«– Tato, qu’est-ce que tu as encore fait, tu as adopté un chat ? – s’étonna la fille Ludivine, qui était venue passer le week-end. »

Papa, tes sûr davoir adopté ce chat? sétonna la petite Ludivine, venue le weekend.
Pierre Vasile, le front crispé, fixait la fenêtre. Encore ce matou roux, perché sur ses platesboutures! Troisième jour consécutif.

Dabord il a piqué les tomates, hier il a dormi parmi les concombres, et aujourdhui il a élu domicile au milieu des jeunes choux.

Va donc voir tes maîtres, marmonna le vieil homme, tapotant la vitre.

Le chat haussa la tête, ses yeux jaunes le scrutèrent, puis resta immobile, impertinent.

Pierre chaussa ses bottes en caoutchouc et sortit dans le potager. Le félin ne senfuit pas: il recula de deux pas, puis sassit près de la clôture, maigre, décharné, loreille déchirée, la queue en brindilles.

Alors, le mendiant? sinclina Pierre en caressant le chou, examinant les dégâts. Tu tes perdu, on ne te ramène plus à la maison ?

Le matou poussa un miaulement plaintif, timide. Lancien comprit alors que lanimal était affamé ; ses yeux sallumèrent dun éclat nouveau.

Tes maîtres, où sontils? demandatil en sasseyant à même le sol.

Le chat savança, frotta sa patte contre la botte, ronronna doucement comme pour le remercier de ne pas lexpulser.

Grandpère, pourquoi un chat vitil dans notre cour? demanda le petitneveu Serge, arrivé à la ferme.

Cest du voisinage. Il sest perdu ou il a été jeté, je ne sais pas.

Et à qui appartenaitil?

Pierre soupira. Il le savait. Cétait à la vieille Anne Semen, du chalet voisin. Elle était décédée il y a un mois, les proches ne sont venus que pour les funérailles, la maison fut fermée, les meubles déboulonnés, et le chat fut oublié.

Il appartenait à la grandmère Anne. Elle nest plus.

Et le chat? Il a été abandonné?

Abandonné.

Serge fixa le matou roux dun regard compatissant.

Grandpère, on le garde?

Mais questce que tu racontes! sécria Pierre. Jai déjà assez de soucis. Je nai plus rien à manger, et vous me demandez encore

Le soir venu, quand le neveu repartit en ville, le vieil homme déposa une soupière avec des restes près de la porte du hangar. Le chat sapprocha prudemment, se mit à engloutir le bouillon, vorace, pressé.

Daccord, grogna Pierre, une fois, cest permis

«Une fois» devint quotidien. Au matin, Pierre descendait au potager; le chat lattendait déjà au portail, patient, muet, sans un miaulement, simplement présent.

Dabord Pierre lui donnait les restes. Puis il prépara spécialement une bouillie, acheta des conserves bon marché. Il se disait: «Ce nest que temporaire, jusquà ce quil trouve de nouveaux maîtres.»

Roux, viens ici, lappelaitil. Je tappellerai Roux. Ou comme lappelle Anne Semen, «Mitaine»?

Le matou répondait à nimporte quel nom, tant quon le nommait.

Peu à peu, Roux sinstalla. Le jour il se prélassait au soleil du potager, le soir il venait au hangar, dormait dans la petite cabane qui avait appartenu au chien.

Temporaire, répétait Pierre. Cest purement temporaire.

Mais les semaines passèrent, et le chat ne partait pas. Pierre comprit quil sy était attaché: le museau roux à la porte, le ronronnement discret du crépuscule, la chaleur dune poitrine qui se posait parfois sur ses genoux lorsquil sassit sur la terrasse.

Papa, tas vraiment adopté ce chat? sétonna de nouveau Ludivine.

Non, il sest invité tout seul. Cétait du voisinage, la maîtresse est décédée

Alors pourquoi le nourristu? Tu devrais le placer ailleurs.

Qui aurait besoin dun vieux chat? caressa Pierre loreille du félin. Laissele vivre.

Papa, cest une dépense inutile. La nourriture, le vétérinaire Ta retraite est déjà petite.

On sen sortira, répliqua brièvement le vieil homme.

Ludivine secoua la tête. Son père était devenu bizarre ces dernières années: il parlait aux plantes, puis il ramenait un chat

Peutêtre devraistu déménager en ville, chez nous? insistatelle. Pourquoi rester seul?

Je ne suis pas seul. Roux est là.

Sérieusement?

Je le dis sérieusement. Ici, on a le potager, on a le chat.

Ludivine soupira. Depuis la mort de sa mère, le père sétait renfermé, obstiné, comme un arbre dont les racines senfoncent plus profondément.

À lautomne, Roux saffaiblit. Il cessa de manger, resta couché dans la cabane, haletant. Pierre, inquiet comme pour un frère, sassit à côté de lui.

Questce qui ne va pas, mon ami? demandatil. Tu es malade?

Le chat ouvrit les yeux, poussa un faible miaulement. Pierre lemmena chez le vétérinaire du centre communal, dépensant presque toute sa retraite, mais il neut aucun regret.

Vous avez un bon chat, dit le jeune médecin. Il est intelligent, doux. Seulement lâge le rend fragile, son système immunitaire est affaibli.

Vatil survivre?

Sil est bien soigné, il tiendra encore. Il faut veiller, administrer les médicaments.

De retour, Pierre aménagea une petite clinique sur la véranda: vieilles couvertures, bols deau et de nourriture, pilules quotidiennes, prises de température.

Guéris, murmuraitil. Sans toi, je mennuierais.

Et cest vrai. En quelques mois, le chat devint plus quun animal de compagnie: un véritable ami, la seule créature vivante qui se réjouissait de chaque rencontre, celle qui lui donnait un sens.

Grandpère, Roux estil guéri? demanda Serge, revenu pour les vacances dhiver.

Guéri. Regarde, il dort sur le coussin.

Le félin était couché, en boule, le pelage luisant, les yeux clairs. Un chat en pleine santé.

Il resterail toujours ici?

Où iraitil? caressa Pierre le matou. Nous sommes ensemble. Il me tient compagnie, je lui offre un toit.

Tu nétais pas seul avant?

Pierre réfléchit. Sans sa femme, la maison était vide, silencieuse. Il préparait une soupe pour une personne, regardait la télé en silence, sendormait dans une chambre déserte.

Jétais très seul, ma petitefille. Très, très seul.

Et maintenant?

Maintenant, je ne suis plus seul. Roux mattend quand je reviens du potager, il ronronne pendant que je prépare le dîner, il se love sur mes genoux devant la télé. Cela me rend heureux.

Serge acquiesça. Il aimait aussi les animaux, il comprenait comment ils pouvaient combler la solitude.

Et ta mère, que disaitelle?

Elle était contre. Elle disait que cétait une dépense superflue, un souci supplémentaire.

Et toi?

Pour moi, ce nest pas superflu. Roux mapporte de la joie. Et la joie, ce nest jamais inutile.

Au printemps, un événement inattendu survint: la nièce de la défunte Anne Semen, une jeune femme avec son enfant, arriva.

Grandpère, pardonnez mon intrusion, ditelle. Je suis Svetlana, nièce dAnne Semen. Jai entendu dire que votre chat vivait encore?

Le cœur de Pierre se serra. Allaitil perdre Roux?

Il vit toujours, réponditil prudemment. Et alors?

Je voulais simplement savoir Après les funérailles, nous sommes partis vite, on na pas pensé au chat. Récemment, le souvenir nous a frappés; on aimerait le récupérer.

Je comprends, sentitil une pression dans la poitrine. Vous êtes fatigués de ses soucis?

Non, pas du tout. Cest un beau chat.

Svetlana jeta un œil au jardin où Roux sétirait au soleil, près des platesboutures.

Oh, comme il a changé! Avant il était si maigre, malade. Maintenant cest un vrai prince!

Je lai soigné. Je lai bien nourri.

Merci infiniment! sexprimatelle avec gratitude. Nous le prendrons, bien sûr, et nous couvrirons toutes les dépenses

Pierre resta muet. Légalement, le chat nétait plus à lui; la mort dAnne permettait aux héritiers de le réclamer. Mais comment expliquer quil était devenu partie intégrante de sa vie?

Puisje le voir? demanda Svetlana.

Ils sapprochèrent du félin. Roux leva la tête, les yeux méfiants, puis savança, frotta sa patte contre les pieds de Pierre.

Cest étrange, sétonna Svetlana. Il ne me reconnaît pas. Jétais souvent chez ma tante Anne

Le temps a passé, expliqua Pierre. Il a sûrement oublié.

Mais il comprit que ce nétait pas de loubli: le chat avait choisi un nouveau maître, celui qui le nourrissait, le soignait, laimait.

Vous pensez quil pourrait rester ici? proposa soudainement Svetlana. Je vois quil sest habitué à vous. Vous vous êtes attachés à lui

Comment ça? resta perplexe Pierre.

Cest simple. Nous vivons en appartement, avec un petit enfant. Le chat est déjà vieux, il a goûté à la liberté. Le déplacer serait cruel.

Mais il est à vous

Il était à ma tante. Maintenant il est à vous. Vous lavez sauvé deux fois: dabord de la faim, puis de la maladie. Il est donc aussi le vôtre.

Pierre, incrédule, sentit la chance lui sourire.

Vraiment? On peut le garder?

Bien sûr! Mais si vous avez besoin de médicaments ou de nourriture, diteslenous. Nous vous aiderons.

Après le départ de Svetlana, Pierre resta longtemps assis sur la terrasse, caressant Roux.

Tu le sens, mon ami? Tu restes avec moi. Pour toujours.

Le chat ronronna, les yeux miclos, comblé.

Ce soirlà, Ludivine appela :

Papa, comment ça va? Le chat estil vivant?

Il est vivant. Et devine quoi? Il est officiellement à moi. Les propriétaires sont venus, ont accepté que je le garde.

Tant mieux. Sil sest habitué

Ma fille, tu sais ce que jai compris?

Quoi?

Un homme seul et un chat solitaire sen sauvent mutuellement. Je lai tiré de la faim, il ma tiré de la solitude.

Papa, arrête tes philosophies

Je ne philosophais pas, je disais la vérité. Jai maintenant un but: me lever le matin, préparer la nourriture, donner les médicaments. Et la joie? Elle vient du ronronnement dun être qui mattend à la porte.

Ludivine resta silencieuse. Peutêtre, pour la première fois, elle comprit que son père avait réellement besoin de ce félin.

Papa, tu ne vas plus vraiment déménager chez nous?

Jamais. Jai tout ici: la maison, le potager, Roux. Pourquoi me précipiter dans le tumulte de la ville?

Daccord. Alors tu restes.

Je reste. Nous restons.

Un an sécoula. Pierre et Roux vivaient à leur rythme mesuré: le petitdéjeuner, la promenade dans les platesboutures le matin, les tâches ménagères, le chat qui sommeille à lombre, le dîner devant la télévision, le matou lové sur les genoux.

Les voisins sétaient habitués à les voir ensemble.

Pierre Vasile, votre chat est devenu vraiment apprivoisé!

Il nest pas le nôtre. Nous ne faisons quun.

Et cest vrai. Ils sétaient sauvés lun lautre: le vieil homme solitaire et le vieux chat rejeté. Ils avaient trouvé lun chez lautre ce quils cherchaient: compréhension, chaleur, sens à lexistence.

Questce qui manque au bonheur?

Roux ronronne sur les genoux de son maître, et Pierre Vasile pense: quel soulagement de ne pas avoir chassé ce mendiant à quatre pattes. Quelle joie davoir eu pitié

Parfois, les décisions les plus importantes ne sont prises ni par la raison, ni par la logique, mais par le cœur, et elles savèrent toujours les plus justes.

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«– Tato, qu’est-ce que tu as encore fait, tu as adopté un chat ? – s’étonna la fille Ludivine, qui était venue passer le week-end. »
Le bonheur volé Elles se croisèrent dans un étroit passage entre deux haies tressées — l’une était l’épouse légitime de Grégoire, l’autre, selon toutes les lois du cœur, aurait dû l’être mais ne l’était pas… C’était un de ces jours mornes d’hiver, où le grand froid force chacun à rester bien au chaud chez soi. «Un mauvais rêve, rien de plus !» songea Tatiana en scrutant attentivement le visage rose de sa rivale. Celle-ci, d’ailleurs, ignorait tout des sentiments de Tatiana. Elle s’appelait Aline. Grégoire avait toujours paru inatteignable à Tatiana, qui n’aurait jamais imaginé qu’Aline — depuis longtemps l’épouse d’Ustinov, mère de ses enfants, grand-mère de ses petits-enfants — puisse occuper cette place. Cela n’aurait tout simplement pas dû se produire ; dans ses rêves, elle voyait souvent cette impossible alternative, mais au réveil, tout reprenait l’allure d’un cauchemar existentiel. «Non, non et non — que Dieu me foudroie si c’est autrement !» pensait Tatiana à chaque fois qu’elle apercevait Aline, de près ou de loin. «Impossible que cette femme vive selon les mêmes lois que nous toutes ! Elle vit sous une loi étrangère, falsifiée ! Avec la sienne bien à elle, elle n’aurait jamais été la femme de Grégoire ! Ni mère de ses enfants ! Ni grand-mère de ses petits-enfants !» Mais le pire, c’est qu’elle ne pourrait prouver à quiconque — à aucune âme vivante — cette substitution. Hurle, plonge-toi dans le lac, brûle tout le village — personne ne verrait, ne croirait, ni ne comprendrait ! Personne ne mesurerait l’ampleur de l’erreur. Personne, sauf elle ! Il existe des gens qui naissent sans mains, sans pieds, aveugles, sourds, muets, fous, difformes, condamnés à mourir jeunes — toutes sortes de malchances ; mais elles sont au moins visibles. Ici, c’était un secret né sourd et muet, connu dans toute la France uniquement de Tatiana Pankratov ! Par là, Aline, droite et élégante sur le petit chemin enneigé, sembla dérouler un mauvais rêve et interrogea Tatiana d’une voix enjouée : — Alors, comment va la vie, Tatiana Pauline ? — Je vis… — Moi aussi, je suis vivante ! — lança-t-elle, se montrant sous toutes ses coutures. — Tu vois bien ! Son visage était pâle… Ici, tout le monde savait : même jeune fille ou en femme mariée, jamais elle ne se couchait sans s’être lavé le visage au petit-lait. Un grand visage blanc, des yeux ronds, un peu globuleux, une pelisse noire bordée de blanc, une écharpe en laine, et des bottes neuves, encore intactes. A la voir ainsi, Tatiana se rappela soudain : dimanche ! Elle avait oublié le jour, mais la toilette d’Aline ne laissait aucun doute : c’était un dimanche de fête. — Et toi, Tatiana Pauline, qu’est-ce qui t’amène dans notre coin du Lac aujourd’hui ? Quel chemin suis-tu ? Tatiana était simplement venue, parce qu’elle n’avait pas vu Ustinov depuis trois jours et voulait regarder les rideaux de la maison : il suffisait de voir les rideaux pour être rassurée sur la vie de Grégoire Ustinov. Du bon côté de la haie, on apercevait les deux fenêtres donnant sur la cour ; Tatiana n’y jeta pas un regard, mais Aline, elle, lança un coup d’œil rapide et demanda de nouveau : — Où mène ton chemin ? — Oh… comme ça… Aline sourit. — Et ton homme, Michel ? Il va bien ? On ne l’entend plus guère… — Il va… — soupira lourdement Tatiana. — Toujours pareil : il bricole le perron, fabrique quelque objet en bois. Il vit paisiblement, Michel. Rien à dire… — Puis, faisant brusquement un pas vers Aline, elle demanda d’une voix forte et pressante: — Et Ustinov, Grégoire Léon ? Toujours absorbé par ses responsabilités ? N’importe quelle autre femme se serait déjà fâchée, aurait hurlé : «Ah, la perfide ! Tu t’acoquines avec mon homme ! Tu rôdes la nuit, tu épies sous ses fenêtres, tout ça alors que ton mari vit encore — au vu et au su de tous !» Même aux pauvres veuves on ne pardonnait pas de telles choses ici — et encore moins à une femme mariée ! Mais Aline n’en fit rien. Un instant, son visage se fit sombre, mais aussitôt deux flocons humides vinrent se perdre sur ses joues, y glissant comme des larmes, lavant toute trace de ressentiment… Elle était toujours aussi belle, élégante, et surtout… bonne. Elle demanda simplement : — Grégoire Léon ne passe-t-il pas presque chaque jour à la mairie avec toi ? Ce serait à toi de savoir pour lui. — Oui, mais cela fait trois jours qu’on ne l’a pas vu à la mairie… En vérité, chez Aline, il y avait ce qu’il fallait pour devenir la femme d’Ustinov Grégoire. Et elle l’était devenue. Ce qui rendait Tatiana encore plus anxieuse, la faisant regretter de ne pas provoquer chez Aline un cri, un scandale, une colère. — Grégoire Léon a toujours été occupé, — expliqua Aline. — Que ce soit à la mairie ou dans ses comités, il n’a jamais passé un jour de sa vie, même jeune, sans labeur et sans souci. Père, grand-père… — Et ce n’est pas ennuyeux, une telle vie ? Trop de sérieux, trop de sollicitude ? Aline haussa simplement les épaules, puis, après un silence, raconta : — Évidemment, parfois c’était monotone ! Nous, jeunes mariés, on aurait dû sortit, faire la fête, mais Grégoire pensait toujours au jardin, à ses livres, à ses cahiers. Tous les dimanches, pareil… — Mais pourquoi l’as-tu épousé, alors, ce sérieux ? Étrange comme cette conversation était née, mais elle continua, Aline répondant d’une voix égale : — C’est mon père qui m’a appris ! Paix à son âme. Il m’a dit : «Tu t’ennuieras un peu, mais tu le regretteras pas, je t’assure.» — Et tu as écouté ? — Oui. Après deux ans, son caractère m’a paru tout à fait agréable. J’en ai vu, des maisons où c’était l’enfer ! Des femmes battues, des disputes, des beuveries… Ici, jamais Grégoire Léon ne ferait ça ! — Une vie facile, pas vraiment féminine… — Bien au contraire ! Et je t’assure : j’ai mérité cet homme. Il a pris de l’assurance avec l’âge, Grégoire, du crédit, du respect. Pourtant, à l’époque, il n’était rien, on ne le remarquait pas. Aucune fille ne s’intéressait à lui ; il lisait ! Mais moi, merci à mon père ! Ensuite, d’autres femmes s’en mordaient les doigts, mais trop tard ! Les occasions étaient passées ! Elle se mit à rire, amicale et sage, devant la jeune et naïve Tatiana. Voilà quelle était Aline, non pas en rêve, mais en vrai ! Puis elle tira doucement Tatiana par la manche et l’invita à sortir du chemin pour l’accompagner en souriant, tout en se rappelant la joyeuse époque de la chasse aux champignons où elle était la première fiancée du village, perchée sur ses hauts talons jaunes le dimanche. C’était à l’époque où le père de Tatiana, pour une bouteille de vodka et une paire de vieilles bottines, l’aurait donnée à n’importe qui ; où elle dissimulait un couteau pointu au mollet pour se défendre des prétendants indésirables. Voilà comment la toute première fiancée du village voyait la vie du haut de ses talons : Grégoire n’était à ses yeux qu’un bon à rien, elle l’acceptait à la rigueur, par dépit ! Elle ne remarquait pas que toutes les filles lorgnaient Grégoire, que tous les gars l’admiraient, tandis que Tatiana n’osait même pas regarder Grégoire en face. Illustration : A. Riabouchkine Et maintenant, toutes deux avançaient paisiblement côte à côte, fières et belles, comme de vieilles amies inséparables. L’une n’avait jamais trébuché sur ses talons hauts. L’autre, celle sans talons, marchait pourtant à son côté, tout aussi digne, émerveillant la rue dominicale du village, peu animée mais très observatrice. Bientôt, Tatiana ovationna Aline d’un bras, lui sourit : — Tu m’invites pas à entrer chez toi, Aline ? Je n’ai jamais mis les pieds dans la maison des Ustinov ! Aline se troubla. Elles firent encore quelques pas, puis, arrivée devant le portillon des Ustinov, Aline souleva le loquet au bout d’une lanière de cuir toute neuve. Voilà la cour ! Voilà le perron ! Voilà la maison ! Cet homme vivait comme tout le monde : une grande cuisine avec une table sous les icônes, un fourneau, une étagère garnie de livres derrière une vitre, un bric-à-brac d’enfants partout, la fille d’Ustinov, Élise, enceinte et les bras chargés de travaux de couture, qui salua Tatiana d’un hochement de tête étonné : «Que vient faire Tatiana Pankratov chez nous ?» La pièce d’à côté était pleine de ces objets qu’on ne retrouvait guère dans toutes les maisons du village : ici des livres, derrière les vitres d’une armoire. Tatiana avait vu davantage de livres, mais dans une maison de maîtres, où jeune, elle avait été servante. Elle y avait appris à lire, fascinée par l’infinité des rayonnages. Lorsque le jeune maître avait tenté de profiter d’elle, tout avait basculé ; elle décida alors avec son frère de quitter la Russie centrale, pour partir à pieds en Sibérie… Mais son frère mourut sur la route et jamais elle n’atteignit la terre de gens bons à laquelle elle rêvait. En voyant les livres chez Ustinov, Tatiana ressentit un pincement de regret : il avait tout découvert grâce à ses lectures, ce que la vie ne lui avait pas permis d’apprendre ! Pourtant, il aurait pu partager ce savoir avec elle ! Peut-être l’avait-il fait avec Aline ? Aline ôta son châle, ses bottes, tout en disant : — Mets-toi à l’aise… — Mais Tatiana, s’asseyant sur le banc du poêle, gardait les yeux sur les livres. Aline ajouta : — Laisse-la… Qu’elle lise, tant mieux ! D’autres auraient brûlé ces cochonneries de livres pour empêcher leur homme de rêvasser ; moi non ! Il y a moins d’aisance, mais pas de reproches. On a bien assez de disputes avec le gendre ! Laisse-les, ces bouquins ! Ils ne font pas tant de mal… Allez, installe-toi, Tatiana ! C’est alors que surgit le chien Baron, sale, tremblant, avec de la boue sur tout le corps. Aline le chassa : — File d’ici, vilain ! Pas question de rentrer ! — Mais il resta au sol, tressaillant et, tête levée, se mit à hurler d’un gémissement tragique. — Et le maître ? — demanda aussitôt Tatiana. — Grégoire Léon est-il là ? Elle craignait plus que tout de croiser Ustinov chez lui – ne sachant que lui dire, ni comment le saluer. Mais soudain, une peur plus grande, glaciale, s’empara d’elle, et elle demanda encore, affolée : — Où est-il ? Où est le maître ? Aline, loin de s’alarmer, rougit d’une gêne involontaire envers sa visiteuse, se détourna pour menacer Baron à nouveau. — Il est dans la forêt, notre maître, Léon ! Si tu veux tant le savoir — à cheval depuis l’aube… — Mais Baron, sans cesser de hurler, restait prostré. Tatiana s’agenouilla près du chien et découvrit sur sa fourrure une large tache sanglante. — Du sang ! Ce n’est pas à Baron, il n’a pas de blessure ! — Alors de qui ? — demanda Aline. — Peut-être… de Grégoire Léon… — sanglota Tatiana. Aline s’emporta : — Tu cherches ça, évidemment ! Chère invitée ! Chérie de tous les scandales ! — Puis elle jeta le tisonnier, poussa le chien du pied, et quitta la pièce pour s’isoler. Des flocons s’étalaient sur la vitre, comme si quelqu’un voulait entrer furtivement… Mais, songeait Tatiana, là-bas, dans la forêt, il n’y avait ni douceur, ni précaution : seule dominait la cruauté, sourde et indifférente à toute douleur. La fille Élise, effrayée, surgit de la chambre : — Malheur ! La chienne sent la catastrophe, papa a eu un accident ! Tatiana la saisit par les épaules : — Sur quel cheval Grégoire est-il parti ? Et quand ? — Sur la Moka, la maline ! Mais on n’a plus de chevaux ici, tous partis… Que des tuiles, rien d’autre ! — Et la pauvre Élise, blottie contre son ventre énorme, se mit à pleurer. Tatiana, sans plus écouter, se précipita hors de la maison. Quand Michel, son mari, la retrouva dehors à atteler la jument, il s’étonna : — Où cours-tu comme ça ? Il va faire nuit. — Il le faut ! — répondit-elle. — Ouvre donc la porte ! *** Le visage d’Ustinov apparut à Tatiana blanc comme neige, et ce n’est qu’en l’entendant murmurer «Qui va là ?» qu’elle comprit qu’il était vivant. Il demanda : — Quel cheval j’ai ? Mon Miro ? Vraiment mort ?! — Oui, il est mort ! — répondit Tatiana, fondant en larmes. Elle ignorait s’il survivrait lui-même, tellement sa voix était faible, lointaine. — Comment as-tu pu les repousser, Grégoire ? — Si j’avais su… J’en ai eu deux, les autres ont fui. Il montra du bras, d’un geste déchiré, le loup abattu près de lui. Un autre sanglant sillage disparaissait dans la forêt. Ustinov porta la main à la sienne, lui fit toucher le museau froid du cheval. Le sang dégoulinait encore des narines du pauvre animal… — Il est vraiment mort ? — Oui. Comme s’il ne la reconnaissait qu’à cet instant, Ustinov s’étonna : — Tatiana ? Que fais-tu là ? — Elle ne répondit pas. Il répéta : — D’où viens-tu ? C’est étrange… — Étrange ? Je ne devrais pas être ici, hein ? Une autre que moi devrait l’être, non ? Mais il n’y en a pas, Grégoire, jamais ! Et il n’y en aurait jamais ! Jamais ! — Et Miro ? On l’abandonne ? — Il est froid ! — Moi aussi, je le suis ! Tout à fait ! — Tu mens ! Pas tout à fait, sinon je vous laisserais tous deux là, et me glacerais avec vous ! Mais tant qu’il me reste une goutte de chaleur, je la prendrai pour moi ! Personne d’autre ne l’aura ! — Et elle l’allongea dans le traîneau et ordonna à la jument : — Allez ! Tire ! Tire donc, tant que tu es vivante ! Baron hurla : lui non plus ne voulait pas abandonner Miro, léchait son museau, tombait au sol, refusait d’y croire. — Et ton dos, Grégoire ? — interrogea Tatiana en fouettant la jument… — Sain… — Le ventre ? — Aussi… — Les jambes ? — La droite, griffée au-dessus du genou… Où m’emmènes-tu, Tatiana ? — T’en as pas assez, Ustinov ! Pas assez souffert ! Faudrait qu’on t’arrache la langue ! — Tu es folle, Tatiana ? Pourquoi ça ? — Pour que tu ne demandes pas où je t’emmène ! Que tu te taises et me suives partout, même dans mon lit, et là, ce sera moi l’infirmière ! Voilà comment je m’occuperai de toi, car il est temps que cela change ! — Tu es sérieuse, Tatiana ? Tu es folle ? — On a assez joué à la vérité interdite, à ce qui n’est pas permis ! Assez ! Il est temps : j’emmène ce qui est à moi ! Je dirai : j’ai ramassé ce qui m’appartenait en forêt, récupéré mon bien perdu ! Tu n’as jamais rien compris, Grégoire, mais cette fois je n’écouterai pas ! Assez ! Aujourd’hui, c’est moi l’infirmière, voilà tout ! — Écoute-moi, ce n’est pas raisonnable, Tatiana… — Assez ! J’en ai assez entendu ! Toute ma vie, j’ai tendu l’oreille à tes «ce n’est pas possible». Terminé ! Ils avancèrent comme ça, bringuebalant dans l’obscurité, sous la lumière hésitante de la lune, puis Baron se mit à aboyer et courut devant. Ustinov souffla : — C’est sur la Solonge qu’on arrive, Tatiana. Je reconnais le ton de Baron… Tatiana arrêta la jument, tout se tut. Baron aussi, devant, s’immobilisa. Ustinov songea : «Aline ?» Mais il ne pouvait y croire. Tatiana aussi se rappela la pelisse d’Aline, l’écharpe d’Orenbourg, son visage calme au regard bleu. «Se pourrait-il que ce soit elle ?… Impossible !» Ils attendirent en silence — qui allait apparaître ? C’était Alexandre, le gendre de Grégoire. Il s’arrêta à une dizaine de mètres : — Qui va là ? — demanda-t-il. — C’est vous ? Baron aboya : «Mais, Alexandre, tu ne reconnais pas le maître ?» Mais Ustinov garda le silence. Tatiana aussi. — Qui ? — répéta-t-il, inquiet. — C’est moi ! — finit par dire Ustinov. — Pourquoi ne répondez-vous pas quand on vous appelle, papa ? — Il reconnut alors Tatiana. — Tatiana Pauline, c’est toi ? D’où ramènes-tu papa ? — Je le ramène du malheur. — De quel genre ? Et Miro alors, où est-il ? — C’en est fini pour lui… Et moi-même, je suis sérieusement blessé. Qui t’a envoyé ? — Élise m’a envoyé, j’étais chez des amis. Papa, restes-tu dans ce traîneau ou passes-tu dans le mien ? — Il piqua son cheval, s’approcha, reconnut Tatiana. Ustinov fixa Tatiana, pesant dans ce choix — resterait-il avec elle, bravant les commérages, officialisant leur histoire ? Ou… — Je vais dans le mien… — répondit-il en se détournant. Alexandre s’empressa de transférer son beau-père, sans dire un mot à Tatiana, et tous repartirent vers la maison. Et Tatiana, en larmes, demanda tout bas : — Et moi, alors ?… Moi, alors ?