23mai2025
Aujourdhui jai eu le sentiment dêtre le témoin dun drame familial qui aurait pu se jouer dans nimporte quel quartier de la banlieue parisienne. Ma collègue Léa, toujours franche comme un couperet, sest incrustée dans ma journée avec son francparler habituel.
« Attends une seconde! a-t-elle lancé, toute souriante. Et ton ex, il ne paie toujours pas la pension alimentaire? »
« Je ny ai jamais pensé, je tavoue. Et puis, on na plus besoin de lui. Il a déjà refait sa vie »
« Oh! Mais cest quoi ton problème? La loi, elle veut bien que les enfants reçoivent leur dû; ce nest pas à toi de jouer les garagistes. Et il ne faut pas que lon sinquiète du fait quil ait une nouvelle femme et un nouveau bébé. »
Clothilde Dupont était assez satisfaite de sa vie de couple avec son mari Henri, propriétaire dune petite société de transport. Ensemble, ils élevaient leurs deux filles, Élise et Camille, dans un deuxpièces à Montreuil, tout en travaillant chacun à temps plein. Henri ne gagnait pas les gros sous, mais le salaire de Clothilde suffisait à combler les besoins du foyer.
Léa nétait pas fan dHenri.
« Il est louche et fainéant! sest plainte Léa, toujours à la pointe du sarcasme, lors de notre soirée filles. Un autre aurait trouvé un petit boulot à côté pour soutenir une si grande famille! Pourquoi ne devientil pas chauffeur? Au lieu de ça, il se vautre sur le canapé après le travail. Il est épuisé, tu vois? »
« Nous navons même pas de voiture, a rétorqué timidement Clothilde.
« Et alors? On peut toujours en louer une, on est au XXIᵉ siècle! »
« Mais il est gentil, débrouillard, ne boit pas a défendu Clothilde son mari avec ferveur. Et il adore nos filles! »
Clothilde ne prenait pas la remarque de Léa à cœur. Elles se connaissaient depuis lécole primaire, et Léa était toujours aussi directe, sans filtre. Malgré son francparler, elle était une amie fidèle, prête à aider tant sur le plan matériel que moral, surtout quand les fins de mois étaient difficiles. Ce nest que vers la trentaine quelle a rencontré lamour et a quitté son mari pour un futur à lautre bout du pays. Aujourdhui, elles ne se parlent plus quau téléphone et se retrouvent une fois par an.
Le choc est survenu quand Henri a annoncé, sans prévenir, quil partait avec une autre femme.
« Nous sommes âmessœurs, Camille et moi, a-t-il déclaré, les yeux brillants. Nous sommes sur la même longueur donde et, dailleurs, elle attend un garçon. »
« Vous vous connaissez depuis longtemps? »
« Peu importe, lessentiel cest que je vais emménager chez elle et que vous devez libérer lappartement. »
Camille Roux, infirmière scolaire de sept ans plus jeune que Clothilde, était la nouvelle compagne dHenri. Ils sétaient rencontrés lan dernier, lorsquÉlise sétait blessée à la récréation et quHenri était venu la chercher. Lappartement que le couple habitait depuis tant dannées nétait en réalité pas le sien ; un oncle généreux lavait mis à leur disposition et, à présent, il réclamait que le logement soit libéré. Henri, qui payait les factures délectricité et deau, navait jamais impliqué Clothilde dans ces démarches.
Choquée, Clothilde na pas déclenché de dispute. Elle a empaqueté ses affaires, a appelé un taxi et sest installée dans la petite chambre dun troispièces où elle vivait avant le mariage. Elle na pas menti à ses filles. Élise, onze ans, était déjà très perspicace et a tout compris du premier regard. Camille, plus jeune, imitait sa sœur en tout.
Henri a tenté de se montrer conciliant :
« Nous resterons en contact, » a-t-il lancé, puis a compris que personne nécoutait et sest tus.
Il était clair quil navait guère envie de voir ses filles souvent, surtout maintenant quil avait un fils, Victor, qui était censé devenir lhéritier de son «nouveau» patrimoine. Ce sont les filles qui ont redonné à Clothilde la force de se relever. Elle sest rendu compte quelle ne voulait plus que leurs pères les trahissent.
Lambiance du petit internat était étrange. Loncle Jean, désormais plus alcoolisé quil ne létait douze ans auparavant, faisait venir ses copains. Mais Madame Gertrude, la voisine retraitée, était un véritable pilier.
« Oh, ma petite, je vois que tu galères, a-t-elle dit avec compassion en observant Clothilde essayer de trier les cartons. Ne tinquiète pas, il y a des cons partout, mais il y a aussi des gens bons. »
Cest Gertrude qui a mobilisé les filles, les faisant participer au ménage et à la préparation du dîner, les faisant rire avec des anecdotes de son passé. Elle veillait sur elles quand elles rentraient de lécole. Clothilde a dû accepter un second emploi et rentrait souvent tard.
Élise, brillante et responsable, soccupait de ses devoirs et aidait sa sœur. Sous les conseils de Gertrude, les deux filles ont rapidement appris à préparer des plats simples et à garder leur chambre impeccable.
« Avec les filles, tu as vraiment de la chance! », a plaisanté Gertrude.
« Je le sais, » a répondu Clothilde, un sourire fatigué aux lèvres.
Six mois plus tard, la vie sest stabilisée. Nous vivions paisiblement, nous nous soutenions, même loncle Jean, devant les enfants, buvait un peu moins et invitait moins ses copains. Henri ne venait que deux fois par an, mais inondait les réseaux sociaux de photos avec sa nouvelle femme et son fils, comme si tout allait bien. Léa a tout entendu, elle na jamais perdu son énergie.
« Je nai rien compris! sest exclamée Léa, toujours aussi vive. Ce salaud ta largué sans un mot, et tu ne men as rien dit?! »
« Léa, je sais que tu vas tinquiéter, mais je ne peux pas me permettre dajouter du stress supplémentaire, » a balbutié Clothilde.
« Dans quelle situation? Je suis enceinte, pas malade! Ne parle pas de mon âge! Dismoi tout! »
Clothilde a résumé les faits en toute sérénité, comme si le passé était déjà lavé. Léa, toujours à la recherche dune vengeance, a rétorqué :
« Il faut quil paie! »
« Léa, pourquoi être si sanguinaire? Laissele vivre! »
« Je réfléchirai à tout ça, mais ne me cache plus rien, espèce de profiteuse! »
Le mois suivant, Henri a réapparu, prétendant être devenu riche grâce à un oncle décédé qui lui aurait légué une maison de campagne, une voiture et une petite fortune.
« Je reprends les filles, a déclaré Henri avec emphase. Elles auront leurs propres chambres, mieux quici, où le toit fuit et les réparations narrivent jamais. »
« Tu as perdu la tête? a crié Clothilde, incrédule. Tu nas jamais pensé à nos enfants! »
« Je navais rien à leur offrir,» a rétorqué Henri. « Camille a suivi une formation de psychologue et veut que les enfants grandissent dans un environnement stable, avec le père présent. Toi, on dit que tu disparaît constamment au travail. »
« Questce que je dois faire de plus?» a demandé Clothilde, exaspérée.
« Si tu topposes, je les prendrai par la justice, » a menacé Henri.
Cest alors que Madame Gertrude, toujours présente, a foncé comme un torrent, a bousculé Henri et la expulsé de limmeuble. Il est parti, jurant de revenir.
« Que faire, Léa? aije imploré la ligne. Lappartement est vraiment délabré, la société de gestion na pas réparé le toit depuis deux ans, et je suis à bout de force financièrement »
« Attends, mon ami! a répondu Léa, toujours alerte. Ton ex ne paie pas la pension, cest ça? Jai une connaissance à Paris, Alix, avocate, qui pourra tout texpliquer. Reste en ligne et ne réponds pas au téléphone de ce type! »
Alix Martin, lavocate pétillante, a rapidement présenté le plan :
« Il devra payer les pensions à hauteur dun tiers, comme le prévoit la loi. Nous avons trouvé un deuxpièces à louer, vous partagerez la moitié du loyer. Vous devrez aussi prendre en charge une partie des soins médicaux des enfants. »
Henri, désemparé, a demandé :
« Questce que cela signifie? »
« Les filles vivront avec moi, en toute indépendance, » a rétorqué Alix dun ton sec.
« Le tribunal confirmera la garde maternelle, car les enfants souhaitent rester avec leur mère, » a conclu lavocate.
Finalement, Henri acceptera de verser les pensions, contribuera aux réparations de lappartement et ne tentera plus de récupérer les filles. Alix, avec son sourire énergique, a conclu :
« Ne baissez pas les bras ; nous le pousserons à vous aider pour lachat dun nouveau logement. Tout ira bien. »
Je nai trouvé aucune raison de douter dAlix, et la décision du juge a été prise rapidement. Aujourdhui, même si les cicatrices restent, je sais que le courage et lentraide font la différence.
**Leçon du jour:** quand la vie vous jette des coups de pied, noubliez jamais que la solidarité des proches et la persévérance sont les piliers qui vous permettent de rester debout.

