. Mais l’âge et les hormones commandaient ! Au point de crier au loup ! Et les copains le taquinaient, lui disant qu’il resterait vieux garçon. — Mais Daphné a accepté ! — Daphné, elle accepterait n’importe quel idiot ! — fulmina Marie. — À dix-neuf ans, aucun garçon ne veut d’elle ! Peu de gens veulent se lier avec une famille comme la sienne ! Ils sont pauvres ! Plein d’enfants, et leur père est alité ! Si tu prends cette Daphné, toute ta vie tu financerais leur famille ! — Maman, elle est gentille ! Douce et attentionnée ! — sanglota Ivan. — Mais sa tête ne t’a pas arrêté ? — cria Marie. — Comment as-tu… Ivan rougit et baissa les yeux. — Seigneur, quelle poisse ! — Marie se tint le cœur. — On l’a fait que deux fois, — murmura Ivan. — Il n’en faut pas plus ! — s’indigna Marie. — Le résultat ne tardera pas ! Et dans un an, tu dois tenter le concours d’entrée à la fac ! Tu feras comment avec un enfant ? Ils te colleront une pension ! — Peut-être que ce n’est pas moi le père ? — espéra Ivan. — On aimerait croire, mais qui pourrait s’intéresser à elle ? — souffla Marie. — En tout cas, si l’arrangement ne marche pas, ce sera uniquement via un test ADN ! Les enfants des autres, on n’en veut pas ! — Pourtant elle jurait qu’elle serait fidèle, — glissa Ivan. — Espère juste qu’elle t’a menti, — grommela Marie, sortant la boîte à économies. — Grégoire ! Ça concernait le père d’Ivan, donc Ivan préféra filer dans une autre pièce. — Pas lourd ici ! — lança Marie. — Il y en a sur le livret, — répondit calmement Grégoire. — Dans une semaine, le placement arrive à échéance. T’as oublié ? — Non, comment oublier ! On risque de perdre la tête ! — Marie s’effondra sur un fauteuil, boîte en main. — Tu as entendu ce qu’Ivan a fait ? — Il a grandi ! — sourit Grégoire. — On doit préparer un mariage ? — Tu es fou ? Un mariage ? Avec qui ? — Marie s’étouffa d’indignation. — Jamais de la vie ! On s’en débarrasse ! Tu penses qu’elle acceptera cent mille ? — J’en sais rien, — haussa les épaules Grégoire. — Élisabeth serait contente même avec dix centimes ! — Non, les centimes ne suffiront pas, — secoua la tête Marie. Elle compta le liquide, puis ce qu’il y avait sur le livret. — On a deux cent mille euros, — conclut-elle. — Je propose cent d’abord. Si elle négocie, je donnerai deux cent ! Dans une semaine, on peut avoir cinq cent. Marie acquiesça, satisfaite de son calcul. — Tu viens avec moi ? — demanda Grégoire. — Tu aurais dû surveiller ton fils, on n’en serait pas là ! — bougonna Marie. — Je vais y aller seule ! *** La réponse d’Élisabeth n’était pas claire, et il était inutile de questionner Daphné. Elle ne décidait rien. Et Ivan vécut tranquillement la fin des vacances avant de partir au lycée en ville. Interdiction stricte de revenir avant l’été suivant. Et comme le héros filait en ville, on n’allait pas en parler longtemps. Surtout, on parlait de Daphné, qui fit ses neuf mois, puis accoucha. Et d’Élisabeth, bien sûr. — Même pas réussi à obtenir la pension d’Ivan ! Ils vont devoir se débrouiller seuls ! Élisabeth, entendant ces commérages, répliquait qu’elle n’avait pas besoin de leur charité ! — On ne viendra pas mendier ! On s’en sortira, on ne coulera pas ! Fin juin, Ivan revint au village. Mais ses parents veillaient à ce qu’il ne sorte pas. Dès qu’il aurait passé les exams, il retournerait en ville pour la fac. Mais Ivan a raté ses examens, même dans le privé, c’était impossible. — Grégoire, va chez le général pour négocier ! — ordonna Marie. — S’il part à l’armée, il oubliera tout ! Peut-être qu’il pourra tenter la fac l’an prochain ! Impossible de négocier. Et comme Grégoire insistait, on lui compta quelques côtes, puis il fit quinze jours en cellule. De retour, Grégoire expliqua comment faire pour obtenir une dispense pour Ivan : — Il faut qu’il épouse Daphné, reconnaisse l’enfant ! Tant que l’enfant a moins de trois ans, Ivan aura le droit au report ! Après, il en fera un autre à Daphné ! Encore une dispense ! Et puis ce sera l’âge limite ! — Tu as perdu la tête ? — s’exclama Marie. — Même à mon pire ennemi, je ne souhaite pas ça ! — Alors il partira faire son service ! — répliqua Grégoire. Marie préférait éviter l’armée à tout prix, encore plus qu’un mariage avec Daphné. Mais il n’y avait pas d’autre choix. — On ira supplier, — céda Marie. — Grégoire, prends la boîte ! Avec un peu de chance, elle acceptera… — Après t’avoir envoyée paître ? — ricana Grégoire. — Et après tout ce qu’elle a enduré cette année au village ? Peut-être qu’il vaut mieux qu’il fasse l’armée ! Faut pas que ce soit Élisabeth qui nous traîne dans tout le village ! — On se mettra à genoux ! Toi aussi ! On suppliera ! — J’y crois pas, Marie ! Même si on me tue ! — secoua la tête Grégoire. — Après tout ça ! Autant emmener Ivan en forêt et qu’il y reste jusqu’à ses vingt-sept ans ! — Prends la boîte, on y va ! — lança Marie.