C’est de ta faute, maman !

28septembre2025

Aujourdhui, je me suis retrouvé à nouveau au cœur dun petit drame domestique qui me rappelle combien la routine peut se transformer en véritable théâtre. Ce matin, Anne, ma femme, faisait frire des boulettes de viande dans la cuisine quand la sonnette a retenti. Elle a quitté la poêle pour ouvrir la porte.

Maman, cest pour moi, a interrompu notre fille Élodie à miparcours. Je lai laissée, pensant que ce serait plus simple.

Daccord, je ne savais pas

Alors, pourquoi tu traînes? Va faire cuire tes boulettes, a rétorqué Élodie dun ton agacé, se retournant vers la porte dentrée.

Pourquoi « tes »? Jai acheté la viande hachée chez le boucher, a répliqué Anne.

Maman, ferme la porte, a lancé Élodie en roulant les yeux.

Tu aurais pu le dire tout de suite, a soupiré Anne avant de revenir à la cuisinière, refermant la porte derrière elle. Elle a éteint le feu sous la poêle, a retiré son tablier et a quitté la cuisine, laissant le gaz coupé.

Dans le hall, Élodie enfilait son manteau. À ses côtés se tenait Guillaume, lami de notre voisine Sonia, les yeux brillants dune affection évidente.

Salut Guillaume. Vous avez prévu quelque chose? Vous voudriez dîner avec nous? a demandé Anne en les voyant.

Bonjour, a souri le jeune homme, jetant un regard interrogateur à Sonia.

On y va vite, a répondu Sonia sans même tourner la tête vers moi.

Vous ne voudriez pas rester? Jai tout préparé, a répété Anne, un peu insistante.

Guillaume est resté silencieux un instant, puis Élodie a éclaté :

Non! Partons. Elle a pris Guillaume par le bras et a ouvert la porte. Maman, tu fermes?

Anne sest approchée, a laissé le passage entrouvert, entendant les voix qui sélevaient sur le trottoir.

Tu parles si durement avec elle? Ça sent bon, je ne dirais pas non aux boulettes, a lancé un passant.

Allons manger un café, jen ai marre de ses boulettes, a grogné Élodie.

Comment pourraientelles lasser? Jadore les boulettes de ta mère, je pourrais en manger tous les jours, a ajouté Guillaume.

Je nai pas compris la réponse de Sonia, et les bruits dans lescalier se sont fait plus lointains.

Anne a refermé la porte, puis est allée rejoindre le salon où je regardais la télévision.

Benoît, on dîne? Tout doit être encore chaud, a demandé Anne.

Jy vais, a répondu mon reflet dans lécran, puis je lai suivi jusquà la cuisine où je me suis assis.

Ce quon a ce soir? a demandé dune voix pressante.

Riz aux boulettes, salade, a annoncé Anne en ouvrant la poêle.

Jai déjà dit que je ne mange pas de boulettes frites, a protesté mon mari, visiblement agacé.

Jai ajouté de leau, elles sont presque à la vapeur, a expliqué Anne en tenant le couvercle.

Bon, on y mange, mais cest la dernière fois, a répliqué Benoît.

À notre âge, perdre du poids, cest dangereux, a ajouté Anne en me poussant un plat de riz et de boulettes.

Tu plaisantes? Jai cinquantesept ans, lâge de la sagesse et de lépanouissement, a rétorqué Benoît, piquant une boulettes avec sa fourchette et la mâchant à moitié.

Élodie, qui était rentrée, sest mise à crier :

Vous avez conspiré? Sonia sest enfuie, refusant le dîner, et vous vous moquez de moi. Vous pensez que le restaurant est meilleur?

Alors ne cuisine pas, tu devrais aussi maigrir, sinon tu ne passeras plus la porte, a ajouté Benoît, terminant la boulettes.

Tu crois que je suis grosse? Jai tout essayé, alors pourquoi tu surveilles ton apparence? Jai acheté un jean, une veste en cuir, même un béret pour camoufler ma calvitie. Pour qui? Certainement pas pour toi. Je suis grosse. De qui je devrais me comparer? a demandé Anne, blessée.

Laissemoi manger tranquillement, a tenté Benoît, puis, avant davaler, a demandé du ketchup.

Jai sorti le pot de ketchup du frigo, lai posé dun geste ferme devant lui et suis sortie de la cuisine sans un mot. Le dîner est resté intact sur mon assiette.

Je me suis réfugiée dans la chambre dÉlodie, me suis assise sur le canapé, les larmes ont commencé à couler.

«Je cuisine, je fais des efforts, et pourtant» je pensais. «Je donne tout pour eux, mais aucune gratitude. Benoît se sent rajeunir, cherche ailleurs. Je suis la grosse, la bonne à tout faire. Ma fille me regarde comme une aide ménagère. Si je suis à la retraite, peuxje être traitée comme un simple objet?»

Je me suis levée avant tout le monde, même sans travailler, pour préparer le petitdéjeuner. Toute la journée, je tourne en rond, je nai plus le temps de mallonger. Cest ma faute, je me suis laissée aller. Maintenant, ils se reposent sur mes épaules, comme des poids.

Mon regard dans le miroir du placard a révélé une femme qui a repris un peu de poids, mais qui nest plus si ronde. Les rides ne sont plus si marquées sur ses joues pleines. Jai toujours aimé manger. Je cuisinerais encore mieux. Mais ils ne le veulent plus. Avant, je coiffais les cheveux, les bouclais. Aujourdhui, je les attache à larrièredelatête pour ne pas les déranger. Pourquoi devraisje encore porter des talons et me soucier de ma coiffure? Oui, il faudrait que je perde quelques kilos et que je me teigne les cheveux.

Le matin suivant, je nai pas voulu me lever tôt comme dhabitude. Jai fait semblant de dormir. «Je suis à la retraite, jai le droit de rester au lit jusquà ce que le jour se lève.»

Le réveil a sonné, je me suis retournée, le visage contre le mur.

Tu es malade? a demandé Benoît dune voix dépourvue de compassion.

Oui, a répondu Anne, en se cachant sous la couverture.

Maman, tu es malade? a demandé Élodie en entrant.

Allez, prenez votre petitdéjeuner, a murmuré ma femme, la voix faible.

Élodie a grogné, sest dirigée vers la cuisine. Peu après, le bruit de la bouilloire a retenti, la porte du frigo sest claquée, les voix de Benoît et dÉlodie se sont mêlées. Jai décidé de rester allongée, de jouer la malade jusquau bout.

Benoît est entré, parfumé dun parfum de luxe que je lui avais offert, un Eau de Cologne française. Après son départ, le silence sest installé. Jai soulevé la couverture, fermé les yeux et me suis endormie.

Une heure plus tard, je me suis réveillée, étirée, et jai rejoint la cuisine. Des tasses sales sentassaient dans lévier, le comptoir était couvert de miettes. Jai pensé «Je ne suis pas une domestique». Je suis allée prendre une douche, puis jai appelé ma vieille amie décole, Lucile.

Anouk! sexclama-t-elle, reconnaissable à sa voix dantan. Comment vastu? Tu ne te reposes pas, ma vieille retraitée?

Jai expliqué que la solitude me pesait, que je navais plus visité la tombe de mes parents. Je lai invitée à passer.

Bien sûr, viens quand tu veux. Quand?

Je prends le train tout de suite, ai-je répondu.

Parfait, je prépare des tartes.

Jai emballé quelques effets, laissé une note sur le comptoir disant que je partais chez Lucile pour quelques jours, sans savoir quand je reviendrais. En route vers la gare, le doute ma traversée. «Estce que je suis trop audacieuse?» Mais jai pensé que, sils ne mappréciaient pas, je devrais leur montrer que je peux vivre sans eux. Les billets étaient prêts, la file devant le bus sallongeait. Jai respiré et me suis glissée au fond de la queue.

Lucile ma accueillie avec chaleur, nous avons bu du thé et dégusté les tartes encore chaudes. Elle ma demandé de tout raconter. Jai tout dit, sans filtre.

Ça ira, ditelle. Demain on ira au salon de coiffure, on changera ton image. Valérie travaille làbas, tu te souviens? Elle était toujours la mauvaise élève, maintenant tout le monde la veut. On fera de toi une vraie beauté, pour que Benoît se tord les pouces.

Cette nuit, je nai pas fermé les yeux, pensant à ce qui mattendait.

Le lendemain, Valérie ma accueillie, ma installé dans un fauteuil et a commencé à coiffer mes cheveux, à teindre mes sourcils, à me couper la barbe. Je me suis endormie presque au milieu du processus. Elle a insisté pour le maquillage ; jai tenté de refuser, mais Lucile ma convaincue de continuer jusquau bout.

En sortant du salon, je ne me reconnaissais plus. Une version plus jeune, plus éclatante de moi-même. Valérie a déjà pris rendezvous avec une manucure.

Non, ça suffit pour aujourdhui, aije supplié.

On vous attend à huit heures demain, a confirmé Valérie, sévère.

Lucile a souri, «Regardetoi, qui laurait cru?» En sortant du centre commercial, jétais vêtue dun pantalon fluide, dun cardigan sable, dun haut léger. Je tenais des sacs contenant une nouvelle robe, une veste et une paire de chaussures.

À lentrée de la maison de Lucile, un grand homme aux cheveux blancs et à la moustache impeccablement taillée nous a salué :

Bonjour les filles, a-t-il dit, admirant mon nouveau look. Tu nas rien changé, tu es toujours ravissante.

Pâ a répété Lucile, confuse.

Cest Pascal, mon ancien camarade de classe, a ajouté lhomme, autrefois maigre et discret.

Nous avons partagé du vin, évoqué le lycée, et jai rougi sous le flot de compliments. Lucile a chuchoté que Pascal était toujours amoureux de moi. Jai ri, mais mon cœur sest serré.

Après quelques jours, mon téléphone a sonné :

Maman, papa est à lhôpital! Viens vite, a annoncé Sonia.

Mon cœur sest serré. Benoît ma conduite à la gare.

Anouk, je suis là si tu as besoin, a dit Pascal, prêt à aider.

Dans le bus, jai appelé Sonia. Elle ma raconté que leur père avait trompé, que lui était parti, que son mari était revenu en pleine dispute, que son père sétait blessé gravement Les mots mont glacé le sang, mais jai compris que je devais rentrer.

Je suis arrivée à la maison au crépuscule, trop tard pour lhôpital. Sonia, plus douce quavant, ma dit :

Tu as changé, on ne te reconnaît plus.

Nous avons parlé longtemps, partagé des nouvelles, et il mest apparu que, malgré tout, la famille reste le pilier.

Le lendemain, jai préparé un bouillon de poulet et je suis allée à lhôpital. Benoît, le visage plus vieilli et la barbe blanche, a pleuré en me voyant, ma supplié pardon. Je lai nourri à la petite cuillère.

Deux semaines plus tard, Benoît est sorti de lhôpital. En descendant du taxi, un couple est passé près de nous. Benoît sest crispé, a détourné le regard. La femme était mince, blonde, jeune. Jai compris que cétait ma rivale.

Tu ne reviendras plus? a demandé Benoît, inquiet.

Je ne suis plus grosse, mais je nai pas maigri, aije répliqué, un brin de provocation.

Jai demandé pardon, aije avoué, je veux tes boulettes.

Jai refait les boulettes, préparé un bon repas. Lodeur a empli la cuisine. Sonia, revenue de luniversité, a déclaré :

Ça sent bon!

Nous étions à nouveau autour de la table, comme avant, quand elle était encore au lycée, Benoît ne critiquait plus, mangeait tout et me louait. Jai senti que jétais toujours utile, que jétais encore au centre de leur monde.

Cette journée ma rappelé que la vie de couple nest jamais un long fleuve tranquille. Le vieillissement apporte ses défis, son corps change, mais lâme reste jeune. Accepter ces changements, rester présente et aimante, voilà la vraie leçon.

**Leçon: la dignité ne vient pas du poids que lon porte, mais du respect que lon se donne à soimême et aux autres.**

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C’est de ta faute, maman !
Réception avec du caractère