Je m’en vais, Sonia. Je te laisse tout, ainsi qu’à notre fille. Mais j’ai une demande à te faire.

Cher journal,

Je signe la fin dun chapitre, et cest Agnès que je laisse tout derrière moi, avec notre petite Clémence. Avant de partir, je lui formule une ultime demande.

Je ne taime plus, Agnès, déclarai-je dune voix ferme, assis à la petite table de la cuisine de notre appartement du 12rue dAligre. Elle se tenait près de la fenêtre, le regard perdu dans le gris du ciel parisien.

Je le savais depuis longtemps, Léon, murmura-t-elle, un soupir triste séchappant de ses lèvres.
Depuis longtemps ? métonnai-je. Vraiment ?

Cela te surprend ? ouvrit-elle la fenêtre, inspira lair frais, esquissa un sourire avant de la refermer.

Non, mais je pensais que tu ne le savais pas, ricanais-je, lamertume perçant mon ton. Alors, Agnès, tout devient limpide. Il faut se séparer.

Tu es sûr de vouloir cela ? questionna-t-elle. Tu penses que cest la bonne décision ? Nous sommes mariés depuis tant dannées, nous avons un enfant.

Je paierai la pension alimentaire, assurai-je, et je vous aiderai financièrement en plus. Tu nauras besoin de rien de ma part, Agnès.

Quentendstu par « rien » ? demandait-elle, confuse.

Je ne réclamerai ni lappartement ni le chalet à SaintÉmilion que jai acheté avant notre union, précisaije en scrutant la table vide. Parce que je suis audessus de cela. Un homme moins généreux aurait tout dépouillé, même le moindre fil de laine.

Jusquau fil de laine ? répéta-t-elle, incrédule.

Oui, Agnès, jusquau fil de laine, rétorquaije. Je vous laisse tout, prenez ce que vous voulez. Je ne veux rien. Voilà qui je suis, une âme transparente.

Merci, Léon, ditelle, les yeux humides. Tu restes un vrai homme, contrairement à dautres.

Dautres ? levaije les yeux vers le réfrigérateur, comme sil pouvait répondre.

Ceux dont le cœur nest pas aussi pur que le tien, expliquat-elle.

Ah, je vois, comprisje, en remarquant la pile de vaisselle non lavée dans lévier. Il y a encore beaucoup dhommes qui ternissent ce noble titre. Tu ne croirais pas, Agnès, mais il y en a tellement quon en reste sans voix. La Terre les porte tous.

Agnès sourit, toujours à la fenêtre, tandis que la pluie venait de commencer à tambouriner les vitres.

« Jaime quand il pleut, que la maison reste calme, chaude, paisible », pensat-elle.

La terre les emporte tous, Léon, et les hommes sont de toutes sortes, répliquaelle.

Tu as raison, Agnès, ils sont vraiment variés, mexclamaije, les yeux rivés sur la table. Laissemoi te raconter une anecdote. Dans mon bureau travaille un collègue, un vrai type de mauvais goût. Tu imagines, chaque fois quil disait adieu à sa femme

Tu raconteras une autre fois, interrompitelle. Je suis pressée. Astu autre chose à dire ?

Oui, jai encore une chose importante, insistaije.

Je técoute, ditelle en continuant de regarder la pluie.

Agnès, je pars, je te laisse tout, mais jai une requête.

Laquelle ?

Pourraistu me prêter cinq mille cinq cents euros ? proposaije, la voix sincère. Je te rendrai ça, parole dhonneur.

Cinq mille cinq cents euros ? sétonnat-elle. Tu es sûr que cela suffira ?

Absolument, ma chère, assuraije. Jai tout calculé.

Tu as calculé ? riat-elle, incrédule. Vraiment ?

Tu ris, mais ce nest pas rien, pour nos huit années de mariage. Je nai aucune réclamation contre toi.

Non, réponditelle fermement. Cest trop. Je ne te donnerai pas cette somme.

Comment ne pas la donner ? ne comprisje pas. Cinq mille cinq cents euros, tu refuses ?

Je ne le ferai pas, répliquat-elle.

Je restai pensif, observant le vieux réfrigérateur, usé par le temps.

Combien alors ? demandaije, désespéré.

Rien du tout, conclutelle, se levant pour sasseoir à la table.

Une vague de désespoir me traversa.

Trois cent mille euros, peutêtre ? tentaije dalléger la demande.

Aucun sou, Léon.

Comment se faitil que tu refuses si simplement ? minterrogeaije, incrédule.

Cest comme ça, je ne le donnerai pas, insistat-elle.

Peutêtre cinquante mille euros alors ? proposaije, à bout de souffle.

Tu mépuises, Léon… soupirat-elle.

Après un instant de silence, je conclus :

Si tu poses la question ainsi, je chercherai dautres moyens pour défendre mes droits.

Faisen ce que tu veux, répliquat-elle. Les droits aiment être défendus, surtout ailleurs.

Qui déposera la demande de divorce, toi ou moi ? demandaije, strict.

De quel divorce parlestu, Léon ? Rappelletoi, nous sommes déjà séparés de fait, rétorquaelle.

Séparés ? mécriaije. Pourquoi ne le savaisje pas ?

Trois ans déjà que tu as quitté la maison, et tu nas appelé que trois fois. La première fois pour me rassurer, la deuxième pour parler de problèmes graves, la troisième pour mannoncer que tu ne maimais plus et demander le prêt, me rappelat-elle.

Javais besoin de temps pour réfléchir, Agnès, expliquaije. Jessayais de sauver notre famille. Mais comment astu pu divorcer sans moi ?

On ta envoyé des convocations à ton adresse, mais tu ne tes pas présenté, réponditelle.

Jai délibérément évité les audiences, pensant que labsence protégerait notre mariage. Je nétais pas encore sûr de ne plus taimer, mais je pensais quen ne venant pas, le juge ne prononcerait pas le divorce. Et pourtant

Nous sommes divorcés, Léon. conclutelle.

Cest inconcevable, protestaije. Priver quelquun de son épouse et de son enfant, sans même être présent !

Si tu ne voulais pas être là, qui blâmer alors ? rétorquat-elle. Seul toi-même.

Ce nest pas mon style, les procédures, les disputes, les tribunaux mavouaije. Tu connais mon aversion pour les querelles publiques.

Alors tu comprends pourquoi le juge a tranché, ditelle. Elle était calme, aucune tierce partie, juste nous. Le juge était détendu, pas agressif.

Elle ne sest même pas fâchée, affirmaije, surpris. Elle a même dit que, cette fois, on pouvait se passer de moi. Et pourquoi ces cinq mille cinq cents euros ?

Je voulais rénover notre appartement, avouaije. Jai pensé que, maintenant que Nadège et moi sommes séparés, je pourrais améliorer le logement pour notre petite. Un chantier, du chauffage, de lélectricité les vieilles pierres de ces appartements des années trente demandent un vrai rafraîchissement.

Tu as déjà deux filles ? demandaelle, incrédule.

Deux ? bafouillaije. Oui, deux. Lune vit avec moi, lautre chez Nadège. Lappartement de la rue dAligre est vieux, il faut tout refaire, les trois pièces, la cuisine

Nadège a suggéré de demander à sa famille de financer les travaux, précisaije. Sinon, nous serions à court.

Ne te précipite pas, Léon, me conseillat-elle.

Pourquoi ne pas se hâter ? demandaije. Cet appartement que nous avons acheté à deux, la moitié mappartient, le juge la confirmé.

Tu noseras pas, Léon, rétorquat-elle. Après que jai dit que je te laisse tout, tu ne peux pas simplement lignorer.

Je peux racheter ta part, ou vendre la mienne, ou proposer un petit studio au premier étage dun immeuble du boulevard de la Villette, bien rénové, lui proposaije. À toi de choisir.

Cest tout ce que tu peux offrir ? criaje, exaspéré. Cest tout ce que toi et Nadège avez à me proposer ? Nous avons une fille, tu pensais à elle ?

Si tu continues à être dur, je vendrai ma part au premier venu, menaçat-elle. Tu finirais dans un logement insalubre avec Nadège et la petite.

Je regardai la pile de vaisselle sale, le réfrigérateur décrépit, le plafond craquelé, le parquet usé, les vieilles fenêtres qui laissaient entrer le vent. Le téléviseur brisé, la salle de bains délabrée, tout me rappelait la dégradation de ma vie. Une larme monta à mon œil.

Daccord, jaccepte, murmuraije, presque à moi-même.

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Je m’en vais, Sonia. Je te laisse tout, ainsi qu’à notre fille. Mais j’ai une demande à te faire.
Tu disparaîtras – il pensera immédiatement à moi