Madame Marion Dubois surveillait son petit frère pendant que leur mère était au travail. Personne naurait pu imaginer
Madame Dubois remarqua que Bastien Lenoir nétait plus venu aux cours depuis la minovembre. Au départ, elle pensa que le garçon était simplement malade: lautomne, les virus, rien dextraordinaire. Mais les semaines senchaînèrent, et il ne réapparut toujours pas. Durant les récréations, elle se surprenait à attendre quil pousse la porte de la classe, sinstalle à son bureau près de la fenêtre et sorte son cahier de maths bleu préféré. Ce bureau, cependant, semblait sêtre évaporé de sa vision habituelle de la salle.
À la fin de la deuxième semaine, linquiétude devint insoutenable. Aucun appel, aucune note des parents. Cétait étrange. Bastien était toujours un élève appliqué, un peu discret mais très sérieux. Il aimait les maths, ratait rarement les cours, et ses cahiers étaient toujours impeccables. «Ce nest pas possible», se disait Madame Dubois en feuilletant le registre de la classe.
Après les cours, elle se rendit au secrétariat.
Madame Valérie? Vous savez ce quil est advenu de Bastien Lenoir? demandat-elle en sasseyant sur la chaise du comptoir. Il ne se montre plus depuis longtemps.
La secrétaire leva les yeux de ses dossiers, ajusta ses lunettes et ricana :
Personne na appelé. Peutêtre des problèmes à la maison, vous savez comment cest dans le quartier.
Elle connaissait ce quartier: vieux immeubles à la façade écaillée, cours où les poubelles traînaient devant les entrées, bandes dadolescents qui occupaient les bancs de chaque coin de rue, et querelles de voisins qui remontaient les murs fins.
Madame Dubois fronça les sourcils.
Mais on ne peut pas le laisser comme ça. Il a une mère, nestce pas?
Oui, il y a bien une mère, répondit sèchement Madame Valérie. Mais quelle sorte de mère?
Madame Dubois se leva en silence.
Daccord, je men charge moimême, murmurat-elle en enfilant son manteau.
Tu verras bien, répliqua la secrétaire en grognant. Cherche où tu veux.
Sans répondre, elle traversa rapidement la cour de lécole, une seule question tournant dans sa tête: quarrivaitil à Bastien?
Lappartement des Lenoir sentait le renfermé et la fumée de cigarette. Une ampoule clignotait dans la cage descalier, les marches étaient sales. Elle monta au troisième étage et frappa à la porte à la peinture brune qui sécaillait.
Y atil quelquun? lançatelle, mais le silence répliqua.
Elle frappa de nouveau, plus fort. Au bout dune minute, la porte souvrit légèrement et le visage de Bastien apparut.
Madame Dubois? sa voix trembla.
Bastien, bonjour. Pourquoi nastu plus décole? Questce qui se passe?
Le garçon resta muet, lair perdu et épuisé. Ses joues étaient creuses, des bleus sous les yeux.
Tu me laisses entrer? demandatelle doucement.
Bastien jeta un regard derrière la porte, comme pour sassurer quil ny avait personne, puis louvrit plus grand.
Lappartement était petit et négligé. Dans un coin jouait une fillette dà peine trois ans avec une cuillère en plastique. Bastien referma rapidement la porte derrière Madame Dubois, de peur que la petite ne sente le froid du couloir.
Cest ma sœur, Apolline, murmuraitil.
Bastien, expliquemoi ce qui se passe, dit Madame Dubois en sasseyant. Où est ta mère?
Au travail, réponditil, la tête baissée.
Et pourquoi Apolline nestelle pas à la crèche?
Maman na pas eu le temps, balbutiatil. Elle était trop occupée.
Madame Dubois soupira.
Donc tu restes avec elle tant que maman nest pas là?
Bastien acquiesça.
Et lécole alors?
Il resta muet, puis ajouta à voix basse :
Je nai pas le temps. Je ne peux pas laisser Apolline seule, elle est trop petite.
Un nœud se forma dans le ventre de Madame Dubois. Ses élèves ne lui parlaient jamais de ce genre de choses.
Bastien, ditelle en le regardant dans les yeux, tu as déjà mangé aujourdhui?
Il haussa les épaules.
Je sais pas peutêtre le matin.
Elle se leva.
Bon, ça na pas marché comme ça. Attends ici, je reviens tout de suite.
Où allezvous? sinquiétatil.
Faire les courses, réponditelle en tirant son manteau. Et chercher de laide.
Bastien voulut protester, mais se retint.
Madame Dubois sortit, sortant son téléphone en chemin. Elle savait quelle ne pouvait pas abandonner ces enfants.
Une heure plus tard, elle revint. Bastien ouvrit de nouveau la porte, un peu plus détendu.
Vous êtes de retour? balbutiatil.
Bien sûr, réponditelle avec entrain, entrant lourdement avec des sacs. Javais promis. Où se trouve la cuisine?
Par montratil dun geste incertain.
Elle suivit le geste, posa les sacs sur la table : pain, lait, riz, pommes, même quelques biscuits. Bastien observa tout cela, les yeux écarquillés.
Cest tout pour nous? demandatil.
Qui dautre ? souritelle. Alors, où est la poêle?
Vous, vous allez faire quoi? demandatil, méfiant.
Préparer le dîner, répliquatelle dun ton ferme. Et toi, va jouer avec Apolline.
Bastien resta planté dans lentrée de la cuisine, les poings serrés.
Vous allez vraiment tout faire? demandatil, hésitant.
Madame Dubois se retourna, retroussa ses manches et déclara :
Bien sûr. Qui dautre, sinon moi?
Elle sortit des œufs, du beurre, récupéra du pain et mit lévier à chauffer. La poêle crépita dès quelle y jeta du beurre. Bastien la regardait, ne sachant comment réagir.
Bastien, alors, pourquoi tu restes planté là? ditelle doucement. Va voir ta sœur. Elle doit bien sennuyer.
Il jeta un œil à la petite, qui jouait avec une poupée, les yeux cachés derrière le coin.
Elle est toujours comme ça, marmonnatil. Silencieuse.
Alors il faut la divertir, ricanatelle. Le dîner sera bientôt prêt.
Après vingt minutes, la table affichait une omelette, du pain tranché, des tasses de thé et une petite assiette de pommes.
Cest prêt! sécriatelle. À table!
Bastien et Apolline sassirent. Au début, la fillette hésita, mais après une bouchée, son visage sillumina.
Cest délicieux, chuchotatelle, la cuillère à la main.
Bien sûr, fit un clin dœil Madame Dubois. Jai mis tout mon cœur.
Bastien mangea en silence, lançant de temps en temps des regards rapides. Puis il demanda :
Pourquoi vous faites tout ça?
Madame Dubois posa sa fourchette et le fixa.
Parce que vous comptez pour moi, Bastien. Tu es mon élève, je veille sur toi. Cest normal.
Il rougi, se plongea dans son assiette.
Après le dîner, elle commença à ranger. Bastien voulut aider, mais elle le repoussa.
Va ranger tes jouets avec Apolline, je moccupe du reste.
Dix minutes plus tard, elle revint dans la chambre: tout était propre, les jouets rangés, le sol balayant.
Bravo, les félicitatelle. Demain je parlerai à la voisine. Elle pourra passer de temps en temps pendant que votre mère travaille.
La voisine? Tante Léa? sétonna Bastien.
Oui, elle est très gentille. Je parlerai avec elle, tout sarrangera. Et toi, Bastien, tu viendras chez moi pour les leçons.
Chez vous? Pourquoi? demandatil, méfiant.
Pour faire tes devoirs, répondittelle. Tu ne peux pas manquer lécole.
Il resta silencieux un moment, puis acquiesça.
Daccord.
Madame Dubois sourit.
Parfait. Tout ira mieux, tu verras.
Ainsi commencèrent leurs soirées chez Madame Dubois. Elle accueillait Bastien après ses cours, et ils plongeaient ensemble dans les maths et la littérature. Parfois, ils laissaient les cahiers de côté pour simplement discuter.
Vous savez, Madame Dubois, je me demande parfois: si vous nétiez pas venue, que seraitil advenu de moi? dit un jour Bastien en griffonnant des cercles dans son cahier.
Alors quelquun dautre serait venu, réponditelle en souriant.
Non, secouatil la tête. Personne naurait fait.
Madame Dubois le regarda pensivement, mais changea de sujet :
Dailleurs, tu es en maths, pas en philosophie. Tu en es où avec la troisième question?
Bastien rougit, puis se replongea dans les exercices. Il comprit que son aide dépassait le simple contrôle des devoirs.
Peu à peu, ses résultats saméliorèrent. Les professeurs cessèrent de râler, les voisins remarquèrent quil ne traînait plus sans but. En le raccompagnant parfois chez lui, Madame Dubois vit la mère de Bastien, épuisée après son service, essayer de passer plus de temps avec ses enfants.
Merci à vous, dit un jour la voisine en croisant Madame Dubois dans le hall. Sans vous, je ne sais pas ce quon aurait fait pour Bastien.
Ah, rien du tout, balayatelle. Le garçon est malin. Il fallait juste le pousser un peu.
Sa voix trahissait une fierté chaleureuse.
Les années passèrent. Bastien grandit, devint plus sûr de lui. Il ne demandait plus pourquoi Madame Dubois passait ses soirées à laider, il acceptait simplement son aide comme un cadeau, et redoublait defforts.
Comment faitesvous pour tout gérer, Madame Dubois? demandatil un jour en feuilletant un livre dhistoire. Vous avez votre travail.
Jy arrive, parce que tu es brillant, Bastien. Tu comprends tout rapidement, réponditelle avec un clin dœil.
Le garçon détourna les yeux, mais les paroles restèrent gravées.
Six mois plus tard, il revint à lécole régulièrement, les notes flamboyaient dans le cahier. Madame Dubois était ravie de voir son travail porter ses fruits.
Le temps passa et Madame Dubois ne fit plus cours dans cette école. Retraitée, elle vivait paisiblement dans sa petite maison de la banlieue. Danciens collègues lui rendaient visite, se plaignant des élèves, évoquant les changements de létablissement.
Elle les écoutait, mais ses pensées revenaient souvent à ces enfants quelle avait soutenus.
Un aprèsmidi dété, on frappa à sa porte. Elle essuya ses mains sur le tablier, ouvrit prudemment. Un jeune homme grand, portant un bouquet de fleurs des champs, se tenait là.
Bonjour, Madame Dubois, ditil, la voix étrangement familière.
Bastien? sécriatelle, surprise.
Il sourit et hocha la tête.
Oui, cest moi. Je voulais vous rendre visite.
Entrez, balbutiatelle, ouvrant grand la porte.
Ils sassirent longtemps à la table de la cuisine. Bastien raconta ses études à luniversité, comment sa mère avait enfin trouvé un bon emploi.
Merci pour tout ce que vous avez fait pour moi, déclaratil soudain, sérieux.
Oh, arrête, Bastien, réponditelle doucement. Jai juste un peu aidé.
Non, vous mavez donné un avenir. Sans vous, je ne serais pas là.
Les larmes montèrent au coin de ses yeux.
Lessentiel, cest que tu sois heureux, murmuratelle, la voix tremblante.
Ils continuèrent à parler, revivant leurs souvenirs. Quand Bastien partît, Madame Dubois resta assise dans le silence, regardant les fleurs sur la table, convaincue quil ny a rien de plus précieux que dêtre présent quand on est vraiment nécessaire.

